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Impressionnante déflagration

Publié le par Michel Monsay

Impressionnante déflagration

La fin d’un couple, d’une histoire d’amour. En deux longs monologues percutants, écrits sur mesure par Pascal Rambert pour Stanislas Nordey et Audrey Bonnet, tout doit être dit, jusqu’au bout de la colère. Pour clôturer ce qui a été. Dans ce théâtre de pur langage de ce grand dramaturge contemporain, les corps parlent avec force, comme nous l'avions constaté et apprécié en novembre dernier dans Les conséquencesPascal Rambert a donné à ses personnages les vrais prénoms des deux comédiens, comme pour créer le trouble, supprimer les filtres, les mettre à nu. Leur amour est fini, il faut conclure. À tour de rôle, ils disent leur vérité, sans majuscule, sans ponctuation. La salle de répétition qui accueille leur huis clos devient chambre des tortures où les armes destructrices sont les mots. Telle une danse mentale, les mouvements invisibles de l’âme se débattent à l’intérieur des corps. Le fleuve ininterrompu des mots, les questions-réponses qu'on enchaîne, la respiration bloquée, dans une sorte de marathon entre peur et libération : c'est là, au cœur de ce moment douloureux, que nous installe Pascal Rambert, ne craignant pas de déranger, de créer le doute, de nous balloter dans les méandres d'une histoire qui mène inexorablement à la rupture et, peut être, à l'aventure d'une autre vie. Dans la brutalité d'un verbe omniprésent, dans l'incroyable rigueur d'une écriture froide et meurtrière se déroule un combat sans merci. Stanislas attaque et Audrey doit se battre contre l'effacement qu'il veut lui imposer. Ils sont à armes égales, mais ne les utilisent pas de la même façon. Il y a le masculin et le féminin. Il y a deux regards, deux silences, deux paroles pour dire la violence d'un amour qui meurt. Depuis sa création triomphale à Avignon en 2011, l'œuvre pour deux acteurs de Pascal Rambert est devenue l’une des pièces françaises contemporaines les plus jouées à l’étranger. Clôture de l’amour est un spectacle d’une intensité continue, où les mots s’échappent et fusent avec une puissance rare sur un plateau de théâtre, dans un rythme et une sincérité d’une immense exigence, disséquant sans ménagement le sentiment amoureux. Deux grands interprètes incarnent le couple : le comédien-metteur en scène Stanislas Nordey et l'incandescente Audrey Bonnet. Le premier donne à son personnage la rage d'un guerrier antique, mâtinée de l'ironie d'un homme d'aujourd'hui. La seconde est bouleversante de sincérité et d'orgueil blessé. La façon dont elle reprend le dessus après l'assaut verbal de son compagnon est impressionnante. Pièce unique dans le théâtre contemporain, qui nous raconte l'histoire d'un passé commun, d'un présent douloureux, et d'un futur absent, Clôture de l’amour parle à chacun, de manière profonde, viscérale. La pièce non seulement touche des enjeux humains universels, mais aussi fait du langage comme de l’art de l’acteur un moyen d’expression qui va au bout de ses possibilités, qui se fait incarnation tranchante, sidérante. 

Clôture de l'amour est à voir au Théâtre de l'Atelier jusqu'au 14 juin.

Publié dans Théâtre

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L’humour de Molière pour dénoncer un insupportable patriarcat

