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« Les prix agricoles sont tous issus d’un rapport de forces insupportable »

Publié le par Michel Monsay

« Les prix agricoles sont tous issus d’un rapport de forces insupportable »

Maitre de conférences habilité à diriger des recherches dans les domaines du commerce, de la distribution et de la logistique à l’Université Bretagne-Loire à Nantes, Olivier Mével est aussi consultant en stratégie marketing des filières alimentaires. Ce spécialiste des marques régionales milite sans relâche pour un meilleur partage de la valeur ajoutée dans la chaîne alimentaire.

 

Qu’attendez-vous des Etats généraux de l’alimentation ?

Olivier Mével - Des échanges sur les liens entre le contenu de l’assiette et les difficultés de fonctionnement des marchés agricoles et agroalimentaires, doublés d’un début de réflexion relative à la captation de la valeur ajoutée par les maillons aval dans les 15 principales filières alimentaires. Mais pourra-t-on y parler sérieusement de la formation des prix agricoles, qui sont tous issus d’un rapport de forces insupportable voire, dans certains cas, d’un rapport de soumission aux industriels ou aux marques de distributeurs des GMS ? J’en doute.

La problématique principale est liée au fait que le consommateur ne paie pas aujourd’hui son alimentation à son véritable coût social, environnemental et culturel puisque la Loi de Modernisation de l’Economie a sacralisé la domination du prix sur la qualité des productions. Qui osera prendre la tête d’une croisade pour expliquer au consommateur qu’il fait fausse route en privilégiant les prix bas et les promotions, et qu’en achetant des marques de distributeurs (MDD), il achète aussi une forme de précarité économique, sociale et environnementale qui va avec ? Les prix bas ne riment jamais avec qualité, respect de l’environnement et juste partage de la valeur ajoutée pour les agriculteurs.

 

Y aura-t-il des évolutions législatives d’ampleur ?

O.M. - Non pas dans l’immédiat, le problème de revenus des éleveurs dépasse le simple cadre des Etats Généraux de l’Alimentation. Pour autant, il faut se servir de ce moment afin de communiquer sur l’iniquité des prix actuels pour les agriculteurs, la nécessité d’encourager les organisations collectives de producteurs puisque la contractualisation a été prise à l’envers, notamment dans la filière laitière où des éleveurs sont obligés de contractualiser individuellement avec les industriels, ce qui constitue une aberration économique. L’élargissement de la contractualisation est un préalable indispensable au retour de la valeur ajoutée vers l’amont agricole. L’Etat doit porter cette idée d’une contractualisation jusqu’au produit de la vente.

 

Quelles mesures doivent être prises pour une meilleure répartition de la valeur ajoutée ?

O.M. - Reconnecter de toute urgence les agriculteurs à la valeur ajoutée perçue et payée en aval par le consommateur, soit directement par une remontée des prix agricoles, soit indirectement par la contractualisation avec les industriels privés, les coopératives ainsi que les GMS. L’idée étant que sur 100 euros de dépenses du consommateur au détail, 15 euros reviennent directement ou indirectement à l’amont agricole au lieu des 7,8 euros actuels.

Informer la nouvelle représentation nationale de la gravité et de l’ampleur de la situation dans les canaux de distribution, filière par filière, afin de mobiliser les députés sur l’opportunité d’une réforme complète du cadre juridique qui préfigure aux relations Production-Industrie-Commerce dans notre pays.

L’Etat doit aller au bout de sa logique en insistant au niveau européen pour forger des outils de régulation des prix mais aussi de mesure des rapports de force dans les différentes filières alimentaires.

 

Comment aller vers une alimentation saine, sûre, durable et accessible à tous ?

O.M. - Il y a un puissant mouvement de consommation qui se lève et dont nous ignorons encore l’ampleur et la durée dans le temps. Les consommateurs soutiennent aujourd’hui les marques locales et régionales des agriculteurs, coopératives et PMI qui en profitent largement en termes de prises de parts de marché vis-à-vis des grandes marques et autres MDD. La clef se trouve chez le consommateur et non pas toujours du côté de la réglementation. Si les GMS fixent les prix, c’est le consommateur qui tranche et ce dernier le fait de plus en plus en fonction d’une alimentation socialement responsable. L’avenir réside donc dans l’interaction entre les marques, les agriculteurs et les communautés de consommateurs dans la conception même d’une offre alimentaire saine et durable. La digitalisation des chaines de valeur va progressivement remonter vers l’agriculture pour aller à l’hectare cultivé, la semence, les conditions d’élevage, les différentes data agricoles, et redescendre vers le consommateur par des outils de traçabilité rendant la question de la transparence évidente.

 

Faut-il modifier les aides aux agriculteurs de manière à encourager ceux qui ont une démarche vertueuse dans leur production ?

O.M. - Même si certains consommateurs soutiennent fortement des tendances assez novatrices et vertueuses relativement à la vision classique qu’ont les industriels et GMS des produits agroalimentaires, une grande majorité d’entre eux n’ont toujours que le prix comme seul repère. Des consommateurs se tournent vers des produits locaux à la naturalité et au goût plus affirmés mais beaucoup n’ont d’autres choix que des produits agroalimentaires totalement anonymes.

C’est pourquoi les aides doivent prioritairement soutenir les agriculteurs qui en ont le plus besoin. Or, nous allons devoir soutenir tout autant une agriculture produisant pour l’exportation et une consommation sécurisée de masse qu’une agriculture produisant pour des segments et niches ultra-qualitatifs et différenciés.

 

Que faut-il changer dans la Loi de modernisation économique (LME)  qui donne aux distributeurs trop de pouvoir et de moyens de pression ?

O.M. - Il ne s’agit pas seulement de réformer la seule LME. C’est tout un dispositif législatif commercial qui est à bien des égards à reconsidérer aujourd’hui. Très rares sont les pays avec une concentration de la distribution aussi forte que la France. En 2017, 4 supers centrales d’achat représentent 90% de parts de marché tandis qu’en 1968, 120 enseignes de distribution coexistaient sur le territoire. En 50 ans, il s’est donc formé un très petit groupe d’acheteurs qui est devenu tout-puissant en termes de prélèvement de la valeur ajoutée construite par les autres maillons. Cette structure de marché n’est plus soutenable.

Avec l’amélioration des délais de paiement, la recomposition des commissions départementales d’aménagement commercial, la création d’une Autorité de la Concurrence, la LME n’a pas que des mauvais côtés mais elle porte en elle des germes puissamment déflationnistes. En redonnant aux GMS la possibilité de négocier les prix, la LME a fait entrer les filières alimentaires dans un cadre où la qualité passe en second. Tant que les GMS pourront dire « je n’ai pas besoin de vous acheter, vous avez besoin de me vendre », le rapport de forces sera prédominant et le partage de la valeur ajoutée déséquilibré. C’est cela qu’il faut réformer.

Alors que les autres maillons de la chaîne alimentaire sont soumis aux vents parfois mauvais de la mondialisation, les GMS françaises sont protégées de toutes formes de concurrence physique des enseignes étrangères par la loi du 5 juillet 1996 (Loi Raffarin). Est-ce équitable ? Non. Depuis la Loi Royer du 27 décembre 1973 jusqu’à la Loi Sapin 2, il faut tout remettre à plat afin d’atténuer la puissance des GMS et éviter qu’il n’y ait qu’un seul vainqueur à la promulgation de la LME. En l’occurrence le groupe Leclerc qui, avec 108 mois de croissance de sa part de marché depuis 2008 et en déclenchant une double guerre permanente des prix (promotions et fond de rayons) dès 2010, a entrainé les autres GMS dans une logique de destruction permanente du prix payé aux producteurs, notamment au travers du dogme des prix bas.

                                                                                  

 

Quelques repères

Originaire de Brest, cet agrégé d’économie-gestion et docteur en sciences de gestion est devenu enseignant-chercheur dans l’université de sa ville puis à Nantes.  Il effectue beaucoup d’études de marché consommateurs, participe à la création de marques locales et intervient régulièrement lors de conférences et séminaires dans le monde agricole et agroalimentaire. A 49 ans, il est candidat à la présidence de l'Observatoire de la formation des marges et des prix.

