Overblog Tous les blogs Top blogs Photographie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

livres

Chloé Cruchaudet croque avec élégance la relation entre Proust et sa servante et amie

Publié le par Michel Monsay

Chloé Cruchaudet croque avec élégance la relation entre Proust et sa servante et amie

Cette bande-dessinée au dessin délicat et au propos enlevé s'intéresse au lien qui unit la gouvernante Céleste Albaret à Marcel Proust. Quand l’admiration tient lieu de vie par procuration. Fâchée avec le ménage, incapable de préparer une soupe, nonchalante et sans grande instruction, cette fille de paysans lozériens n’avait pourtant pas l’étoffe d’une femme de chambre. L’épouse du chauffeur du grand écrivain ne sait rien faire, et ne s’intéresse à pas grand-chose. Proust lui propose de s’occuper de son courrier. C’est ainsi que Céleste Albaret est entrée en 1913 au service de l’auteur d’À la recherche du temps perdu. De porteuse de courrier, elle est petit à petit devenue sa domestique. Très discrète, ne maitrisant pas les codes du milieu de son patron, c’est sur la pointe des pieds, qu’elle a découvert les usages et les mœurs de l’homme qui vit reclus. Mais elle a vite appris : à répondre au téléphone, à faire barrage à ceux qui forcent le passage pour accéder à son maître, à fermer les yeux sur ses relations homosexuelles… Entre l’écrivain dandy qui vient de faire paraître Du côté de chez Swann et la jeune provinciale mal dégrossie, se noue un lien étrange dont la dessinatrice Chloé Cruchaudet a tiré la matière de ce très bel album, qui relate cette relation particulière faite, pour elle, d’une admiration qui transparaît à chaque scène, et, pour lui, de la nécessité d’avoir une personne à son service, qui plus est dont l'imagination et la fraîcheur plaisent à l’écrivain, que Céleste accompagnera jusqu’à sa mort en 1922. Chloé Cruchaudet a dessiné à la tablette, une Céleste d’abord évanescente comme à l’aquarelle, mais qui, petit à petit, s’affirme et se déploie. A travers le parcours de la domestique, le livre met aussi le projecteur sur l’envers du décor de la création littéraire. Ces huit ans passés au côté de l’écrivain n’ont pas été une sinécure, Céleste a vécu cloîtrée dans une ambiance poussiéreuse, et austère, et s’est pliée à toutes ses volontés. Mais elle a assuré vivre, à travers la vie de Marcel Proust, une aventure exceptionnelle, dont elle a été aussi l'amie, la nounou, la confidente. La dessinatrice explore toutes les nuances et les ambiguïtés de cette relation en la confrontant à la réalité sociale de l’époque, à ce vieux monde finissant et corseté dont Proust est à la fois le chantre et le détracteur. Céleste ne célèbre pas tant le génie de l’écrivain que la possibilité d’une rencontre hautement improbable et, au-delà des codes, un de ces heureux hasards qui rendent l’humanité sympathique. Le dessin est vif, enlevé, Chloé Cruchaudet croque saynètes et personnages avec une finesse et une pertinence dignes de Sempé.

Chloé Cruchaudet croque avec élégance la relation entre Proust et sa servante et amie
Chloé Cruchaudet croque avec élégance la relation entre Proust et sa servante et amie
Chloé Cruchaudet croque avec élégance la relation entre Proust et sa servante et amie
Chloé Cruchaudet croque avec élégance la relation entre Proust et sa servante et amie

Publié dans Livres

Partager cet article
Repost0

Fascinante fresque familiale qui explore les secrets et les souffrances de plusieurs générations

Publié le par Michel Monsay

Fascinante fresque familiale qui explore les secrets et les souffrances de plusieurs générations