Publié le par Michel Monsay

L’humour de Molière pour dénoncer un insupportable patriarcat

Du XVIIᵉ au XXIᵉ siècles en passant par mai 68, cette pièce livre à chaque époque sa vision patriarcale sur la domination des maris sur les épouses, et a longtemps fait oublier que cette comédie prêchait à sa façon l’émancipation féminine. Il faudra attendre la mise en scène de Jean-Paul Roussillon en 1973 à la Comédie-Française, avec la frémissante Isabelle Adjani, pour qu’Agnès vienne enfin au centre du jeu, même avec peu de scènes écrites pour elle par Molière. Mai 68 et le féminisme sont passés par là. Exceptée Coline Serreau (2006), rares sont les femmes, avant Frédérique Lazarini, à avoir empoigné la pièce. Chez cette dernière, Arnolphe a installé Agnès dans une cage de verre où il observe ses gestes quand il ne l’espionne pas via des caméras. Frédérique Lazarini en fait un bourreau d’autant plus dangereux qu’il est séduisant, grâce à la présence électrique de Cédric Colas en élégant costume trois pièces, remarquable d’intensité. La lumineuse comédienne québécoise Sara Montpetit en bonnet rose, écharpe à pompons et duffle-coat, incarne une Agnès enfantine, fragile, joyeuse et tendre. Finit par régner un inquiétant climat de pédophilie entre la cage de verre et les écrans vidéo. Mais Agnès ne se réduit plus ici à une victime, l’enfant naïve se rebelle avec la spontanéité qui la caractérise, ignorante des hypocrisies du monde. Elle devient la grâce même, la liberté même. Ce qui fait si peur aux hommes depuis des siècles, et qu’avait si bien pressenti Molière, même en peu de répliques. Quant au jeune Horace, personnage souvent un peu mièvre, il est au contraire dans cette production palpitant d’énergie et d’enthousiasme avec l’interprétation réjouissante de Hugo Givort qui en fait un jeu homme moderne. Dans sa mise en scène, Frédérique Lazarini, tout en conservant la magie de l’humour de cette pièce de théâtre écrite en 1662, en souligne les aspects les plus sombres. C'est aussi un conte d’hier et d’aujourd’hui à la fois drôle et glaçant, révélant les dysfonctionnements d’un homme qui confond l’amour et la possession. Ici se conjuguent farce clownesque, tragédie de l’asservissement, parcours initiatique d’une jeune fille destinée à devenir une épouse obéissante, mais qui apprend grâce à l’amour à se libérer. Les élans du cœur rejoignent ceux de l’esprit, dans un souffle de liberté. Il y a dans toute cette comédie en alexandrins, une tragédie amoureuse, celle de la jalousie et de la possession fatale qui détruit celui qui souffre. Au fil de cette représentation dont le réel objectif se morcèle en deux visions totalement antagonistes, la jeunesse effervescente de jeunes amoureux, et la maturité d’un homme accroché désespérément à ses fantasmes de possession féminine, le malaise des spectateurs que nous sommes fait place à l’émotion d’une difficile renaissance : celle d’une jeune fille qui apprend à être libre, et c’est très beau.

L'école des femmes est à voir au Théâtre Artistic Athévains jusqu'au 5 juin.

Publié dans Théâtre

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Une fresque ambitieuse sur le temps qui passe et les liens familiaux

Publié le par Michel Monsay

Une fresque ambitieuse sur le temps qui passe et les liens familiaux

Pascal Rambert, l’auteur contemporain français le plus joué à l’étranger, présente au Théâtre de la Ville sa nouvelle création, Les Conséquences. Cette nouvelle pièce prolonge son exploration aiguë des liens humains et des déflagrations intimes qui les traversent. Dans une écriture ciselée, directe et sans concession, Pascal Rambert dissèque les retombées d’un geste, d’un mot, d’un choix : ces moments où tout bascule, où les relations se fissurent, se recomposent ou se consument. Entouré d’un ensemble d’interprètes fidèles, il déploie un théâtre vibrant, à la fois minimaliste et chargé d’émotion. Son travail consiste à puiser l’énergie dans le réel et dans nos vies, à la transmettre dans ses pièces, et à voir les comédiens la renvoyer au public, c’est comme une boule énergétique, un relai d'énergie. Entre deux monologues ou dialogues intimes et émouvants, Les conséquences laisse tout de même place au rire. Chez Pascal Rambert, l’obscurité n’est jamais totale. Pour lui, vieillir permet de reconnaître ses propres travers et d’accepter le rire comme une vertu profonde. Derrière la tension et la douleur, se dessine toujours une forme de tendresse, une volonté de comprendre plutôt que de juger. Ce théâtre, profondément vivant, célèbre toujours la capacité de l’être humain à se relever, à continuer d’aimer et de parler. Ainsi, au sein d'un grand barnum blanc où virevoltent onze comédiens, entrant et sortant avec la même vitesse, vivant et subissant ces fameuses conséquences, l'auteur et metteur en scène rappelle que le théâtre n’est pas de l’artifice, mais avant tout des mots qui touchent le cœur de ceux qui sont là pour les écouter. Dans Les Conséquences, il poursuit son exploration des territoires de l’intime : les relations familiales, amoureuses, sociales, toutes ces configurations humaines qui se défont et se recomposent sous la pression du temps et des émotions, à travers une succession de mariages et de funérailles s’étalant sur plus d’une dizaine d’années. Multipliant les références et les stéréotypes d’un entre-soi élitiste, il nous plonge au cœur des relations problématiques d’une famille de la grande bourgeoisie parisienne. Pascal Rambert tend aussi avec audace, un miroir à notre époque et à la gauche en particulier, qui n’a pas su contenir la montée de l’extrême droite. On assite à un feu d'artifice théâtral fait de corps survoltés, langage brûlant, et de onze acteurs habités avec une mention spéciale à Arthur Nauzyciel, Audrey Bonnet, Marilu Marini et Jacques Weber.