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« La Ville de Paris est un partenaire essentiel du monde agricole »

Publié le par Michel Monsay

« La Ville de Paris est un partenaire essentiel du monde agricole »

Elue maire de Paris en 2014 après avoir été première adjointe de Bertrand Delanoë durant 13 ans, Anne Hidalgo, tout en continuant sur les traces de son prédécesseur, met en place une politique volontariste sur plusieurs sujets sensibles contre vents et marées.

 

La lutte contre la pollution est un de vos principaux chevaux de bataille mais qu’en est-il concrètement des améliorations sur la qualité de l’air à Paris?

Anne Hidalgo - Depuis quinze ans, Paris s’est engagée dans l’amélioration de la qualité de l’air. Plutôt que de restreindre immédiatement la circulation des véhicules polluants, nous avons choisi de commencer par développer les alternatives. Les transports en commun se sont renforcés, avec la création de voies réservées aux bus, l’aménagement du tramway sur les boulevards des Maréchaux, l’automatisation de la ligne 1 du métro pour une meilleure régularité. Nous avons aussi développé les mobilités partagées, avec Vélib’, Autolib’ et Utilib’ [véhicule utilitaire], ou en soutenant Cityscoot, une initiative privée de scooters électriques en libre-service.

Les mesures que nous avons prises produisent leurs effets : en dix ans, le trafic automobile dans Paris a baissé de 30% et la pollution de l’air a été réduite dans la même proportion. Mais nous sommes encore confrontés, trop souvent, à des pics de pollution. J’ai donc tenu à accélérer le processus avec des aides financières très incitatives pour aider à acheter des véhicules propres, un plan vélo pour doubler en cinq ans le nombre de kilomètres de pistes cyclables, des zones de circulation interdites aux véhicules les plus polluants avec à terme leur interdiction progressive, la mise en place de vignettes « Crit’air » pour contrôler le respect de ces zones et établir la circulation différenciée lors des pics de pollution. Enfin, depuis un an, les quais de la rive droite sont réservés aux piétons et aux circulations douces, permettant la création d’un vrai parc des Rives de Seine en centre-ville où la pollution de l’air a baissé jusqu’à 25%.

 

Est-ce que la COP 21 a changé concrètement quelque chose à Paris ?

A.H. - L’Accord pour le Climat a donné une responsabilité particulière à Paris : notre ville se doit d’être exemplaire dans la transition énergétique. Nous avons fait du territoire parisien un vrai lieu d’expérimentation des innovations environnementales. Par exemple, depuis un an, l’éclairage public est alimenté à 100% en électricité issue des énergies renouvelables. Nous creusons aussi des puits de géothermie. En septembre, nous serons aussi la première ville au monde à tester les SeaBubbles, des bateaux-taxis propres qui « voleront » sur la Seine. Mais le défi climatique est mondial et la mobilisation de tous les acteurs est nécessaire : les États, les villes, les entreprises, les citoyens eux-mêmes. Si nous voulons respecter les objectifs de l’Accord de Paris sur le Climat, et limiter la hausse des températures à 1,5 degrés, nous devons engager plus de 1 000Mds$ d’investissements d’ici 2050. Or, aujourd’hui, 70% des investissements en faveur de la transition énergétique viennent des pouvoirs publics. Nous devons donc encourager le secteur privé à davantage s’impliquer. A Paris, je suis en train de créer un fonds d’investissements « verts », qui va collecter des financements privés et les injecter dans des entreprises qui ont des projets pour la transition énergétique.

 

 

Quelle est votre position sur la crise migratoire ?

A.H. - Depuis le début de la crise migratoire, il y a trois ans, j’ai adopté avec mon équipe une ligne résolument constructive. Nous avons alerté de nombreuses fois l’Etat sur l’urgence à agir et nous l’avons accompagné chaque fois que cela était possible, avec les moyens qui sont les nôtres. La création d’un centre de premier accueil humanitaire par la Ville de Paris, avec le soutien des associations et de la Préfecture de Région Ile-de-France, a représenté une étape importante. Il permet aux migrants de se poser quelques jours, de se soigner, d’être informés sur leurs droits et de débuter leurs démarches administratives. Mais il n’est qu’une partie de la solution. Cette crise n’est pas parisienne, mais française et européenne. Il faut donc que l’effort de solidarité soit équitablement réparti sur le territoire national et dans les pays voisins. Il faut aussi adosser aux dispositifs d’accueil les moyens d’une bonne intégration. La tâche n’est pas insurmontable : on parle ici de quelques dizaines de milliers de personnes, quand l’Allemagne en a accueilli 800 000. J’ai adressé début juillet une proposition de loi à l’ensemble des parlementaires et au gouvernement pour avancer dans ce sens. Plusieurs députés s’en sont déjà saisis.

 

L’agriculture urbaine n’est-elle pas un gadget comme certains pourraient le penser ?

A.H. - L’agriculture urbaine a plusieurs avantages indéniables : elle permet de développer la place de la nature en ville et de réduire les ilots de chaleur, de produire des denrées de qualité distribuées en circuit court, d’expérimenter des modes de culture moins consommateurs en eau et en énergie, de créer des emplois, ainsi que de sensibiliser les plus jeunes aux métiers de la terre et à la nécessité d’une alimentation équilibrée. À Paris, nous nous sommes engagés à créer plus de 30ha d’espaces agricoles entre 2014 et 2020, sur des friches, sur des toits, parfois même en sous-sol dans des parkings qui ne sont plus utilisés. Notre appel à projets « Parisculteurs », lancé en 2016 et portant sur 5,2ha, nous permet de récolter cette année 500 tonnes de produits comestibles, sans aucun pesticide. L’agriculture urbaine nous encourage aussi à innover et à créer des partenariats inédits. Nous venons par exemple d’en conclure un avec la Garde Républicaine, pour valoriser en engrais naturel les 6.000 tonnes de fumier produites chaque année par ses chevaux.

 

Quelle relation Paris entretient-elle avec le monde agricole et quels sont vos projets dans ce domaine ?

A.H. - La Ville de Paris est un partenaire essentiel du monde agricole et le premier acheteur public de produits bio en France. Ses commerces, ses restaurants, sa commande publique font vivre des milliers d’agriculteurs dans notre pays. Je tiens à renforcer encore davantage ces liens, notamment par un saut qualitatif des repas qui sont servis dans nos écoles. D’ici 2020, les restaurants collectifs parisiens serviront 50% d’alimentation labélisée durable, qui est un gage de qualité et de recours aux circuits-courts. Nous sommes en train de revitaliser nos 82 marchés couverts et découverts, et allons créer 3 marchés bios en plus des 3 existants, ainsi qu’un quai fermier en bord de Seine réservé aux producteurs locaux. Nous avons commencé cette année la culture de l’orge et du houblon dans le Bois de Vincennes, en partenariat avec les Brasseurs de France, en vue de produire et de brasser une bière de Paris. Nous mobilisons aussi les aires de captage de notre régie municipale de l’eau, situées en amont de Paris, pour l’installation d’agriculteurs qui s’engagent en contrepartie à cultiver des produits sans pesticide. Les métropoles ont besoin du monde rural comme le monde rural a besoin des métropoles. Je n’oublie pas non plus que beaucoup de Parisiens sont originaires de province et il convient de préserver ce lien qui fait partie intégrante de l’identité de la capitale.

 

Pourquoi l’organisation des JO 2024 est-elle si importante pour Paris et pour la France et ne craignez-vous pas un dérapage budgétaire ?

A.H. - Les Jeux Olympiques et Paralympiques sont porteurs de valeurs, ils nous projettent vers l’avenir, donnent de l’espoir à la jeunesse. Avoir les Jeux à Paris permettrait d’accélérer de nombreux projets utiles aux habitants, en matière d’équipements sportifs, de transports ou de transition énergétique. Les Jeux à Paris, ce seraient évidemment des épreuves dans un écrin unique au monde. Mais ce serait aussi des investissements utiles pour le département de la Seine-Saint-Denis : il accueillerait notamment le village olympique, qui serait transformé ensuite en écoquartier de plusieurs milliers de logements, la piscine olympique, etc. L’attractivité de l’Ile-de-France s’en verrait renforcée, avec la création de 250 000 emplois et 10,7 milliards de retombées économiques.  Il n’est cependant pas admissible pour les citoyens de voir déraper les budgets. Le CIO a apporté une grande partie de la réponse, en adoptant fin 2014 un Agenda 2020, dans lequel il propose une nouvelle vision des Jeux, à la fois plus respectueuse de l’environnement et moins coûteuse pour les villes. La candidature de Paris 2024 est conforme à cet agenda et repose à 95% sur des équipements déjà existants ou temporaires. Cela nous assure qu’il n’y aura pas de dérapage. J’y serai moi-même particulièrement vigilante.

