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1 février 2016 1 01 /02 /février /2016 08:49
« Seuls 43% des Français se déclarent heureux ou très heureux »

L’ancien Ministre de l’Education nationale du gouvernement de Jean-Pierre Raffarin, Luc Ferry, a toujours été adepte d’un franc-parler assez rare en politique. A 65 ans, le philosophe, entre conférences et interventions récurrentes dans les médias, continue d’analyser l’actualité sans langue de bois et de provoquer le débat en dénonçant ce qui lui paraît scandaleux.

 

Quelles sont selon vous les solutions concrètes pour faire baisser le chômage de manière significative ?

Luc Ferry - On a tout essayé, sauf ce qui marche. Allez voir sur le net les statistiques du chômage sur Eurostat et vous serez édifiés. Presque tous les pays ont réussi à « inverser la courbe », et ce pour une raison simple : il suffirait d’aborder enfin rationnellement le problème du marché du travail pour régler la question, comme l’ont fait la Suisse, l’Allemagne, la Hollande ou l’Autriche. Les solutions sont aussi simples que bien connues : une indemnisation du chômage fortement dégressive qui incite au retour à l’activité ; une nouvelle législation pour le travail indépendant, qui va se substituer peu à peu, au moins partiellement, au salariat ; une refonte des contrats de travail ; une flexibilité qui facilite l’embauche ; une réduction drastique du nombre de branches, mais aussi de l’emploi public ; la fin des 35 h, certains secteurs ayant besoin de 32 h, d’autres de 43 h ; et enfin, voire surtout car c’est le plus important, une formation professionnelle performante orientée pour l’essentiel en direction des chômeurs. Le grand scandale, c’est que sur les 32 milliards de la formation professionnelle, à peine 5 vont vers les chômeurs. L’Etat doit avoir le courage de se réapproprier cette manne pour la gérer enfin rationnellement. Je reconnais que ces mesures sont difficiles à faire passer, pénibles à certains égards, mais si on préfère le chômage, il faut le dire...

 

Pourquoi la France est-elle championne de la dépression alors que nous vivons dans un pays qui a tant d’atouts ?

L.F. - Selon une récente enquête publiée sur le site du « Point », les chiffres sont accablants. Seuls 43% des Français se déclarent heureux ou très heureux, contre une moyenne de 70% sur l’ensemble des 65 pays étudiés. Au total, la France se classe au 55ème rang, juste devant des Etats dont les situations sont incomparablement plus défavorables que la nôtre. Question toute simple : pourquoi un tel taux de pessimisme ? De nombreuses études ont avancé des hypothèses, mais la mienne est la suivante : notre société est obsédée par son rapport au temps, à l’histoire, comme en témoigne entre autres sa manie obsessionnelle des commémorations et des musées. Elle est habitée tout à la fois par le sentiment aigu de sa grandeur passée, comme par la conviction que son avenir ne peut être que diminué, amoindri.

 

Quelle est votre position sur la réforme de la déchéance de nationalité et comprenez-vous le débat qu’elle suscite ?

L.F. - Franchement, ce débat est sidérant ! Imaginez-vous une seconde que des types qui se font exploser pour tuer un maximum de gens autour d’eux ou qui ne se cachent même pas le visage pour tirer dans une foule soient stoppés par la perspective de la déchéance de nationalité ? Défendre cette mesure mordicus et, pire encore, vouloir la faire entrer de force dans la constitution est aussi ridicule que la critiquer avec une sainte indignation. Désolé, mais c’est pour moi, un non sujet.

 

Comment analysez-vous la montée du Front National dans la société française ?