Les conséquences est à voir au Théâtre de la Ville jusqu'à demain, samedi 15 novembre.

Publié dans Théâtre

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Une pièce surréaliste, déglinguée, comique et touchante

Publié le par Michel Monsay

Une pièce surréaliste, déglinguée, comique et touchante

Entre la pure drôlerie et le drame, le spectacle du collectif la Cohue dresse le beau portrait d’une femme sur le fil et parvient avec maîtrise à tisser l’absurde, la douleur et le rire. Une pièce sous influence est l’histoire d’une nuit, d'une rencontre entre deux couples, ceux qui partent et ceux qui débarquent, et des traces qu’il reste d’un drame. C’est aussi un beau portrait d’une femme qui perd la raison, ou du moins qui n’a pas la même raison que les autres, magnifiquement interprétée par Sophie Lebrun, qui signe également la mise en scène avec Martin Legros, comédien et auteur de la pièce. Sophie Lebrun donne de la chair, du relief et de la nuance à ce personnage exubérant par un jeu d’une grande sensibilité. Il semble qu’après chacune de ses gesticulations, Anna pourrait tomber. Et c’est là le tour de force de cette pièce, laisser penser que c’est avec son humour mordant qu’elle entend nous saisir alors que dans ce jeu d’équilibriste au bord du gouffre, elle nous touche au cœur. On pense au bouleversant film de John Cassavetes, Une femme sous influence, dans lequel Gena Rowlands interprète, comme le personnage d'Anna dans cette pièce, une femme qui coule. Une pièce sous  influence met en scène, comme le cinéaste américain, une femme qui, perdant pied face au réel, entraîne aussi son entourage dans des impairs et des décalages lexicaux, où l’absurde involontaire, qui passe parfois pour la surdité de l’ivresse, permet d’échapper à la brûlure d'un traumatisme. S’il est flagrant au début, l’absurdité du costume est très vite un non-sujet. On ne s’étonne pas de voir Batman et un chevalier pérorer sur un mur porteur. L’improbable ne réside pas tant dans les échanges mais le fait même qu’ils aient lieu. Tout ce qui est évité dans notre monde social, par peur du conflit, par lâcheté, par respect, prend place sur le plateau. Cette pièce, hommage décalé au cinéma vibrant de John Cassavetes, est nimbée de douce dinguerie et innervé de noire mélancolie, où la succession des quiproquos qui font tourbillonner les bienséances est calibrée avec une précision aussi jubilatoire qu’émouvante.

Une pièce sous influence est à voir au Théâtre du Rond-Point jusqu'au 5 octobre.

Publié dans Théâtre

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Redoutable anatomie d’un couple à l'aune du capitalisme

Publié le par Michel Monsay

Redoutable anatomie d’un couple à l'aune du capitalisme
Redoutable anatomie d’un couple à l'aune du capitalisme