 

 

Quelques repères

Originaire de San Fernando en Espagne, sa famille s’installe à Lyon alors qu’Anne Hidalgo a deux ans. Elle y passera son enfance et y fera une partie de ses études. Après une maîtrise et un DEA, elle devient inspectrice du travail durant 9 ans. Par la suite, elle est conseillère successivement dans 3 cabinets ministériels du gouvernement Jospin. En 2001 avec l’élection de Bertrand Delanoë à la mairie de Paris, elle devient sa première adjointe. Aujourd’hui, à 58 ans elle est à mi-mandat aux commandes de la capitale et entend tout mettre en œuvre pour réussir la transition énergétique à laquelle Paris s’est engagé.

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« Un Président doit être un grand pédagogue »

Publié le par Michel Monsay

« Un Président doit être un grand pédagogue »

Professeur à Sciences-Po Paris, dont il a dirigé durant 20 ans le centre de recherches politiques, Pascal Perrineau a aussi publié un grand nombre d’articles et de livres. Politologue recherché par les médias, il intervient régulièrement sur Public-Sénat, dans le Figaro et l’émission C dans l’air sur France 5.

 

Peut-on parler de changement durable du paysage politique après cette élection présidentielle ?

Pascal Perrineau - C’est la première fois sous la Vème République qu’aucune des deux grandes familles politiques françaises n’est présente au second tour d’une élection présidentielle. Il s’agit d’un bouleversement de la vie politique et des clivages qui lui donnent sens. Tout cela est à l’œuvre depuis plus d’une décennie avec le rejet de la politique par l’opinion, et la crise des grands appareils à gauche comme à droite. Le Parti socialiste est très mal en point mais ne disparaîtra pas, il mettra du temps à se restructurer et à s’en remettre. Quant à la droite, elle est soumise à une stratégie de séduction d’Emmanuel Macron qui va laisser des traces. En face de cette lame de fond, il y a eu un concours de circonstances impressionnant avec un Président sortant qui ne se représente pas, un candidat de la droite abattu en plein vol, et Mme Le Pen qui fait preuve durant le débat d’une agressivité incomprise par le public. Le clivage gauche-droite est remplacé aujourd’hui par un affrontement entre les partisans d’une société ouverte à ceux d’une société du recentrage national.

 

Comment percevez-vous la situation du FN ?

P.P. - Le score de Mme Le Pen sans être aussi élevé qu’elle l’espérait n’est pas négligeable, avec 11 millions d’électeurs il correspond à deux fois celui de son père. Néanmoins, le FN continue de buter sur le fameux plafond de verre. Les français utilisent ce vote pour protester mais ne font pas suffisamment confiance à ce parti pour gouverner. Il va y avoir un débat en interne sur les conditions pour briser ce plafond de verre, et apparemment les cadres ne sont pas d’accord entre eux sur l’évolution du parti. Pour les législatives, le FN aura certainement un groupe à l’Assemblée Nationale et il peut même aller nettement au-dessus des 15 députés, nécessaires à la formation d’un groupe, puisque certaines estimations envisagent jusqu’à 50 députés. Cependant il reste une force solitaire, qui pourra l’emporter dans certaines triangulaires mais où ce sera plus compliqué en cas de duel.

 

Quelles sont les raisons de la victoire d’Emmanuel Macron et va-t-il obtenir la majorité à l’Assemblée ?

P.P. - Emmanuel Macron incarne cette demande de renouvellement qui est présente dans la société française depuis des années sans trouver de véritable débouché. Les français ont découvert en moins d’un an quelqu’un qui connaît bien ses dossiers tout en étant capable d’inventer. Son jeune âge, l’éclectisme politique de son programme, le fait qu’il sorte du clivage gauche-droite et n’appartienne à aucun parti consacré, ainsi que son côté atypique, transgressif et audacieux ont contribué à sa victoire, de même que la faiblesse de ses adversaires. Il incarne aussi le vieux projet de gouverner au centre, à l’image de Valéry Giscard d’Estaing qui voulait rassembler deux français sur trois. Il n’est pas évident qu’Emmanuel Macron obtienne une majorité absolue avec une force totalement neuve, qui parfois a montré un peu d’amateurisme, en revanche il devrait obtenir une majorité de coalition. On voit mal les français imposer un mois après la Présidentielle une majorité de droite au Président de la République, d’autant que la droite montre des divisions et n’a pas vraiment de stratégie.

 

Croyez-vous au renouvellement que laisse augurer la liste de candidats de la République en marche ?

P.P. - Depuis des années, on dit que la classe politique est trop refermée sur elle-même et trop professionnalisée. Le fait que des hommes et des femmes venant de différents secteurs de l’économie et de la société française puissent entrer au Palais-Bourbon est une très bonne chose. Les demandes des forces vives du pays pourraient ainsi irriguer plus facilement les institutions politiques. Dans cette liste de candidats de la République en marche, il y a une forme d’ouverture générationnelle, démographique et sociale qui peut participer d’un renouvellement de la classe politique. Cela étant, il ne faut pas non plus se faire trop d’illusions, être parlementaire est une mission mais aussi un métier. On a vu dans le passé certains qui promettaient de renouveler profondément les choses, et aujourd’hui font plus de politique politicienne que les vieux partis eux-mêmes, je pense notamment aux écologistes ou aux tenants de mai 68.

 

Quelles sont les premières mesures que le nouveau Président pourrait prendre et y en aura-t-il pour le monde agricole ?

P.P. - Il devrait y avoir assez vite sur le code du travail des propositions adoptées par ordonnances, ce sera un premier test pour voir comment se comportent syndicats et salariés. Il va s’attaquer également à une deuxième vache sacrée, l’Education nationale, avec plus d’autonomie pour les établissements. Il y aura aussi des initiatives sur le terrain européen, afin de montrer que la France revient au premier plan dans l’Europe. Le Président Macron a d’ailleurs réservé sa première visite à Angela Merkel, réactivant ainsi l’axe franco-allemand, qui a toujours été le moteur pour que l’Europe progresse.

Le monde agricole traverse une crise profonde, on n’imagine pas que le nouveau Président n’ait pas entendu ses revendications et ne tente pas d’y répondre en partie dès les premiers mois, symboliquement c’est très important. Comme il l’a dit au soir de sa victoire, Emmanuel Macron ne s’appartient plus il appartient à la France, un pays qui est aussi une puissance agricole et dans la mémoire duquel l’agriculture et la population paysanne jouent un rôle symbolique essentiel.

 

Que pensez-vous du bilan de François Hollande ?

P.P. - C’est un bilan très en demi-teinte, les fondamentaux restent médiocres, que ce soit le chômage, la croissance et la dette publique, quant au niveau politique, c’est catastrophique, jamais un Président n’a laissé sa famille dans un tel état d’implosion. Pour François Hollande, qui a été plus de dix ans à la tête du parti socialiste, cela doit être très dur à assumer. Même sur les meilleures décisions du quinquennat, il y a toujours eu une mise en musique défaillante et faible, les réformes n’étaient pas mises en sens par le Président, ce qui a eu pour effet de diviser et de braquer l’opinion publique. Autre raison de ce bilan, une gauche socialiste qui a donné l’impression de s’éloigner de ses bases sociales et de s’embourgeoiser, phénomène que l’on retrouve dans beaucoup de pays d’Europe. L’une des mesures fortes que les gens retiendront du quinquennat est sans doute le mariage pour tous, qui ne s’adresse pas en priorité à la base populaire de la gauche. C’est un des éléments qui explique la déconnexion impressionnante entre le peuple et le Président sortant. La gauche a voulu cacher pendant des années ses différences de fond, elle est aujourd’hui fracturée en trois : Celle de la révolte, portée par Jean-Luc Mélenchon, celle de la gestion un peu radicale qui se retrouve derrière Benoit Hamon, et puis une gauche moderne, incarnée par Manuel Valls, qui se rapproche d’Emmanuel Macron.

 

Le nouveau Président va-t-il être d’entrée critiqué de toutes parts comme son prédécesseur et quelles sont les erreurs à ne pas commettre ?