Ce formidable roman, Prix Goncourt 2025, est le parfait exemple de la puissance et du pouvoir de la littérature, qui fait exister plus vrai que nature les corps, les rides, les rictus, les fausses modesties, les désirs louches, les petites humiliations, les vengeances sociales et le poids des traditions. Une demeure terrienne impressionnante, une famille bourgeoise attachée à ses terres, des générations soumises au devoir et aux conventions : tous ces éléments ont alimenté l'imaginaire de Laurent Mauvignier, dont celui d'une arrière-grand-mère, figure centrale du roman, passionnée par le piano et les compositeurs allemands. En écrivant La maison vide, il se lance dans une quête de compréhension généalogique, entre un père qui se donne la mort alors que Laurent Mauvignier n'a que 16 ans, et une grand-mère, Marguerite, qui avait été tondue à la Libération pour collaboration horizontale, après avoir couché avec un Allemand pendant que son mari était prisonnier en Allemagne. Son enquête lui révèle que le rêve empêché de son arrière-grand-mère Marie-Ernestine est à l'origine de drames successifs, comme des ondes négatives qui se propagent de génération en génération. Le roman raconte l'histoire de femmes sacrifiées par le devoir conjugal et d'hommes prisonniers d'une virilité destructrice. La Maison vide devient une tentative de lever ce voile imposé par les convenances, de nommer enfin ce qui a été tu, d'humaniser ceux que les scandales ont transformés en fantômes familiaux. Laurent Mauvignier nous embarque par son écriture remarquable, le rythme de ses phrases dans lesquelles il déploie toute la complexité de ses personnages jusque dans leurs propres contradictions, pour aller toucher l'exactitude de la réflexion humaine. Au-delà de ses pures qualités littéraires La Maison vide se distingue par son originalité de ton, de taille, de fond. Son exigence et sa pudeur ne cèdent rien aux prétendus diktats de l’époque, et même les contredit tranquillement, sans ostentation. Alors que partout la rapidité est vantée, dans la transmission de l’information, le jugement, le commentaire, les sept cents pages du roman demandent du temps, et une forme d’engagement dans cette lente et passionnante exploration d’une généalogie familiale. Il n’a rien de spectaculaire, au contraire, il nous promène pas à pas dans une famille ordinaire d’une petite commune du sud de la Touraine au début du XXᵉ siècle. Un microcosme régi par ses règles non dites, ses mesquineries ordinaires, ses beautés aussi, peuplé de personnages pas toujours très aimables et souvent complexes. Laurent Mauvignier brosse au passage de formidables portraits de femmes, grandes oubliées des histoires officielles, en portant leurs voix comme rarement un auteur masculin est parvenu à le faire. Ses longues phrases à la beauté parfois hypnotisante et à l’inventivité remarquable lui permettent d’opérer des allers-retours à travers le temps et l’espace, retiennent le lecteur au plus près des protagonistes, alternent plans larges et plans serrés pour replacer les individus dans la grande histoire. La Maison vide est ainsi profondément imprégné des deux guerres mondiales, de ce qu’elles ont fait aux femmes et aux hommes de la famille, et fourmille de personnages inoubliables et de scènes appelées à rester gravées dans l’esprit des lecteurs. Un très grand Goncourt.

Publié dans Livres

Partager cet article
Repost0

Un ouvrage fort et courageux sur la perte d’un proche

Publié le par Michel Monsay

Un ouvrage fort et courageux sur la perte d’un proche

C'est un dîner habituel, un soir banal. Joan Didion est avec son mari, l'écrivain John Gregory Dunne, qui soudain s'écroule, victime d'une crise cardiaque. Dans un récit à la fois distant et intime, Joan Didion décrit le deuil, des premières minutes où tout est mécanique aux heures et jours suivants où plus rien n'est logique. Elle dit les gestes fous qu'elle ne peut s'empêcher de faire, les lectures qui la soutiennent, le silence de la nuit. Une année s'écoule à faire des efforts, à égrener les jours, mais aussi à craindre de s'éloigner de l'autre, le laisser partir au fil de l'eau. Joan Didion est l’auteur de cinq romans et une douzaine d’ouvrages de non-fiction, reportages ou critique sociale, que plusieurs grands de la littérature américaine auraient rêvé d’écrire, à commencer par Bret Easton Ellis. En rédigeant L’Année de la pensée magique, juste après la mort de son mari et pendant la maladie qui devait emporter sa fille unique, Quintana, Joan Didion s’est attaquée frontalement au deuil avec un courage et une obstination inouïs. Vendu à des centaines de milliers d’exemplaires aux Etats-Unis, récompensé par le National Book Award (la plus prisée des distinctions littéraires américaines), ce livre est une exploration minutieuse, presque maniaque et tout à fait saisissante, du monde parallèle où vivent ceux qui ont perdu un proche. Comment passe-t-on de la vie ordinaire au cauchemar absolu ? C’est très simple : en une fraction de seconde. Savoir, se forcer à regarder la mort en face, même au prix de la souffrance, ne pas se détourner fait d’ailleurs partie de sa façon d’être au monde, à la fois comme journaliste, comme essayiste et comme romancière. Impressionnant, sa manière clinique de déplier une à une toutes les couches de douleur, de rage et d’incrédulité qui forment l’enveloppe du deuil, où tout n’est pas réductible à la raison et à la science. Joan Didion nous éclaire comme rarement sur ce que sont la mort et l'absence dans un livre bouleversant au style sans pareil, un voyage aride, sans consolation, au fin fond des terres désolées de la stupeur, du chagrin et de l’affliction, qui a été récompensé par le Prix Médicis essai 2007.