L’usure d’un couple jusqu’à la corde, la place de l’homme, celle de la femme, l’éducation de leurs enfants, l’ambition, les rivalités, la jalousie, les renoncements et les désirs, les pactes passés puis trahis, la charge mentale, les non-dits et les ressassements : Peu importe, texte de l’auteur allemand Marius von Mayenburg, puise dans le quotidien conjugal l’essence corrosive d’une pièce qu’on n’imagine pas être jouée autrement qu’à couteaux tirés. Mission accomplie en beauté par deux comédiens au taquet, Marilyne Fontaine et Assane Timbo, mis en scène par le traducteur de la pièce, Robin Ormond. Les deux comédiens, remarquables, surfent avec agilité dans l’enchaînement des répliques, une avalanche de dialogues qui empruntent, à vitesse grand V, une suite folle de virages. Il commence une phrase, elle la termine, et vice et versa. L’exercice exige des interprètes une précision quasi maniaque. Le dramaturge allemand, 53 ans, revisite d’un nouvel œil les problèmes conjugaux. À l’heure de l’attachement légitime des femmes à leur carrière et à leur indépendance, qu’en est-il du mariage, de la maternité et de la répartition des tâches ? Frustrations et amertumes s’accumulent. Avec insolence et un humour noir, Mayenburg imagine un duo décoiffant où il se plaît, plusieurs fois, à intervertir les rôles, elle revenant d'un voyage d'affaires, lui, traducteur travaillant à la maison et s’occupant des enfants. Cette fable cinglante, déployée sur un plateau gavé de paquets cadeaux colorés, piste plusieurs lièvres : le délitement de la conjugalité, ses doutes, ses béances, ses refoulés. Un tout fragile soumis à plus puissant que lui : le monde du travail et sa mainmise sur les intimités. S’il n’y a pas plus de coupable dénoncé que de victime désignée chez ce mari et cette femme, c’est parce que cette anatomie d’un couple dissimule, en réalité, la dissection d’un capitalisme intrusif qui prend le pas sur les vies privées en marionnettisant les individus. Raison pour laquelle ces paquets cadeaux (dont on se doute qu’ils ont été achetés à la va-vite au duty-free de l’aéroport) donnent la nausée tant ils racontent le triomphe d’un matérialisme déshumanisé. Marius von Mayenburg dénonce, questionne et expose les travers de notre société moderne en crise et en mutation. Son style, incisif et souvent satirique, porte un regard acéré et souvent drôle sur la superficialité et la violence du monde contemporain. Au fil des scènes, sous la mécanique d’apparente justice émerge une violence sous-jacente, celle des postures figées, des carcans doctrinaux, de la compétition insidieuse qu’impose le capitalisme, et surtout, du vide affectif qui gangrène toute relation, où l’on répète tel un mantra, ce Peu importe, qui cache le ratage. Ce face à face électrique, qui peut faire penser aux Scènes de la vie conjugale du grand Bergman, mais où les rôles s'inversent à plusieurs reprises, nous donne à assister à une pièce vertigineuse devant laquelle on est autant troublé qu'enchanté.

Peu importe est à voir à La Scala Paris jusqu'au 4 janvier.

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Un récit poignant incarné avec une brûlante intensité par Marianne Basler

Publié le par Michel Monsay

Un récit poignant incarné avec une brûlante intensité par Marianne Basler

Alors que la loi Veil célèbre ses cinquante ans, que le droit à l’IVG est désormais inscrit dans la Constitution depuis 2024 et que la France réhabilite enfin les femmes condamnées pour avoir avorté, Marianne Basler revient incarner ce texte essentiel dans un seule en scène, ovationné par la critique et le public au Théâtre de l’Atelier en 2024. Elle lui ressemble par sa silhouette menue, ses cheveux blonds, son phrasé précis et cette douceur qui irradie sur scène et dans la vie. Au même Théâtre de l’Atelier, Marianne Basler, 61 ans, porte de nouveau les mots d’Annie Ernaux. Après L’Autre Fille, créé en 2017, la comédienne reprend L’Événement, qu'elle avait adapté en 2024, dans lequel la Prix Nobel de littérature raconte son avortement clandestin décidé en 1963, à 23 ans, alors qu'elle est étudiante à Rouen, dans une France engoncée dans son patriarcat, sa bourgeoisie, sa misogynie, et son mépris à l'égard des femmes ayant recours à l'avortement. Il faut avoir du courage pour endosser, droite sur le plateau, face public, et avec un ton monocorde, le froid et sidérant témoignage d’Annie Ernaux, dont elle relate de sa prose crue, d’une lucidité sans apitoiement, le terrible déroulement de ces jours qui ont marqué sa vie, notamment comment elle a frôlé la mort dans la nuit du 20 au 21 janvier 1964. Marianne Basler incarne ainsi la douleur et la solitude avec une émotion contenue, bouleversant le spectateur avec des mots forts et ressentis. Son phrasé clair, presque clinique, fait écho à l’écriture d’Annie Ernaux tout en ajoutant une tension dramatique palpable. La sobriété de la mise en scène renforce l’intensité du récit poignant et organique. Marianne Basler est Annie Ernaux, mais aussi toutes les femmes du monde qui ont connu ou connaissent l'horreur de l'avortement clandestin. La manière dont elle incarne les mots de l'écrivaine, d’une dureté et d’une violence parfois difficilement soutenables, est très émouvante et répond parfaitement au projet d’Annie Ernaux, pour qui raconter ses expériences de vie, familiales, amoureuses, sexuelles, tient avant tout d’un témoignage sur l’époque et la société, mais surtout porte la parole des anonymes, des exclues, de ceux qui ne l’ont pas. 