P.P. - Son caractère de nouveauté et son invention politique peuvent lui donner un délai, peut-être jusqu’à la rentrée de septembre, pour s’exprimer avant d’être soumis au jugement du peuple et des médias. Dans les erreurs à ne pas commettre, mais je ne crois pas que ce soit sa volonté, il ne faut pas retomber dans les fausses innovations qu’étaient la présidence normale ou l’hyper présidence, qui ont été des échecs. Emmanuel Macron entre bien dans la verticalité de la fonction présidentielle. Les français attendent qu’elle soit exercée avec son époque mais dans l’esprit de la Vème République, sans vouloir mettre cul par-dessus tête cette institution qui reste un élément de repère. La réforme n’étant pas un art facile en France, il devra montrer s’il a plus de talent que d’autres à organiser en amont un dialogue social, à oser affronter les oppositions à ses réformes. Mais il lui faudra aussi convaincre en expliquant à l’horizon de 5 ou 10 ans leur nécessité, d’ailleurs sur le système de retraites par points il a déjà commencé à mettre en perspective ce sur quoi cela devrait déboucher. Un Président doit être un grand pédagogue. Enfin, avec la majorité législative, il faudra assez vite voir quels sont les alliés du parti du Président et quel est le contrat de gouvernement. Les français ont besoin de clarté, de simplicité, c’est cela qui les rassurera.

 

 

Quelques repères

A la fois lorrain de naissance et tourangeau durant toute son enfance, ses racines provinciales sont restées très importantes pour ce parisien d’adoption qui délaisse régulièrement la capitale. Après des études de droit public et de sciences politiques, il commence comme chercheur avant de devenir professeur agrégé de sciences politiques d’abord à Grenoble, puis à Tours avant d’intégrer Sciences-Po Paris à la fin des années 1980. A 66 ans, il sort un nouvel essai intitulé « Cette France de gauche qui vote FN » (chez Seuil), et continue d’alterner recherches, cours et interventions dans les médias pour éclairer de son analyse la vie politique.

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« La prochaine PAC devra accompagner les agriculteurs vers un modèle durable »

Publié le par Michel Monsay

« La prochaine PAC devra accompagner les agriculteurs vers un modèle durable »

Député européen socialiste depuis 2012 pour la circonscription du Grand Sud-ouest, Eric Andrieu est aussi premier Vice-président de la Commission de l’agriculture et du développement rural du Parlement européen. Il a été élu fin janvier 2017 porte-parole des socialistes et démocrates européens pour l’agriculture.

 

En quoi consiste l’accord économique et commercial nommé CETA, et quels en sont les risques potentiels?

Eric Andrieu - Le CETA, constitue le premier accord de libre-échange d’envergure signé par l’Union européenne (UE). Il aura pour principales conséquences de supprimer près de 99% des droits de douane et d’établir des normes réglementaires communes entre les deux puissances commerciales, l’UE et le Canada. Cet accord donnera le « la » pour les prochaines négociations qu’aura à mener la Commission européenne dans les années à venir. Dès lors, la plus grande précaution s’impose lorsqu’il s’agit de valider un tel accord. Or, trop d’incertitudes entourent le contenu du CETA. Incertitudes juridiques sur l'indépendance et l'impartialité des tribunaux d'arbitrage censés traiter des litiges entre investisseurs et États. Incertitudes économiques ensuite : selon une étude américaine, le CETA entraînerait la perte de plus de 200 000 emplois en Europe, dont 45 000 en France. Au niveau de l’agriculture, il risque de mettre en péril notre filière bovine, déjà à bout de souffle, en ouvrant le marché européen à 50.000 tonnes de viandes bovines nourries au maïs OGM, aux antibiotiques et aux farines animales. Enfin, le CETA n’intègre pas l’urgence climatique et environnementale, pas plus que le principe de précaution.

Pour toutes ces raisons, avec l’ensemble des eurodéputés socialistes français, nous nous sommes opposés à cet accord, contrairement à la droite française et une majorité de parlementaires, qui ont voté pour le CETA le 15 février dernier. L’accord doit désormais obtenir l'aval du Parlement canadien avant son entrée en vigueur provisoire, probablement en juillet. S’agissant d'un accord dit mixte, les parlements nationaux, devront aussi se prononcer. Certains volets de cet accord, comme par exemple le mécanisme de résolution des litiges entre investisseurs et États, n'entreront pas en vigueur avant que tous les états membres aient ratifié le CETA.

 

Quels sont les enjeux de l'élection présidentielle au niveau de l'Europe ?

E.A. - Le premier enjeu de ce scrutin est de savoir si nous souhaitons rester ou non dans l’Union européenne et à quelle Europe nous aspirons. Une Europe libérale, une Europe solidaire ou une Europe des nations ? Une Europe mondialiste et libre-échangiste comme le préconisent M. Fillon et M. Macron, qui se sont exprimés pour le CETA, ou une Europe plus protectionniste, réorientée sur le marché européen et la défense de nos territoires ? En tout état de cause, le futur Président français devra prendre toute sa part dans la future orientation de l’Union Européenne. Le repli sur soi et la défiance actuelle légitime de nos concitoyens vis-à-vis de l'Europe doivent être transformés en une opportunité. Celle de redéfinir, avec les États membres qui le souhaitent, un vrai projet européen, plus intégré. Il est urgent de sortir de la dérive libérale actuelle et d’associer davantage le citoyen au projet européen.

 

Comment faut-il interpréter le pessimisme de Jean-Claude Juncker et son renoncement à briguer un second mandat ?

E.A. - Le pessimisme de Jean-Claude Juncker et son renoncement à briguer un second mandat sont deux choses distinctes. Le Président de la Commission européenne semble privilégier une Europe à plusieurs vitesses, ce que je partage. En tout état de cause, face au nouveau contexte international, nous avons besoin d’une Europe plus forte qui défende nos concitoyens, aussi bien à l'intérieur qu’à l'extérieur de nos frontières. Cela passe par une Europe de la Défense. L’Union doit enfin assurer son rôle avec conviction et redevenir cette puissance d'équilibre dont le monde a aujourd'hui tant besoin. Alors que nous venons de célébrer le soixantième anniversaire du Traité de Rome, l'idée européenne n'a jamais fait plus sens qu'aujourd'hui : nous avons besoin de davantage de solidarité et de coopération entre les peuples.

 

Pourquoi la PAC actuelle ne convient-elle pas et que faudrait-il changer dans la future PAC ?

E.A. - La Politique agricole commune ne satisfait ni les agriculteurs, ni les organisations environnementales, ni les citoyens qui sont également contribuables. Elle doit être réformée. Les rénovations successives adoptées depuis 1992 ont favorisé les modèles d’exploitation intensive orientés vers les marchés à l’export, eux-mêmes alignés sur les prix bas mondiaux, au détriment des structures familiales, pourtant plus performantes en termes d’emploi et plus résilientes. Nous devons mettre fin au libéralisme actuel dévastateur pour les agriculteurs, l’emploi, l’économie de nos territoires, et dangereux pour notre sécurité alimentaire. Le marché seul ne peut pas tout réguler.

La future PAC devra, en premier lieu, répondre à la question de la volatilité des prix afin de stabiliser les revenus de nos agriculteurs et leur permettre de vivre décemment de leur travail. Cela passe par un rééquilibrage de la valeur ajoutée en faveur des agriculteurs au sein de la chaîne alimentaire, une adaptation de la politique de la concurrence aux spécificités de l’agriculture, une amélioration dans la cohérence des dispositifs de gestion des risques et, enfin, par le rétablissement d’outils publics afin d’équilibrer l’offre et la demande.

 

Souhaitez-vous une PAC environnementale et comment devra se comporter la politique commerciale européenne vis-à-vis de la PAC ?

E.A. - La prochaine PAC devra accompagner les agriculteurs vers un modèle durable qui préserve la biodiversité et les ressources naturelles. Cette nouvelle PAC devra promouvoir une agriculture qui contribue aux objectifs de la COP21, et en fait un acteur clé de la lutte contre le réchauffement climatique. Enfin, il s’agira de re-territorialiser la Politique agricole commune. L’agriculture reste une activité structurante pour les territoires, qu’il faut valoriser.

