Xavier Emmanuelli, un grand Monsieur nous a quittés
En 2007, j'avais eu la chance de le rencontrer pour faire son portrait, le voici :
Xavier Emmanuelli, médecin et responsable humanitaire
Un homme dans l'urgence
Cofondateur de Médecins sans frontières, père du Samu social, Xavier Emmanuelli a imposé une nouvelle approche de l'urgence. Après avoir été également Secrétaire d'Etat à l'action humanitaire, il a œuvré autant ici qu'à l'autre bout du monde depuis plus de 35 ans, pour améliorer l'intervention auprès des exclus et l'assistance que l'on peut leur apporter.
C'est au siège du Samu social de Paris, qu'il a créé il y a près de 15 ans, que l'on retrouve Xavier Emmanuelli. Il continue de se battre au quotidien à 69 ans, sur tous les fronts de la précarité. Président du Haut comité pour le logement des personnes défavorisées depuis 1997, il dirige à ce titre depuis quelques mois le comité de suivi de la loi DALO (Droit au logement opposable) votée le 5 mars dernier. Les nombreux membres de cette instance se réunissent régulièrement pour veiller à la mise en œuvre de cette loi, que Xavier Emmanuelli juge primordiale : "C'est aussi important que le droit à l'éducation ou à la santé, nous sommes le seul pays en Europe avec l'Ecosse à avoir ce droit au logement". Dans la continuité de ses nombreuses fonctions, pour contribuer à la prise de conscience, il participe souvent à des conférences, et recherche sans cesse de nouveaux sponsors pour accompagner le Samu social de Paris et le Samu social international qu'il dirige. Tous ses chevaux de bataille qui se renforcent les uns les autres, il les fait avancer de front grâce à son expérience, avec énergie et cohérence. Il n'y a guère que son métier initial de médecin clinicien qu'il ne peut continuer à exercer que très ponctuellement, mais c'est pour la bonne cause.
Naissance du Samu social
C'est à la prison de Fleury-Mérogis où il a été médecin chef durant 5 ans, qu'il découvre ce qu'est l'exclusion. Cette expérience ajoutée à la suivante lorsqu'il soignait des clochards à Nanterre, l'ont décidé de reproduire dans le domaine social, les méthodes de son maître le professeur Huguenard, inventeur du Samu, avec lequel il avait travaillé précédemment, en créant le Samu social en 1993. Cette nouvelle approche dérange, elle est considérée comme une effraction dans les modes de raisonnement employés jusqu'ici : "On peut comprendre ce qu'est l'urgence médicale, on a plus de mal quand elle est sociale. Des gens qui sont en panne sur le trottoir depuis plusieurs années, pourquoi dire que c'est une urgence ? Tout simplement pour mettre en route une procédure qui va emmener ces personnes en détresse vers autre chose grâce à un réseau" explique t'il. Par analogie au 15 que l'on appelle pour avoir le Samu, il met en place lorsqu'il est secrétaire d'Etat à l'action humanitaire d'urgence, le 115 pour le Samu social. Ce numéro national gratuit permet d'avoir accès jour et nuit à des ressources d'hébergement ou de secours. A la même période il crée les pensions de famille qui s'appelleront par la suite maisons relais, de petites habitations communautaires offrant un logement sans limite de temps à des personnes en difficulté.
La complexité de l'exclusion
Durant ces quinze dernières années, il participe avec le Samu social à faire évoluer les mentalités : "Les institutions sociales ont compris aujourd'hui l'importance de la mobilité et de la permanence, grâce au travail des maraudes, ces équipes mobiles qui interviennent dans les rues. On ne voit plus de grandes lésions somatiques comme il y a 15 ans, les gens étaient alors en dehors du regard de l'hôpital et de la médecine". Cette prise de conscience n'a pas que du bon à ses yeux : "Il y a une instrumentalisation de la misère avec les tentes notamment, qui ne résout rien mais sensibilise les médias, donc le politique, et peut de ce fait apporter de l'argent". Pour lui, le problème doit être traité en profondeur dans le temps : " L'exclusion est multiple, elle n'est pas homogène, elle concerne les clochards, les sans-papiers, les fous, les vieux, il ne faut donc pas schématiser. Ce n'est pas un état mais un processus de séparation de liens, de perte de repères, de sens, de contacts, de représentation de soi, il faut un long et lent travail. L'exclusion n'est pas conjoncturelle, mais structurelle à notre civilisation, il y en a au moins pour trois générations". Tout au long de son parcours, Xavier Emmanuelli a eu le raisonnement d'un médecin urgentiste qui met en perspective son action, avec une cohérence indéfectible même lorsqu'il était au gouvernement.