L'Événement est à voir au Théâtre de l'Atelier jusqu'au 19 octobre.

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Un cri profondément émouvant né de l’épreuve du déracinement

Publié le par Michel Monsay

Un cri profondément émouvant né de l’épreuve du déracinement

Quatre mille deux cent onze kilomètres, soit la distance entre Paris et Téhéran, c’est la longueur du chemin que Mina et Fereydoun ont parcouru au début des années 1980 pour échapper à la République islamique, qui, après la monarchie du shah, mettait leur existence en danger. Arrivés en France, ils tentent de se reconstruire, sous le regard de leur fille, Yalda, qui aujourd’hui les raconte, et se raconte, pour décrire ce lien indéfectible qui unit les exilés à leur pays d’origine et révéler sa transmission de génération en génération. À partir de son histoire familiale, Aïla Navidi, auteure, metteuse en scène et comédienne, tisse un grand récit qui emporte et bouleverse, grâce à sa fluidité remarquable et à l’engagement des comédiens. Jusque dans les effets de mise en scène, tout est juste, savamment dosé et mû par une émotion retenue. De cette pudeur émanent la beauté, mais aussi la force d’un combat pour la liberté, plus essentiel et d’actualité que jamais. Un cri comme une empreinte chatoyante, nécessaire, qui vise à rendre hommage aux aînés autant qu’à être transmise aux enfants. Et qui montre magnifiquement que l’identité ne se pense pas en parts distinctes, mais constitue un tout pluriel, mouvant et nourri de multiples affluents, qu’il n’est pas toujours aisé de conjuguer. La pièce a été très applaudie au Festival d'Avignon 2023 et a reçu deux Molières en 2024, dont celui du meilleur spectacle et de la meilleure révélation féminine pour Olivia Pavlou-Graham, qui a fort bien su donner les couleurs aux questionnements de son personnage, avec une justesse émotionnelle remarquable. Malgré la violence de l’Histoire avec sa grande hache, malgré les drames, le désir de vivre l’emporte et unit les générations. Il est beau que le théâtre se fasse ainsi au présent, acte de mémoire tout autant que célébration de la liberté. Aïla Navidi raconte son histoire qui a valeur de récit universel, pour ceux qui combattent encore pour changer la vie en Iran, pour ces hommes et ces femmes dont les révoltes portent haut cette utopie de justice et de liberté.

4211 km est à voir au Studio Marigny jusqu'au 29 juin.

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Un huis clos sensible et saisissant autour de l'école, du travail et de la réussite

Publié le par Michel Monsay

Un huis clos sensible et saisissant autour de l'école, du travail et de la réussite