La politique commerciale européenne devra être en cohérence avec la PAC si l’on veut préserver notre modèle agricole et nos territoires. Cela implique de lutter contre le dumping sanitaire social et économique, en interdisant les importations de denrées agricoles qui ne respectent pas les mêmes règles sanitaires, sociales et environnementales, mais aussi, d’exclure systématiquement nos filières sensibles des négociations commerciales.

 

Comment expliquez-vous que Mme Le Pen soit au deuxième tour malgré les affaires qui la concernent et quelles conséquences auraient ses propositions pour notre agriculture ?

E.A. - Le vote Le Pen est un vote antisystème. Dès lors, les révélations des affaires qui touchent le Front National, bien qu’elles soient nettement plus nombreuses qu’au sein des autres formations politiques, n’affectent que très peu son électorat, voir confortent le discours victimaire de Mme Le Pen.

La victoire de Marine Le Pen serait catastrophique pour l’économie française. Dans le domaine agricole, la sortie de l’euro entrainerait automatiquement une hausse massive des taux d’intérêt et empêcherait nos agriculteurs d’emprunter, et, de ce fait, de se développer. Par ailleurs, la sortie du marché intérieur aurait un effet dévastateur sur notre agriculture. Aujourd’hui, nous exportons plus de 63% de nos produits agricoles vers nos voisins européens. Enfin, que pèsera la France seule dans les négociations à l’OMC face aux géants que sont les États-Unis, la Russie, la Chine, ou encore le Brésil ? Face aux crises, nous avons besoin d’une approche commune et non l’inverse !

 

 

Quelques repères

Originaire de Narbonne, Eric Andrieu s’est formé à l’Institut agronomique méditerranéen. Il a été conseiller général de l’Aude avant d’en devenir vice-président puis conseiller régional du Languedoc-Roussillon avant d’en devenir également vice-président. A 56 ans il est très impliqué dans les questions agricoles, au Parlement européen où il est député depuis 2012, et aux côtés de Benoit Hamon dont il est le porte-parole pour l’agriculture, l’alimentation et le développement rural.

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« Homme enthousiaste, plein d'énergie, homme de la ville et homme des champs »

Publié le par Michel Monsay

« Homme enthousiaste, plein d'énergie, homme de la ville et homme des champs »

Journaliste à RTL, chef du service qualité de la vie, Virginie Garin tient une chronique quotidienne tous les matins intitulée « C’est notre planète ». Il y est question d’environnement mais aussi d’agriculture, elle vient d’ailleurs de couvrir son 23ème salon. Ayant côtoyé Xavier Beulin durant ses 6 années à la tête de la FNSEA, elle nous fait part de sa perception de l’homme.

 

On pouvait apprécier ou non sa vision de l'agriculture ... s'interroger sur le fait qu'il dirigeait une grosse entreprise tout en étant syndicaliste. Je me demandais souvent comment il réalisait cette prouesse de pouvoir défendre toutes les filières agricoles, tant leurs intérêts de plus en plus divergent. Xavier Beulin était un homme d'une grande intelligence. Les conversations étaient souvent de haut niveau. Je me souviens d'un "cours" sur la financiarisation un après-midi au sénat en pleine crise de l'élevage, avant qu'il ne parte en courant, retrouver son scooter. J'avoue que je n'avais pas tout compris. Homme enthousiaste, plein d'énergie, homme de la ville et homme des champs, il savait faire la synthèse entre le monde urbain et la ruralité. Il en connaissait les enjeux. Le consommateur et l'agriculteur vivent en symbiose. Couper le lien serait une régression, un appauvrissement, un risque pour la société. Je retiendrai surtout de lui son ouverture d'esprit. Xavier Beulin était un homme tolérant et progressiste sur les questions sociétales et donc exemplaire pour toute une profession.

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« Xavier Beulin était habité par sa fonction à la tête de la FNSEA »

Publié le par Michel Monsay

« Xavier Beulin était habité par sa fonction à la tête de la FNSEA »

Journaliste audiovisuel incontournable depuis le début des années 1970, Jean-Pierre Elkabbach a occupé de nombreux postes allant de présentateur de JT, animateur d’émissions, jusqu’à président, notamment au sein d’Europe 1, Antenne 2 puis France télévisions, et Public Sénat. A 79 ans, alors qu’il démarre une nouvelle carrière sur C News, il nous parle de Xavier Beulin qu’il a bien connu.

 

Notre première rencontre a eu lieu un matin à Europe1, il a suffi des quelques instants qui précèdent le direct pour que nous comprenions, l’un et l’autre, que nous allions nous entendre.

Chaleureux, franc, grave, et toujours courtois, il était ce qu’il ne paraissait pas d’abord : un homme de la Terre, un frère des agriculteurs en souffrance, un militant pour le développement du Maghreb et de l’Afrique, un « guerrier » de la paix. Peu de responsables politiques et syndicaux s’attachent d’emblée à défendre les causes qui les font vivre, lui oui !

Il avait une intuition du monde et une connaissance de ses dangers.

Xavier Beulin était « habité » par sa fonction à la tête de la FNSEA. Il ne concevait pas de ne pas consacrer tout son temps et toute son énergie à son engagement. Son beau regard et sa voix traduisaient, pour moi, et sa franchise et son angoisse.

Il n’a cessé de se battre pour redonner des chances à l’agriculture, des revenus, de la dignité et un destin aux agriculteurs. Il pouvait porter ce combat à travers toutes ses activités. En réalité, elles n’en faisaient qu’une : à la fois chef d’un syndicat, puissant et orgueilleux, et patron d’une entreprise internationale.

Ses différentes responsabilités mettaient en valeur sa patience, ses qualités et son style: échanger, argumenter, convaincre : c’est-à-dire dialoguer pour imposer sa vision d’une agriculture moderne, qui utilise aussi bien le numérique, les drones et l’Intelligence artificielle. Une agriculture proche des citoyens et telle qu’il la décrivait dans son dernier livre et dans ses émissions avec moi.

Je ne suis pas le seul auquel il va manquer, d’ailleurs, il me manque déjà.

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« Xavier Beulin a fait entrer la FNSEA dans le XXIe siècle »

Publié le par Michel Monsay

« Xavier Beulin a fait entrer la FNSEA dans le XXIe siècle »

Ancien Ministre de l’agriculture sous Jacques Chirac, Philippe Vasseur, qui est aujourd’hui Commissaire pour la revitalisation et la ré-industrialisation des Hauts-de-France, a bien connu Xavier Beulin dont il nous parle avec émotion.

 

Après l’avoir croisé un certain nombre de fois, j’ai véritablement fait la connaissance de Xavier Beulin en 2000 lorsqu’il a succédé à Jean-Claude Sabin à la tête de Sofiprotéol. C’est quelqu’un que je regrette beaucoup, nous avions non seulement des souvenirs communs mais aussi des convictions partagées. Xavier avait une personnalité complexe, avec à la fois une certaine forme de pudeur mais en même temps de l’empathie avec les gens. Il avait aussi une grande ouverture d’esprit. Son caractère a été forgé par une histoire personnelle difficile, la perte de son père alors qu’il avait 17 ans et la reprise de l’exploitation à l’âge où d’autres pensent à s’amuser. Cela l’a amené assez tôt à prendre en considération un certain nombre de difficultés de la vie.

Je me souviens lui avoir dit lorsqu’il avait le projet de postuler à la présidence de la FNSEA : Tu n’es pas assez démagogue pour cela; et il m’avait répondu : Ne t’inquiète pas, je suis capable de parler aux paysans et eux-mêmes le seront aussi d’entendre le discours que je souhaite tenir sur la mutation du monde agricole. Résultat, il a fait entrer la FNSEA dans le XXIe siècle et a replacé l’agriculture dans une trajectoire économique, ce qui n’est pas du tout contradictoire avec l’aspect humain. Nous partagions cette notion d’économie responsable, j’ai d’ailleurs été à ses côtés lorsqu’il a créé l’Open Agrifood à Orléans. Il a été le défenseur d’un pluralisme agricole avec toutes ses composantes tout en rappelant la vocation de production de l’agriculture. Il estimait que l’agriculture française était assez forte pour retrouver sa position sur les marchés à l’exportation.