Une action internationale
Entre 1995 et 97, rattaché directement auprès du Premier ministre Alain Juppé, il est secrétaire d'Etat à l'action humanitaire. Sous son impulsion, la France arrête la fabrication des mines antipersonnel et contribue à la signature de la convention d'Ottawa interdisant l'usage de ces armes qui ont fait tant de victimes dans le monde, dont beaucoup d'enfants. Il est présent dans tous les pays en conflit pour monter des dispositifs et travailler avec des associations qui ont confiance en lui, vu qu'il a été président d'honneur et co-fondateur de Médecins sans frontières. Déjà en 1971, son expérience du terrain l'amène à constater avec plusieurs collègues, les lacunes à travers le monde sur les interventions sanitaires. Ils créent alors MSF, comme un commando médical international allant au devant des catastrophes. Depuis, l'action humanitaire s'éloigne parfois de sa noblesse d'origine, souligne Xavier Emmanuelli : "Elle est récupérée, à cause des médias et de l'opinion, jusqu'à la caricature avec l'arche de Zoé. La rencontre de l'autre en difficulté, demande une réflexion éthique presque spirituelle, qu'est-ce que ça veut dire aller au secours des autres et comment être efficace. Il faut des actions rationnelles que l'on puisse évaluer".
Ici comme là-bas, même détresse, même urgence
La foi chrétienne est très présente pour lui, elle le structure et l'éclaire mais en aucun cas guide ses actions, il se veut profondément laïque dans sa démarche : "Mon dialogue avec la mort, avec Dieu, reste très intime". Intervenir en bas de chez soi ou à l'autre bout du monde, participe au même élan selon lui avec toutefois deux différences : "Une action dans un pays en crise, on s'intéresse au collectif, dans la précarité des moyens, alors qu'ici, ce sont des individus et il existe de nombreux dispositifs dont on peut se servir. J'ai vu d'un côté des morts en nombre dans une épidémie de choléra au Zaïre ou lors d'un grand tremblement de terre en Arménie, ces catastrophes collectives sont extrêmement choquantes. De l'autre côté, les désastres personnels que l'on croise ici, vous touchent tout autant". C'est grâce à son talent d'urgentiste, son énergie et les moyens qu'il a su se donner, que Xavier Emmanuelli a développé le Samu social, présent aujourd'hui dans 70 villes en France et 14 dans le monde.
Une vraie filiation
C'est en partie dans ce que lui a transmis son père, médecin généraliste au grand cœur, pleinement investi dans son métier, que Xavier Emmanuelli s'est orienté naturellement dans cette voie : "Il m'a appris que l'on est tous désemparé devant la douleur et la maladie, que l'on soit PDG ou simple quidam, on n'a pas les outils pour y remédier, on veut que ça s'arrête, on a une angoisse de mort. C'est pourquoi j'ai toujours adoré l'urgence et le terrain, lorsque par la portée de vos gestes, vous sortez les gens d'une situation effroyable et vous voyez des résurrections". Cette filiation continue, puisque ses trois enfants ont choisi aussi le corps médical, en étant médecin, dentiste et infirmier.
Il revendique aussi ses origines corses, même si ses parents sont venus s'installer par la suite en région parisienne, il est empreint de la montagne corse où il a passé une partie de son enfance, il cite pour cela un adage populaire : "Le lait que vous avez sucé au berceau, souille encore votre linceul". Se sentant on ne peut plus français, il prend comme un cadeau en plus, cette appartenance à une lignée corse, la connaissance de cette culture et de ses codes. Il constate par ailleurs, la dégradation de la solidarité familiale dans le monde rural depuis une génération: "Il aurait été impensable en Corse comme dans les campagnes de mettre les vieux ou les simples d'esprit en maison spécialisée, les familles les gardaient avec eux. Quant à l'exclusion dans les villages, elle est tragique parce que méconnue, il n'y a pas de Don Quichotte qui la met en scène. Qui plus est, il y a une espèce de pudeur, de secret à ne pas vouloir montrer ses faiblesses".
Xavier Emmanuelli vient de mourir à l'âge de 87 ans, merci Monsieur pour tout ce que vous avait fait.
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