La création de Si tu t’en vas s’est appuyée sur plusieurs résidences dans des établissements du secondaire. Les captations d’entretiens réalisés dans le lycée Lebrun de Coutances, en Normandie, diffusées en introduction de la pièce donnent une dimension universelle à cette salle de classe qui pourrait se trouver dans n’importe quel lycée du pays. On y entend des élèves se questionner sur leurs choix d’orientation et les professeurs s’interroger sur l’avenir du métier. Dans son spectacle Si tu t’en vas, mis en scène par Philippe Baronnet, la talentueuse dramaturge et comédienne Kelly Rivière dépeint un face-à-face entre une enseignante de lycée, et un élève réfractaire aux études qui n’a qu’un seul désir : se faire du fric et partir à Dubaï se la couler douce. Son modèle ? Le milliardaire Elon Musk. Mais avant, le lycéen semble vouloir obtenir l’approbation de Madame Ogier. S’ensuit alors un dialogue aux allures de confrontation entre deux êtres finalement assez proches qui se lancent à corps perdu dans une intense réflexion philosophique, dont le propos est percutant : Les notions de réussite et d'émancipation. Passionnée, agressive parfois, voire ironique, leur joute raconte, d’une certaine manière, une double faillite : celle du système éducatif, et au-delà, celle de la société. Mais c'est aussi un bel hommage à l’engagement des enseignants et un message d’espoir pour les jeunes. Comme le dit la dramaturge : "Réussir sa vie ne signifie pas forcément devenir riche et célèbre, ni même atteindre son rêve, mais se sentir au bon endroit dans le monde. C’est son propre chemin qu’il faut trouver, en acceptant de se tromper, en faisant preuve de créativité". La pièce de Kelly Rivière met également en lumière le désespoir d’enseignants, impuissants à résoudre individuellement une crise qui leur échappe.  Elle pose enfin deux questions. Qu’est-ce qu’un bon enseignant ? Une personne qui, nous accompagne, sans le savoir, tout au long de notre vie, parce que grâce à lui nous nous sommes enrichis intellectuellement et ouvert au monde. Mais aussi, comment retenir un élève qui décide de tout lâcher ? En y mettant tout son savoir, toute sa compréhension et même son affection. Entre rêves, déceptions, ambitions et échecs, le dialogue glisse subtilement du général au personnel, puis à l’intime, et les les fêlures affleurent derrière les discours. Au-delà des choix scolaires qui conditionnent une partie de notre existence, c’est toute la vie qui se joue ici : le rapport des jeunes à leurs espoirs et leur avenir, la détresse des adultes pour les accompagner, ou encore le rôle de l’école dans la chaîne qui conduit à l’obtention d’un métier. Les deux comédiens mettent magnifiquement en lumière le texte d’une très grande justesse grâce à leur jeu précis et intense, créant immédiatement une complicité, une intimité avec le public. Si tu t’en vas nous touche profondément par ce mélange de réalisme et romanesque, dans lequel on assiste à une belle leçon sur l’éducation et la vie, l’humain et ses contradictions.

Si tu t'en vas est à voir à La Scala Paris jusqu'au 25 juin.

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Une réussite où la folie du jeu et la précision de la mise en scène font bon ménage

Publié le par Michel Monsay

Une réussite où la folie du jeu et la précision de la mise en scène font bon ménage

La dernière création de Stanislas Nordey, L’Hôtel du Libre-Échange, est à contre-courant de l’état d’esprit inquiet de l’époque, et de son œuvre plutôt sérieuse en tant que metteur en scène, la dernière en date était l'adaptation du roman de Christine Angot Le voyage dans l'Est. Cela dit, il y a 20 ans il avait déjà monté  avec succès une pièce de Feydeau, La puce à l'oreille. En s'entourant de la même équipe technique, scénographe, costumier et chorégraphe, force est de constater que la joie demeure. Ces hurluberlus partagent tonicité et folie. Ils sont si à l’aise dans la minutieuse mécanique de l’auteur qu’ils télescopent absurdité et virtuosité, ce qui est assez rare, et nous font accepter ce qui a vieilli chez Feydeau. Stanislas Nordey pousse la cruauté jubilatoire de l’auteur à son paroxysme. Rarement aurons-nous vu notre triste condition ainsi malmenée, le désir aussi ridicule et le ridicule aussi avilissant, les convenances aussi bêtes et la bêtise autant partagée. Mentions spéciales à l’ironique et excellent Cyril Bothorel et à la féroce Anaïs Muller, sans oublier Claude Duparfait et Hélène Alexandridis. Pointue et inventive, la mise en scène réenchante la drôlerie de la pièce de Feydeau en réinventant son imaginaire. Les quiproquos s’enchaînent. Les portes claquent. Les répliques mordantes fusent, pour faire naître l’irrationalité joyeuse d’un monde extravagant. Très intelligemment, Stanislas Nordey envisage ce remue-ménage de déséquilibres et de faux-semblants au pied de la lettre, sans chercher à dévoyer le sens de la pièce, en prenant cette dernière au sérieux. Sa mise en scène est d’une grande exigence. Elle s’éloigne d’une vision uniquement vaudevillesque de L’hôtel du Libre-Échange pour mettre en évidence les lignes de faille profondes qui sous-tendent les agissements des nombreux personnages. La drôlerie du texte, expurgée de toute superficialité de jeu, s’affirme dans son implacable netteté. L'hôtel du libre-échange nous apparaît sous un jour nouveau, celui d’une rêverie à la lisière du surréalisme qui défend une très haute idée du théâtre. Entre technicité affolante et volonté de produire un grand spectacle, le vaudeville devient un manifeste face aux coupes budgétaires qui visent le spectacle vivant, avec quatorze comédiens sur scène, des décors et des costumes sur mesure. Si Feydeau (1862-1921) déploie une langue fine et acérée qui dépasse largement le rire boulevardier pour interroger nos failles et nos faiblesses, Stanislas Nordey n’a nulle envie de noirceur dans son spectacle. Juste du mouvement, du vertige, du plaisir.