Publié dans Livres

Partager cet article
Repost0

Une admirable fresque familiale

Publié le par Michel Monsay

Une admirable fresque familiale

De la fin du XIXᵉ siècle à nos jours, côté maternel mais aussi paternel, quatre générations vont se succéder, en partie cohabiter, au premier plan du récit, dont Hélène Carrère d’Encausse, célèbre historienne spécialiste de la Russie, secrétaire perpétuelle de l’Académie française pendant près d’un quart de siècle, incontestablement la captivante héroïne principale du livre. Mais au-delà de ce portrait, sans complaisance loin s'en faut, si lucide et toujours tendre, la beauté et la profondeur de Kolkhoze tiennent aussi à cette amplitude chronologique qu’a choisi d’embrasser Emmanuel Carrère. La particularité extrême des destins n’entrave jamais l’appréhension par le lecteur de la verticalité qui explore les relations entre générations, mais aussi de l'horizontalité amoureuse, amicale et relationnelle de l’expérience humaine, qui nous sont à tous communes. Ce qui fait de Kolkhoze, où le passé côtoie le présent, où il est question d’amour et de guerre, où s’enlacent la vie et la mort, un livre dont la grandeur s’habille de limpidité, de simplicité, d’humanité. Emmanuel Carrère entremêle les souvenirs de son enfance aux destins de ses ancêtres, et tisse, de la Géorgie à Paris, le fil romanesque de sa généalogie. Ce récit est tout ensemble terriblement romanesque et profondément intimiste, parfaitement singulier et pleinement universel. Au centre du livre, l’écrivain a placé la figure énergique, audacieuse, ambitieuse d’Hélène Carrère d’Encausse, sa mère, née Hélène Zourabichvili, à Paris, en 1929, fille et petite-fille d’exilés devenue historienne et académicienne à laquelle, quatre-vingt-quatorze ans plus tard, au lendemain de sa mort, la Nation française rendit hommage lors d’une cérémonie en grande pompe aux Invalides. Un destin hors du commun, autour duquel l’écrivain met en mouvement une foule de personnages secondaires pour tisser, de leurs vies à tous mêlées, un grand livre tolstoïen, épique et secrètement méditatif, sur la destinée et le métier de vivre. Cette mère-là, dure et autoritaire, qui en réalité ne fait qu’une avec l’autre, aimante et faisant kolkhoze avec ses trois enfants en dormant ensemble lorsque le père s'absentait, Emmanuel Carrère affirme qu’elle aura été le grand amour de sa vie. D’un seul et même élan, il dépeint sa froideur et sa générosité, nomme les manques et dit tout ce qu’il lui doit. Il y a quelque chose d'infiniment doux dans ce livre qui commence comme un récit de deuil. Outre l'histoire d’une famille sur quatre générations, qui couvre plus d’un siècle d’histoire, russe et française, le roman s'ancre également par moment en Russie et en Ukraine pendant la guerre. Avec un art remarquable de la narration, Emmanuel Carrère nous emporte dans ce récit tentaculaire d’une richesse incroyable, qui est une pièce magistrale dans l'œuvre de l'écrivain et a obtenu le Prix Médicis 2025.