Xavier Beulin a redonné une grande vision à l’agriculture, en mettant en avant sa modernité avec l’utilisation de technologies nouvelles, mais aussi en soutenant qu’elle devait s’impliquer davantage dans son aval afin de pouvoir peser sur l’utilisation de sa production, et aussi dans la société. Il a d’ailleurs été président du conseil économique, social et environnemental de la région Centre, ce qui démontrait bien sa dimension pluraliste et la place qu’il avait su prendre sur le plan régional. Il serait dommage que le prochain président de la FNSEA ignore la trajectoire tracée par Xavier mais je ne pense pas que ce sera le cas, Christiane Lambert est dans cette logique de modernité même s’il peut y avoir quelques petites différences.

Tout au long de sa carrière, commencée aux Jeunes Agriculteurs à 17ans, il a su avoir une constance, une logique dans les décisions qu’il prenait à la fois pour l’agriculture, sur son territoire et dans les responsabilités qu’il a eues chez Sofiprotéol et Avril. En restructurant et en développant le groupe Avril, il a démontré qu’un agriculteur était capable de s’investir, de faire les bons choix stratégiques et de lutter à armes égales avec de grands industriels. Il savait s’entourer, faire confiance aux hommes et aux femmes qui travaillaient avec lui. S’il avait de nombreuses casquettes, il y avait un fil rouge, une complémentarité et pas de dispersion dans des activités qui n’avaient rien à voir avec le monde agricole. C’était un homme qui aimait la vitesse, autant à moto que par sa capacité à réfléchir très vite.

Je constate que l’on est critiqué de son vivant et encensé lorsqu’on est mort, mais les hommages unanimes à Xavier n’ont pas été faits en se reniant de la part de personnes opposées à son action qui ont dit : On ne partageait pas sa vision mais on reconnaissait que l’homme était sincère, engagé et efficace. Être à la fois cash, direct tout en donnant le sentiment qu’il ne trichait pas, telle était la personnalité de Xavier Beulin qui a su être respecté tout au long de sa carrière.

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« Xavier Beulin avait cette intuition que l’axe Nord-Sud allait devenir stratégique »

Publié le par Michel Monsay

« Xavier Beulin avait cette intuition que l’axe Nord-Sud allait devenir stratégique »

Fondateur de l’Institut de prospective économique du monde méditerranéen (IPEMED) en 2006, dont il a été longtemps le délégué général avant d’en devenir le président, Jean-Louis Guigou nous parle de Xavier Beulin qu’il a bien connu et de l’intérêt pour l’Europe de se tourner vers son Sud.

 

Vous avez dit de Xavier Beulin qu’il était un être d’exception, en quoi l’était-il ?

Jean-Louis Guigou - Xavier Beulin avait non seulement une vision du long terme, des capacités à fédérer, mais aussi des valeurs et des principes qu’ils mettaient en application. La conjonction de ces qualités lui a permis d’être un vrai leader qui inspirait confiance tant à la FNSEA que chez Sofiprotéol. Il a su structurer Sofiprotéol puis Avril et leur a fait réaliser de nombreuses innovations, mais tout autant et surtout il a fait comprendre à la FNSEA beaucoup de choses. Avant lui, on brulait les camions de tomates venant du Maroc, aujourd’hui les leaders agroalimentaires ont compris qu’ils avaient besoin de la rive Sud de la méditerranée. Il avait cette intuition que l’axe Nord-Sud allait devenir stratégique, que la géographie et la différence de climats marquaient profondément une complémentarité.

En octobre dernier, nous étions reçus avec Xavier Beulin à l’Elysée par le Président Hollande avec des patrons français, maghrébins et africains subsahariens. A la fin de nos échanges, Xavier Beulin a conclu sur une demande qu’il formulait personnellement au Président : Il faudrait sécuriser la traversée du Sahara pour les échanges commerciaux afin de pouvoir aller d’Alger à Lagos en toute sécurité. Deux mois plus tard, il ne se s’était pas douté que lors d’un important forum africain, la grande nouvelle serait la révélation d’une route transsaharienne reliant Alger à Lagos, achevée courant 2017.

 

Qu’a-t-il fait concrètement pour faire avancer les choses sur l’intégration Nord-Sud ?

J-L.G. - Xavier Beulin a été membre fondateur de l’IPEMED, il a toujours mobilisé son groupe Avril pour contribuer financièrement au développement de l’institut, et durant 4 ans en a été le président du conseil de surveillance. Il a été un grand avocat de notre cause par le discours auprès des plus hautes autorités et par les actes en engageant son groupe dans les échanges Nord-Sud par des investissements dans plusieurs pays africains. Xavier Beulin avait compris que l’on ne pouvait plus traiter les pays du Maghreb et de l’Afrique uniquement à travers la vente de nos surplus de production, mais qu’il fallait les amener à produire eux-mêmes. Il était donc convaincu que pour aider ces pays à se développer, les grandes entreprises avaient intérêt à vendre leur savoir-faire plutôt que leurs produits. J’ai aussi le souvenir lors d’une réunion de travail le 25 janvier dernier, qu’il m’avait demandé de finaliser le label méditerranéen, pour lequel il militait depuis un moment, afin de protéger des produits comme l’huile d’olive, le blé dur ou les dattes. Nous allons donc tout faire pour que le Parlement européen valide ce label.

 

Comment vous est venue l’idée de créer IPEMED en 2006 ?

J-L.G. - Je voyais cette complémentarité que nous pourrions avoir avec le Sud, riche en énergie et en main-d’œuvre, tout en ne comprenant pas pourquoi on faisait monter cette main-d’œuvre pour travailler chez nous, ce qui déclenchait des mouvements hostiles voire radicaux comme la poussée de l’extrême droite, plutôt que faire descendre le capital. Personne n’osait porter ce discours de peur d’être accusé de délocalisation, alors qu’il s’agit de coproduction. Je me suis intéressé alors à ce que faisait déjà l’Amérique, le Japon ou la Chine avec leur Sud. Cette hypothèse de coopération avec les pays méditerranéens que j’avais émise en 2006 est devenue aujourd’hui une réalité incontournable, avec des pays du Nord développés mais vieillissants et en pleine stagnation, et des pays du Sud, jeunes, émergeants et en pleine croissance. Il m’a fallu 10 ans pour transformer une intuition à laquelle seul 2% de la population croyait. Aujourd’hui 20 à 30% y adhère. L’Afrique peut être la cause de nos pires malheurs ou de notre bonheur, soit nous ne faisons rien et c’est par centaines de milliers que les africains traverseront la méditerranée. Soit nous nous associons avec ces pays pour travailler ensemble, mais il n’est plus question de charité, de dons, cela est un mépris total.

 

Que fait concrètement IPEMED ?

J-L.G. - Nous produisons des idées et nous les vendons, parmi elles, la coproduction entre pays du Nord et du Sud et la régionalisation de la mondialisation. Face à la mondialisation non régulée se constituent des régions. D’après un rapport de la CIA sur l’état du monde, trois grandes régions vont structurer la planète à l’avenir: L’Amérique, l’Europe et la Chine avec leur Sud, et celle qui va dominer sera celle qui aura avec son Sud les rapports les plus efficaces, les plus humains et les plus dignes, et non pas celle qui exploitera son Sud. Avec la mondialisation les chaînes de valeur étaient éclatées, on produisait des sièges en Argentine, des boulons au Vietnam et on faisait venir le tout pour assembler. Mais comme l’Europe est condamnée à produire de la qualité, afin de pouvoir la contrôler les chaines de valeur aujourd’hui se compactent, c’est la base de la régionalisation. Pour qu’elle réussisse, il faut un couplage entre des pays développés matures et juste à côté un ou des pays émergeants, à l’image des Etats-Unis avec le Mexique ou la Colombie, ou de l’Allemagne avec les pays de l’Est. De notre côté, nous avons la chance d’avoir les pays du Maghreb sur l’autre rive de la méditerranée, il nous faut donc favoriser leur industrialisation.

 

L’avenir de l’Europe va-t-il se jouer en son Sud ?

J-L.G. - Il vient d’y avoir une réunion à Versailles des quatre plus grandes puissances européennes, la France, l’Allemagne, l’Espagne et l’Italie qui semblent en accord pour une Europe à plusieurs vitesses avec un noyau dur afin d’avancer sur certains points fondamentaux. C’est une bonne chose, mais les défis auxquels nous sommes confrontés autant au nord qu’au Sud, le terrorisme, les migrations, le réchauffement climatique, les énergies renouvelables, nous ne pourrons les relever qu’ensemble. Si chaque pays essaie de le faire individuellement, nous n’y arriverons pas. L’Algérie vient de lancer un projet pour construire 40 sites de photovoltaïque solaire, qui produiront l’équivalent de 4 centrales nucléaires. Dans une logique de coproduction et de développement du pays, l’appel d’offres international comprend de la formation professionnelle, la production sur place des turbines et des centrales, et non pas de venir simplement produire de l’énergie au plus bas prix.