L'hôtel du libre-échange est à voir au Théâtre de l'Odéon jusqu'au 13 juin. 

Une réussite où la folie du jeu et la précision de la mise en scène font bon ménage
Une réussite où la folie du jeu et la précision de la mise en scène font bon ménage
Une réussite où la folie du jeu et la précision de la mise en scène font bon ménage
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Marivaux, ou le triomphe de l'amour et du double jeu

Publié le par Michel Monsay

Marivaux, ou le triomphe de l'amour et du double jeu

Chez Marivaux, les jeux de l’amour sont d’abord des jeux du langage, qui masque ou trompe autant qu’il dévoile. La langue est première chez le maître de l’amour français, et c’est d’abord elle qu’Alain Françon fait entendre dans sa mise en scène limpide et subtile. Si l’ensemble de la représentation coule avec évidence, c’est que le mélange de naturel et de théâtralité au cœur de l’art de Marivaux est dosé de manière si parfaite que justement il ne se voit plus. Que se joue-t-il ici, dans cette nouvelle variation sur la machination matrimoniale chère au dramaturge ? En sa demeure, Araminte, jeune veuve aussi belle que richissime, va être l’objet d’une étrange conspiration. Ayant besoin d’un nouvel intendant, elle se voit recommander un jeune homme, Dorante, qui n’a pas réussi comme avocat et connaît un revers de fortune. Dubois, valet de Dorante, qui a autrefois servi chez Araminte, permet à Marivaux de déployer sa machination théâtrale, à coups de billets doux, de portraits cachés et de fausses confidences tous azimuts. La beauté de la pièce tient tout entière dans le chemin que va faire Araminte, à travers cette manipulation, pour trouver sa liberté et décider d’aimer Dorante, malgré tout. C’est elle qui le choisit, au final, contre les conventions de son temps, contre sa mère, l’effroyable et moliéresque Madame Argante, qui voulait à tout prix la voir épouser un comte. Elle le fait au fil d’un parcours initiatique où la vérité de l’amour et l’amour de la vérité semblent aussi friables l’un que l’autre, mais doivent néanmoins faire l’objet d’un pari existentiel. Georgia Scalliet, comédienne devenue trop rare, est Araminte, laissant affleurer sur son visage et dans tout son être une infinité de sentiments. Pierre-François Garel est convaincant en Dorante, opaque aux autres comme à lui-même, sans doute. Gilles Privat, merveilleux acteur qui tient du clown aérien et naïf, est un Dubois inattendu, à contre-emploi : il a un petit côté Nosferatu, avec son crâne rasé et son visage très blanc, qui suggère qu’il est bien le vrai vampire de l’histoire. Quant à Dominique Valadié, elle offre de beaux moments dans la peau d’une Madame Argante dont la méchanceté s’appuie sur une bêtise crasse. Avec ces Fausses Confidences, Alain Françon laisse s’exprimer une vibration rare au théâtre, où la gravité s’enveloppe de légèreté, où la fraîcheur et le sentiment semblent malgré tout à même de faire place à la noirceur et à la manipulation. Avec une grande rigueur, et donc une grande liberté, le metteur en scène poursuit parfaitement son exploration de Marivaux, après l'excellente Seconde Surprise de l'amour. Il en révèle l’écriture cristalline et incroyablement dense autant qu’il fait apparaitre le propos féministe et la revanche des déclassés contenus dans ce texte de 1737.

Les fausses confidences sont à voir au Théâtre de la Porte Saint-Marin jusqu'au 25 mai.

Publié dans Théâtre

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