Publié dans Livres

Partager cet article
Repost0

Captivant roman noir d'investigation

Publié le par Michel Monsay

Captivant roman noir d'investigation

C'est une romancière de l'étrange que le jury Médicis a distingué en 2025 pour son Prix du roman étranger, attribué à Les Bons Voisins. Cette Britannique partage avec Joyce Carol Oates la passion des mystères non résolus. Peu soucieuse d’être cataloguée dans un genre ou un autre, Nina Allan mène sa barque d’une main sûre, entre polar, fantasy, quête initiatique et roman noir, et, sans relâcher sa prise, multiplie les détours avant d’arriver à bon port. En décidant d’intituler Les Bons Voisins son septième roman, la romancière et nouvelliste britannique a opté pour un titre paisible, doux comme un plaid, fleurant bon la mitoyenneté heureuse, la tarte tiède et le gazon tondu. Mais gare ! Avec son goût fieffé pour les disparitions énigmatiques, la solitude et la marginalité sociale, les enfants prodiges et les fous furieux, elle se fait de la vie en commun une idée plutôt sombre et conflictuelle. Une île est un bon décor pour un policier. Tous les suspects sont réunis au même endroit, et s’ils essayent de quitter les lieux, on les voit décamper. Nina Allan le fait dans Les Bons Voisins, et en parle d’expérience puisqu’elle vit sur une île depuis 2017, l’île de Bute en Ecosse, à une cinquantaine de kilomètres à l’ouest de Glasgow, cadre quasi unique du roman. Avec ses faux airs de true crime, ce roman nous embarque dans une enquête policière qui devient vite intime, voire surnaturelle par moments. Il multiplie les pistes, délivre petit à petit les indices et maintient jusqu’au bout un grand nombre de questions. Ce qui intéresse Nina Allan, c’est l’incertitude, l’ambivalence, le clair-obscur, la mémoire défaillante et déformante. Et cet appel permanent à l’imagination du lecteur et de la lectrice, qui doivent se forger leur propre version de l’histoire. Peut-être le flou est-il au centre de sa vie d’écrivaine parce qu’il est au centre de sa vie personnelle : elle est atteinte d’une maladie de naissance qui l’empêche de voir nettement les choses, comme le personnage principal du roman. Nina Allan a tout autant soigné l'intrigue, l'ambiance et la psychologie des protagonistes de ce troublant roman qui confirme sa singularité.

Publié dans Livres

Partager cet article
Repost0

Passionnante ode à la nécessité d’écrire le monde portée par une très belle langue

Publié le par Michel Monsay

Passionnante ode à la nécessité d’écrire le monde portée par une très belle langue

Prix Goncourt 2021, La plus secrète mémoire des hommes est l'œuvre de Mohamed Mbougar Sarr, auteur d'origine sénégalaise de 31 ans au moment de la sortie du livre. Il s'agit de son quatrième roman, qu'il a construit d'une narration virtuose dans un livre-monde, qui nous entraîne à Paris, Dakar, Amsterdam et Buenos Aires, et où l’on traverse les apocalypses du XXe siècle, de la colonisation à l'émancipation, en passant par la boucherie de 14-18, et par la Shoah, comme on croise Borges, Sábato et Gombrowicz. Cette densité sert des propos foisonnants et brillants, le romancier respire la littérature et sa maîtrise impressionne autant que son refus des concessions. La plus secrète mémoire des hommes raconte comment un jeune écrivain sénégalais contemporain, Diégane Latyr Faye, s’étant pris de passion pour un livre culte publié en 1938 et désormais quasi introuvable, Le Labyrinthe de l’inhumain, part sur les traces de son auteur, T. C. Elimane, mystérieusement disparu après qu’une violente polémique a terni sa réputation à Paris. Le roman de Mohamed Mbougar Sarr n’est pas déguisé, rien n’y est futile, et même les moments d’humour ont la densité de la nécessité. A l’instar du livre objet de la quête, il se présente comme un vaste labyrinthe, mais un labyrinthe de l’humain, généalogique, politique, esthétique, où l’auteur, sans nous tenir par la main, ne nous perd pourtant jamais. Dans cette construction qui a quelque chose d’une enquête policière, récits et témoignages se tissent et s’enchevêtrent, laissant le narrateur et le lecteur cerner ensemble un peu mieux, au fil de conjectures bientôt démenties et d’interprétations flottantes, le fantôme d’Elimane. Les femmes qui l’ont aimé, les amis qui l’ont connu, lui et ses proches, ses écrits eux-mêmes dressent de lui un portrait ambigu, parcellaire. Qui détient le fin mot de ce destin opaque, placé dès l’origine sous le signe de la mélancolie ? Le roman propose des récits enchâssés dans lesquels le glissement d’un narrateur à l’autre, d’une époque à l’autre, n’est souvent signalé par aucune marque particulière. Nous éprouvons ainsi ce vertige attachant que suscitent les grands livres, complexes mais pas compliqués, où il n’est pas nécessaire de tout comprendre. Il y est question d'aventures où les sortilèges des contes africains s’adossent aux cauchemars de la colonisation et de la guerre. La mémoire des milliers de tirailleurs sénégalais morts hante le texte avec la force du réel, celle des esclaves ou des bâtards civilisationnels nés de l’histoire coloniale lui imprime sa violence, mais aucune ligne idéologique n’impose sa loi. S'il creuse l'histoire intime de ses deux personnages d'écrivains africains, Mohamed Mbougar Sarr scanne aussi, en faisant un pas de côté avec une distance teintée d'humour, l'histoire de la relation tumultueuse entre l'Afrique et l'Occident, la fascination réciproque mêlée de peur qui lie l'homme africain et l'homme blanc, revisitant ainsi brillamment l'éternel face à face Nord/Sud. D'une plume lyrique, inventive, Mohamed Mbougar Sarr déploie en de multiples récits, sous toutes sortes de formes, ce grand roman qui est à lui seul un thriller, un conte philosophique, un hymne à la littérature et à la liberté, une ode à la vie, avec des personnages féminins magnifiques.