Il faut donc mutualiser nos efforts, échanger nos expériences pour éviter de faire les mêmes erreurs et tenir compte des progrès réalisés de part et d’autre. C’est par l’économie avec des résultats probants de coproduction que les mentalités changeront, que les peurs s’estomperont, et que l’on arrivera à convaincre les derniers sceptiques qu’il faut aller investir dans ces pays en mutation.

 

Pourquoi votre nouveau cheval de bataille en plus de la méditerranée est-il l’Afrique, et quel a été le rôle de François Hollande sur ce continent ?

J-L.G. - La conséquence des révolutions arabes est que nous sommes passés d’une méditerranée marginale, cul de sac de l’Europe, à une méditerranée centrale, pivot. Les pays du Maghreb ne sont plus dans une relation univoque avec l’Europe, ils se tournent maintenant vers leur Sud. D’ailleurs le capital et les grandes entreprises commencent déjà à anticiper que c’est en Afrique subsaharienne que le XXIe siècle va se jouer. C’est pourquoi nous avons créé la fondation La Verticale Afrique Méditerranée Europe dans la même logique que l’IPEMED.

François Hollande a cassé le système « Françafrique », dont on se souvient des bijoux de Bokassa ou des valises pleines d’argent des correspondants africains. Il a été le premier chef d’Etat à dire stop à ces trafics d’influence, et à soutenir que l’Afrique était l’avenir de la France et de l’Europe mais dans des relations plus saines. Avec Jean-Yves Le Drian et Manuel Valls, ils ont contribué tous les trois à faire avancer la cause africaine auprès des entreprises et de l’opinion, et à se faire aimer des africains.

 

Quelques repères

Jean-Louis Guigou est originaire d’Apt dans le Vaucluse. Ingénieur agronome et professeur agrégé d’économie, il s’est très rapidement spécialisé sur les problèmes de territoire. Sa carrière est à la fois celle d’un universitaire à Paris XII et à Avignon notamment, et d’un haut fonctionnaire. Il est marié à Elisabeth Guigou depuis 1966. Après avoir travaillé au cabinet de Michel Rocard, alors Ministre du Plan, il passe une partie de sa carrière à la Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action régionale (DATAR) comme chargé de mission puis comme délégué. Dès 2002 il s’intéresse aux acteurs de la méditerranée avant de fonder en 2006 IPEMED. A 78 ans, il est aujourd’hui président de l’IPEMED, fondateur de La Verticale Afrique -Méditerranée - Europe et milite au quotidien pour l’intégration Nord-Sud avec un avenir commun.

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"Mon expérience me fait dire que les hommes politiques valent globalement mieux que ce que l'on en dit"

Publié le par Michel Monsay

"Mon expérience me fait dire que les hommes politiques valent globalement mieux que ce que l'on en dit"

Presse écrite, télévision, radio, Alain Duhamel est depuis plus de 50 ans l'incontournable journaliste politique que tout le monde connaît, pour son enthousiasme, sa voix gourmande et surtout sa grande connaissance de cet univers. Membre de l'Académie des sciences morales et politiques, il a écrit de nombreux essais et ouvrages historiques, et vit à 76 ans sa dixième campagne présidentielle.

 

Comment voyez-vous l'évolution du monde en 2017 et comment doivent se positionner l'Europe et la France dans cette nouvelle donne ?

Alain Duhamel - De toute évidence il y a un réveil des nationalismes, dont Poutine fait son idéologie officielle et que Trump incarne aussi à sa manière. A peine arrivé à la Maison-Blanche, il met déjà en œuvre des mesures protectionnistes en annulant l'accord de libre-échange transpacifique, et veut faire de même avec l'accord transaméricain. Cela signifie que l'on entre dans une période dangereuse. Beaucoup de grandes crises, y compris celle débouchant sur la Première guerre mondiale, sont nées de batailles protectionnistes. Il y a un moment où les affrontements commerciaux peuvent devenir financiers puis militaires. En plus, Trump dans sa campagne a pris des distances avec l'alliance Atlantique, et Poutine a augmenté son budget militaire de façon extrêmement conséquente alors que l'économie russe va très mal.

L'Europe doit avoir une politique commerciale extérieure beaucoup plus agressive pour défendre ses intérêts. Comme Trump annonce des droits de douanes très élevés sur toute une série de produits, les européens devront prendre des mesures de rétorsion telles, que Trump fléchisse et accepte des compromis. Parallèlement, il faut que l'Europe se donne les moyens militaires de sa défense autonome, mais cela prendra de nombreuses années. La France, étant la première puissance de l'Union dans ce domaine et la troisième au monde derrière les Etats-Unis et la Russie, doit jeter les bases d'une défense européenne avec les britanniques s'ils le veulent, mais je pense qu'ils le voudront même s'ils s'y sont opposés jusqu'à présent.

 

Faut-il craindre les agissements de Donald Trump, notamment en Europe ?

A.D. - Durant les six premiers mois, il va prendre des décisions spectaculaires, provocatrices, qui feront un peu peur à tout le monde, feront remonter les taux d'intérêt par exemple et créeront un sentiment d'instabilité. Dans un deuxième temps, il y aura une réaction y compris américaine qui le poussera à faire des compromis et aller moins loin qu'il ne l'annonce au départ. Cela dit, il peut y avoir des dégâts pendant la première phase, je pense notamment au Mexique avec lequel les relations seront épouvantables. Trump va également essayer de diviser les européens, comme les britanniques le font avec leur Brexit, mais pour l'instant c'est l'inverse qui se produit. N'oublions pas que l'Europe est le premier marché commercial du monde, loin devant les Etats-Unis, la Chine et les autres, nous ne sommes donc pas démunis, à condition d'utiliser nos armes de façon cohérente. La pugnacité voire l'agressivité du Président américain et de la Première ministre britannique vont resserrer les rangs des européens, mais la solidarité mécanique n'est pas suffisante il doit y avoir une autorité politique. La seule solution est la reconstruction du duo franco-allemand avec des leaders décidés à incarner l'Europe et à prendre des risques.

 

Justement, comment se positionnent les candidats à l'élection présidentielle sur l'Europe ?

A.D. - Plusieurs d'entre eux veulent pour l'Europe une réforme des traités, c'est de la blague vu qu'elle ne peut se faire qu'à l'unanimité et des pays seront toujours là pour bloquer. Si on ne peut pas changer les traités en revanche il est possible de changer les pratiques. Rien n'empêche à l'intérieur de la zone euro de faire des rapprochements fiscaux notamment pour la fiscalité des entreprises. On tourne autour depuis des années, et aujourd'hui sous la pression américaine, britannique et russe, il serait bon d'avancer dans cette direction, ce qui renforcerait l'Europe et nos entreprises. Emmanuel Macron serait le meilleur candidat pour l'Europe, il est en effet le seul à se proclamer européen et à vouloir faire avancer l'Union, d'abord à l'intérieur de la zone euro mais aussi en règle générale. Il est très entreprenant sur le sujet. Ayant été Ministre de l'économie il négociait sans arrêt à Bruxelles, il connaît donc parfaitement les dossiers.

 

En quoi cette élection présidentielle ne ressemble-t-elle à aucune autre ?