L.F. - Le vrai ressort du FN, c’est l’impuissance publique. Tout à leurs obsessions tacticiennes, les partis traditionnels n’ont toujours pas eu le courage de dresser le bilan, il est vrai calamiteux, de leur impuissance face à l’insécurité, au chômage comme au sentiment de déréliction qui s’empare d’une frange croissante de nos concitoyens. Bien plus, ils continuent avec une obstination confondante, à ne rien comprendre aux motivations réelles qui animent les électeurs du Front national. Faute de saisir les causes véritables de la lame de fond qui porte le FN aujourd’hui à l’orée du pouvoir, ils sont incapables de lui répondre sérieusement. Inlassablement, ils évoquent la « peur », « l’inquiétude », voire « l’angoisse » de ceux qui votent pour les Le Pen sans percevoir qu’il s’agit de tout autre chose : d’une colère noire, pour ne pas dire d’une haine bouillonnante envers une classe de gouvernement  qui s’est montrée incapable de résoudre la question de l’emploi, alors qu’une réforme du marché du travail était à la fois urgente et possible, comme d’enrayer la montée de l’islamisme dans les banlieues. Où est passé le désormais célèbre « Kärcher » qui devait nettoyer les quartiers ? Qu’en est-il de la promesse solennelle d’inverser la courbe du chômage ? On n’a rien vu, rien de rien. Voilà ce que pensent, disent et même hurlent haut et clair les électeurs du FN. Il est temps de les entendre sur ces chapitres, même si les réponses proposées par le FN sont absurdes.

 

L’apparition de kamikazes sur le sol français complique forcément la capacité d’empêcher des attentats, est-on condamné à vivre en état d’urgence permanent ?

L.F. - Nous allons devoir entrer dans une société à l’israélienne, un monde où il nous faudra accepter très démocratiquement de rogner un peu de nos libertés au profit  d’un peu plus de sécurité. Cela fera hurler la gauche bien pensante, mais c’est inévitable, et quand un nouvel attentat aura lieu, ce qui arrivera quasi inévitablement, chacun comprendra qu’il faut bien s’y résoudre. C’est  pénible à dire, mais c’est  la vérité.

 

Que doivent faire les musulmans de France pour combattre l’islamophobie qui s’est amplifié après les différents attentats de 2015 ?

L.F. - Le problème est d’abord dans les têtes, et cela pose une question cruciale : ceux qui se revendiquent de l’Islam doivent-ils tout spécialement se désolidariser de Daech ? Est-ce à eux plus qu’aux autres de manifester contre la barbarie qui se réclame de leur religion ? Il y a quelques semaines de cela, le Conseil français du culte musulman a heureusement répondu par l’affirmative en invitant les 2500 mosquées de France à consacrer leurs prêches aux attentats. Il faut aller plus loin. Si des centaines de milliers de musulmans défilaient dans tout le pays contre les déviations fanatiques, en criant « not in my name ! » (pas en mon nom) comme certains musulmans l’ont fait aux Etats-Unis, la France entière serait derrière eux. A la fois soulagée et fière de ses compatriotes, elle applaudirait des deux mains. Le plus  inquiétant, aujourd’hui, c’est que cette conviction de bon sens ne soit pas partagée.

 

Que faut-il changer à l’école puis au collège pour minimiser l’échec scolaire et quel est votre sentiment sur la réforme des collèges ?

L.F. - L’actuelle réforme des collèges est réellement une catastrophe. Elle consiste, avec une espèce de rage folle, à casser tout ce qui marche, les classes internationales, les options latin et grec ou encore les bourses au mérite, au nom d’un égalitarisme particulièrement borné. Je suis désolé de le dire, mais c’est la réalité. Si on veut améliorer les choses, il faut commencer par l’école primaire. 35% de nos jeunes arrivent au collège en difficulté de lecture, c’est le problème numéro Un. C’est là qu’il faut mettre le paquet comme je l’avais fait en dédoublant les classes de cours préparatoire partout où c’est nécessaire, car 80% des enfants qui n’apprennent pas à lire au CP n’apprennent jamais à lire. Hélas, cette mesure qui donnait des résultats formidables a été supprimée quinze jours après mon départ...

 

                                                                                  

Quelques repères

Agrégé de philosophie et de sciences politiques, docteur d’Etat en sciences politiques, ancien ministre de la Jeunesse, de l’Education nationale et de la Recherche de 2002 à 2004, Luc Ferry est l’auteur de nombreux ouvrages traduits dans plus de 30 pays. Il est aujourd’hui chroniqueur au Figaro et à Radio Classique, mais aussi Président d'honneur du comité scientifique sur le numérique et le big data de l'Ecole Polytechnique d'Assurance. Parmi les conférences qu’il donne régulièrement, il y a les jeudis philo de Luc Ferry au théâtre des Mathurins où il propose à partir des grands auteurs, des instruments nécessaires à la compréhension de notre époque.

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