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28 janvier 2016 4 28 /01 /janvier /2016 08:22
Le voyageur immortel

Ancien conseiller culturel et plume de François Mitterrand, Erik Orsenna, a toujours partagé sa vie entre l’écriture et l’économie avec la même réussite. Prix Goncourt en 1988 et membre de l’Académie française dix ans plus tard, ses livres sont quasiment tous des succès. On connait moins ses compétences économiques, qu’il a apportées d’abord à ses élèves, puis à deux ministres, à de nombreuses entreprises et lors de conférences.

 

Après avoir écrit une biographie de Louis Pasteur sortie en septembre 2015, Erik Orsenna, qui occupe à l’Académie française le fauteuil du prestigieux savant, va être ambassadeur de l’Institut Pasteur le temps de quelques missions. Cela fait une dizaine d’années que l’écrivain s’intéresse de près à l’univers de la science, depuis qu’il s’est penché, lui le passionné de navigation, sur le phénomène du Gulf Stream pour en écrire un livre. Il ne va pas s’arrêter en si bon chemin puisqu’il travaille actuellement sur les maladies à vecteur, essentiellement transmises par les moustiques, avec toujours ce besoin de comprendre comment ça marche et de le partager avec son talent de raconteur. On dit souvent de lui qu’il a un secret pour s’emparer de sujets ardus et les rendre passionnants et compréhensibles au plus grand nombre, d’ailleurs les ventes de ses livres en attestent. La science pour autant ne l’accapare pas complètement, il sort en mars un roman autobiographique, « L’origine de nos amours », sur son père décédé il y a trois ans avec lequel ils se disaient : « Pourquoi avons-nous réussi tout le reste alors que nos amours sont des catastrophes ? »

 

La curiosité comme moteur

Erik Orsenna se revendique à la fois promeneur et curieux : « Le curieux prend soin du monde, écoute les autres, à l’inverse de l’indifférent qui se moque de comprendre les mécanismes de la vie et les êtres humains. » Ce curieux-là aime alterner les romans, les contes grammaticaux, les livres de reportage comme ceux sur le papier ou sur l’eau, et les biographies. Aussi étonnant que cela puisse paraître ce sont ses cinq livres sur la grammaire, démarrés en 2001 avec « La grammaire est une chanson douce » jusqu’à « La fabrique des mots » en 2013, qui ont rencontré le plus large public avec un million et demi d’exemplaires vendus. La liberté, élément essentiel pour lui, dont il a très vite bénéficié au cours de sa carrière d’écrivain est arrivé avec le prix Goncourt obtenu en 1988 pour « L’exposition coloniale », roman ample, drôle et ambitieux. C’est aussi l’un des plus grands moments de sa vie où en obtenant le prix littéraire le plus prestigieux, il assoit sa renommée. Cela dit, le roman qui a la plus longue vie, et se vend encore treize ans après sa sortie, est « Madame Bâ » dont une suite est parue en 2014, « Mali, ô Mali ».

 

De l’écriture à l’économie

Emerveillé par les histoires que lui racontait sa mère, Erik Orsenna a su très tôt que l’écriture serait sa colonne vertébrale. Dès huit ans, il écrit un petit journal familial qu’il vend à son entourage, à dix ans un premier roman, puis douze autres jusqu’au treizième qui est publié alors qu’il a 25 ans : « Je rêvais d’avoir plusieurs vies et j’ai vite compris que ce serait possible en racontant plein d’histoires, mais je ne voulais pas faire que cela pour avoir une liberté financière, et une richesse du regard en prenant le temps de voyager et être renseigné sur le monde. Comme je ne désirais pas être prof de ma passion, les lettres, après une licence de philo j’ai choisi l’économie. » Au moment de l’indépendance de l’Algérie en 1962 qui intervient après celle de nombreux pays africains, le jeune étudiant a 15 ans et s’intéresse de près aux rapports Nord-Sud. Deux ans plus tard, il milite au PSU dans l’espoir de changer ces rapports, et se spécialise au niveau de ses études dans l’économie du développement. Il devient prof et enseigne durant onze années. En avril 1981 il donne un cours sur les matières premières à la Sorbonne, et deux mois plus tard le voilà responsable de ces questions auprès du Ministre de la coopération.

 

L’homme qui voulait être Tintin

Sa double vie l’amène à être nommé conseiller culturel et plume des discours subalternes du Président Mitterrand, et d’ailleurs aujourd’hui encore son temps est partagé entre l’écriture et l’économie : « Je suis écrivain trois heures par jour, de 6 à 9, puis ma journée se compose de conférences, de conseil aux entreprises et je suis également actionnaire de cinq sociétés. » Sa passion des voyages, il est allé dans 94 pays, lui permet de nourrir ses écrits tout en effectuant des missions pour des entreprises. Il part la deuxième quinzaine de janvier dans le Mississipi pour aider la Compagnie nationale du Rhône à s’internationaliser, puis ira ensuite en Australie, en Amazonie, au Canada, au Cambodge et en Birmanie, en Sibérie puis en Chine sur les bords du fleuve jaune, tout cela d’ici le mois de septembre avec chaque fois un mélange de missions et de découvertes pour ses prochains livres.