A.D. - Elle arrive au terme de 40 ans de crise, il y a donc un rejet de la part des victimes de la crise au niveau occidental qui crée une instabilité sans précédent. Par ailleurs, on est à la fin d'une série d'alternances qui ont donné aux gens le sentiment que la droite et la gauche classique étaient insuffisantes voire impuissantes, il y a de ce fait la tentation d'essayer des solutions nouvelles. Quatre candidats les incarnent : Mélenchon, qui a mis de l'écologie dans son socialisme et se réclame contre le monde financier et contre l'Alliance Atlantique. Hamon, avec son programme utopique, auquel il est préférable de ne pas croire, mais on ne peut pas nier que ce soit un programme alternatif. Macron, dont on ne sait pas très bien tout ce qu'il veut, il n'a d'ailleurs pas intérêt à le dire trop vite et il l'a compris, mais c'est un phénomène que l'on n'a jamais connu. Jamais un candidat n'ayant ni parti, ni mandat électoral, ni idéologie constituée est parvenu à une telle percée, il s'agit bien là d'un désir de nouveauté. Le Pen, l'incarne aussi à sa manière, avec un programme de protection des uns et d'agression contre les autres, même si on peut juger cette nouveauté régressive. En face, Fillon est le seul classique avec une base électorale solide mais une vulnérabilité sur le plan social. Il va certainement en rajouter sur le côté régalien, identitaire, autorité, valeurs, ce qui empêche d'ailleurs le FN de progresser depuis qu'il est candidat, mais cela ne lui garantit pas du tout de gagner (interview réalisée avant l'affaire).

 

Comment expliquer le manque d'envergure aujourd'hui des politiques?

A.D. - Les élus et les dirigeants ont moins d'argent qu'avant, il y a aujourd'hui un plafond et une loi de non-cumul des mandats, moins de stabilité avec pratiquement à chaque élection les sortants qui perdent, et beaucoup plus d'insultes. De nos jours, un homme politique est un homme insulté, qu'il soit bon ou mauvais. Les trois quarts des français considèrent que tout homme politique est corrompu et qu'il ne les écoute pas, ce qui est totalement faux. Ces différents facteurs ont pour conséquence que les meilleurs étudiants, qui avant voulaient faire de la politique, choisissent maintenant d'aller dans le secteur privé. Résultat, nous avons des politiques de seconde classe. Pour inverser la donne, il faudrait un leader charismatique qui réussisse sa politique avec des mesures inattendues, pour que la population y reprenne goût et lui rende un peu d'estime. Mon expérience me fait dire que les hommes politiques valent globalement mieux que ce que l'on en dit, qu'ils font le plus souvent ce qu'ils peuvent et en tout cas plus qu'on ne le croit. Lionel Jospin, par exemple, a été un très bon Premier Ministre.

 

Va-ton sortir du clivage gauche-droite et que vous inspire la gauche et la droite aujourd'hui ?

A.D. - On ne sortira pas du clivage gauche-droite mais il y a d'autres clivages actuellement qui comptent tout autant, ceux de la mondialisation, de l'Europe, de l'immigration, d'un certain libéralisme ou conservatisme sur le plan des mœurs. La gauche termine ce quinquennat profondément divisée et je ne vois pas comment elle peut éviter d'être battue. Cela dit, le parti socialiste a connu tout au long de son histoire des oppositions avec deux lignes idéologiques complètement différentes, et il n'est aujourd'hui dans l'intérêt de personne de provoquer une scission. Ce n'est qu'à la rentrée de septembre vraisemblablement que l'on saura si le PS, qui sera très affaibli et avec beaucoup moins de représentants, choisira la ligne réaliste ou celle plus chimérique. Quant à la droite, ce n'est pas la première fois qu'un homme de gouvernement modéré, tel qu'Alain Juppé qui avait pourtant le meilleur programme, se fait battre. Giscard, Barre ou Balladur l'ont précédé, la faute à un tempérament qui ne les avantage pas pour faire campagne et défendre leurs propositions.

 

 

Quelques repères

Commencer à 23 ans par Le Monde vous pose la qualité d'un journaliste. Il travaillera plus tard également au Point et à Libération entre autres. Sa carrière à la télévision l'a vu animer ou participer à de nombreuses émissions comme L'Heure de vérité, 100 minutes pour convaincre, Cartes sur table ou Mots croisés. Il a aussi animé deux débats du second tour de l'élection présidentielle. Il est en parallèle une référence de la chronique ou l'édito politique à la radio, d'abord sur Europe 1 durant 25 ans et à RTL depuis 1999. Essayiste et historien de la politique, il a écrit plus d'une quinzaine d'ouvrages et a été élu en 2012 membre de l'Académie des sciences morales et politiques.

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Interview d'Emmanuel Macron sur l'agriculture et la ruralité

Publié le par Michel Monsay

Interview d'Emmanuel Macron sur l'agriculture et la ruralité

Après avoir été Secrétaire général adjoint de l'Elysée puis Ministre de l'économie, Emmanuel Macron a fondé le mouvement En Marche en avril 2016, et se présente à 39 ans à l'élection présidentielle en dehors des partis traditionnels.

 

Quelles sont vos propositions pour que l’agriculture et l’agroalimentaire redeviennent un enjeu stratégique au niveau français et européen ?

L’agriculture est une question vitale : l’alimentation, l’environnement, la vie de nos territoires en dépendent. C’est aussi le travail de millions de Français et un secteur économique stratégique : sans paysans, il n’y a pas de pays. J’agirai au niveau européen pour une politique commune vis-à-vis de l’Amérique et de l’Asie quant à nos échanges commerciaux. J’imposerai que les démarches administratives soient simplifiées avec une administration facilitatrice. Je veux que le budget de la PAC soit préservé, mais que son fonctionnement soit profondément rénové. Concrètement, je veux la simplifier pour que les agriculteurs passent moins de temps à remplir leur formulaire télépac. Elle doit aussi permettre de mieux répondre à la volatilité des prix ou aux mécanismes de verdissement, avec une règle simple : un peu plus d’aides quand cela va mal et un peu moins d’aides quand cela va bien.

 

Aujourd’hui l’agriculteur n’est pas correctement rémunéré dans la chaîne de production et sa situation est très fragile. Que proposez-vous pour une répartition plus équitable de la valeur afin que les paysans continuent de vivre dignement de leur métier ?

Ce que je veux, c’est permettre aux agriculteurs de vivre non pas des aides publiques, mais de leur travail. Et pour cela, nous devons leur garantir des prix qui rémunèrent. Depuis 30 ans, les prix agricoles ont à peine bougé : c’est inacceptable. Face à la libéralisation des échanges, à l’augmentation de la productivité agricole, à la transformation de la grande distribution, il est grand temps de réagir. Pour que les prix rémunèrent, il faut agir en trois sens. D’abord, il faut renforcer le pouvoir de négociation des agriculteurs face aux industriels et à la grande distribution. La création d’associations d’organisations de producteurs aux pouvoirs accrus devra être simplifiée et encouragée. Et lorsqu’une association d’organisations de producteurs existera, je veux que l’industriel ou la centrale d’achat soit dans l’obligation de négocier directement avec elle.

Pour que les prix rémunèrent, il faut aussi monter en gamme. Voilà pourquoi je lancerai un plan d’investissement massif pour l’agriculture et un système de paiement pour services environnementaux : il représentera deux cents millions d’euros par an à destination des agriculteurs. Il faut enfin que les consommateurs s’engagent. La réglementation doit les y inciter, en particulier en matière d’étiquetage. Autre mesure, qui me tient particulièrement à cœur parce qu’elle a été pensée d’abord pour les agriculteurs : le « droit à l’erreur ». Si une norme n’a pas été respectée de bonne foi, parce que l’exploitant l’ignorait, et qu’elle ne met pas en cause la santé ou la sûreté des personnes, alors il ne sera pas sanctionné.

 

La ruralité est essentielle dans notre pays et pour l’agriculture. Quel est votre projet pour redynamiser les territoires ruraux, notamment par rapport aux services publics, à l’accès aux nouvelles technologies, aux emplois, au foncier ?

Je veux que la France de la ruralité soit une France de la réussite. Et la réussite passe d’abord par l’accès aux emplois et au numérique. Je veux donc accélérer le déploiement du mobile et de la fibre optique, en permettant que l’Etat reprenne rapidement la main si les opérateurs ne respectent pas leurs engagements. La réussite, c’est aussi l’accès aux services publics, et notamment à la santé. Je doublerai donc l’ouverture des maisons de santé d’ici à 2022, et je développerai rapidement la télémédecine. La réussite, c’est enfin l’accès au foncier. Aujourd’hui, le prix de la terre et la transmission du patrimoine deviennent un obstacle à l’installation pour les jeunes agriculteurs. Plus largement, j’ouvrirai la question de la fiscalité locale pour les ruraux car la pression fiscale s’est beaucoup accrue ces dernières années de manière injuste. Être volontaire, déterminé : voilà comment nous permettrons aux agriculteurs et aux ruraux de réussir et de vivre de leur travail.

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