Si l’on évoque ses souvenirs les plus marquants de cette vie de voyageur, il y a évidemment le Mali, son deuxième pays, avec la descente du fleuve Niger de Bamako à Gao, mais malheureusement il ne peut plus la faire à cause de la menace terroriste sur sa personne, due à ses écrits. Il y aussi l’éblouissement ressenti dans l’Antarctique en 2006 avec Isabelle Autissier durant sept semaines sur un voilier de 15 mètres, qu’ils ont retranscrit dans le livre « Salut au Grand Sud ». L’une des règles de vie fondamentales d’Erik Orsenna est de ne pas avoir de regrets aussi bien pour les voyages que pour le reste.

 

François Mitterrand

Dix ans après le Goncourt, autre grand moment dans la vie de l’écrivain le 28 mai 1998, lorsqu’il est élu à l’Académie française, ce qui représente à la fois un rêve et une continuité dans l’amour de la langue que lui a transmis sa mère. Mais avant ces deux sommets, il a vécu dès 1983 trois années magnifiques auprès de François Mitterrand, notamment lorsque le Président se confiait lors des déplacements en voiture : « Il avait une culture inouïe, le sens du récit, la drôlerie. Parfois il m’appelait pour me proposer par exemple d’aller discuter avec Michel Tournier. La culture n’était pas un dossier pour lui mais une nécessité, pour comprendre le monde il fallait être cultivé. C’est pour cela qu’il avait une telle profondeur, les hommes politiques d’aujourd’hui ricochent. » Fasciné par le personnage, Erik Orsenna était un des nombreux courtisans qui gravitaient autour de François Mitterrand, et avec le recul il aurait bien voulu être plus âgé à cette époque, il n’avait que 36 ans, pour lui parler plus librement. Naviguant toujours entre culture et économie, fin 1989 il devient conseiller auprès du Ministre des affaires étrangères, Roland Dumas, pour une période de trois années qui voit le monde considérablement changer, et où il écrit le fameux discours de La Baule pour le Président Mitterrand, dans lequel la France change sa politique africaine en conditionnant son aide au développement, aux efforts des pays africains vers la démocratisation.

 

De la transmission à la confiance

Après une enfance assez malheureuse avec des parents qui ne s’entendaient pas, mais qui lui ont transmis leur passion, Erik Orsenna a commencé à se sentir bien dans sa vie à 30 ans lorsqu’il reçoit le prix Nimier pour son deuxième roman, des mains d’un jury composé de prestigieux écrivains : « Ils m’ont ouvert les bras en me disant : tu es des nôtres. J’étais en larmes, et à partir de ce moment la confiance était là et tout est devenu plus facile. » Cependant, l’un des souvenirs les plus émouvants de sa vie est la présence de ses parents au premier rang lors de sa réception à l’Académie française, où il remercie son père de lui avoir fait cadeau de la mer et sa mère de la langue et de l’histoire de France.

 

Tourné vers les autres

Aujourd’hui à 68 ans, il se sent traversé par des sujets, des passions sans arriver à  se définir : « Je suis dans le projet, dans les rencontres, je suis fait des amitiés, des amours, mais ma petite personne je m’en fous complètement. Un écrivain parle pour les autres, il donne la parole à ceux qui ne l’ont pas. » Pour dessiner les contours de sa personnalité, il faut évoquer l’écoute, la gaieté, l’obstination et un besoin viscéral de liberté. Ses activités annexes au métier d’écrivain lui ont permis d’avoir cette liberté, notamment en étant membre du Conseil d’Etat durant vingt ans où il s’est passionné sur des questions, de droit, d’éthique ou de laïcité. Cette nécessité d’avoir plusieurs vies se concrétise à la fois dans toutes les histoires très différentes qu’il a racontées en tant qu’écrivain, dans tous ses rôles de conseiller auprès des entreprises comme au sommet de l’Etat. Mais aussi dans ce mélange de solitude d’écriture qu’il adore alterner avec l’effervescence d’un travail collectif, réalisé dans l’urgence avec une obligation de résultat, ce qui lui rappelle l’équipage en bateau, passion qu’il continue à assouvir régulièrement, de même que la petite dernière, le piano, arrivée il y a deux ans dans sa vie et qu’il n’abandonnerait pour rien au monde. 

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Published by Michel Monsay - dans Portraits
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