Publié dans Livres

Partager cet article
Repost0

Hommage poétique et émouvant à celles qui galèrent

Publié le par Michel Monsay

Hommage poétique et émouvant à celles qui galèrent

Il y a bien des façons de vivre sur la Côte d’Azur. Celle des touristes de passage, celle des riches retraités dans leurs résidences privées, celle aussi de ceux qui travaillent et ne s’en sortent pas, ou gagnent tout juste de quoi garder la tête hors de l’eau. Mélissa et Candice appartiennent à cette dernière catégorie. Sœurs, trentenaires, l’une aide-ménagère dans une crèche, l’autre intérimaire dans les entrepôts des grands magasins quand elle n’est pas au chômage, toutes deux vivent à Nice. La très belle bande-dessinée Azur asphalte est une plongée dans leurs quotidiens respectifs, entre corvées, galères de voitures, collègues mal embouchés, manque d’argent permanent, virées à la plage et au McDo, et enfants du divorce dont l’une à la charge. Des existences sur le fil, tendues, fragiles, tributaires des compressions de personnel ou des humeurs d’un petit chef, où l’on se projette un peu, certes, mais pas loin, et surtout pas au-dessus de ses moyens. Nées dans une famille décomposée et plusieurs fois recomposée, qu’elles ont dû quitter tôt et où les études n’étaient pas une option, les deux sœurs n’ont pas renoncé à construire quelque chose, mais ne peuvent compter que sur elles-mêmes et le lien qui les unit. Fiction, témoignage, document, tranche de vie, bande-dessinée du réel, Azur Asphalte coche toutes les cases en étant un subtil mélange de tout cela. Pour son second album, Sylvain Bordesoules a pris pour modèles ses sœurs aînées qu’il semble avoir suivies au plus près pendant plusieurs semaines, tant son récit est imprégné de leur manière d’être et de s’exprimer. Un propos ultra réaliste qui contraste joliment avec son très beau dessin au feutre à alcool qui évoque l’aquarelle, et témoigne d'une grande sensibilité graphique. Attachant, souvent drôle, jamais misérabiliste, cet hommage à deux jeunes femmes qui se battent est aussi une fenêtre sur un monde peu traité aujourd’hui en BD comme en littérature, celui des gens de peu. Une France invisible, sauf en temps de crise ou dans les romans d’Édouard Louis, dont Sylvain Bordesoules livre ici une saisissante et touchante version méridionale. C’est un album d’une grande délicatesse, tendre et sincère, qui réhabilite celles et ceux qui valent bien plus que ce dans quoi bien des discours politiques et médiatiques les enferment.

Hommage poétique et émouvant à celles qui galèrent
Hommage poétique et émouvant à celles qui galèrent
Hommage poétique et émouvant à celles qui galèrent
Hommage poétique et émouvant à celles qui galèrent
Hommage poétique et émouvant à celles qui galèrent

Publié dans Livres

Partager cet article
Repost0

Une plongée vertigineuse dans l'enfer des violences conjugales

Publié le par Michel Monsay

Une plongée vertigineuse dans l'enfer des violences conjugales

La Nuit au cœur tresse étroitement trois histoires de femmes victimes de la violence furieuse de leurs maris ou de leurs compagnons, devenus leurs bourreaux. Deux en sont mortes. Celle qui en a réchappé écrit. Prix Femina 2025 et Prix Goncourt des lycéens, Nathacha Appanah donne chair à la noirceur des féminicides conjugaux, en se mesurant à la douloureuse tâche de dire l’indicible. Elle écrit peau à peau, peur à peur, et rejoint Chahinez et Emma au fil d’une enquête serrée, terriblement intime. Elle écoute, elle recueille, elle ressent, elle apprend. Qu’y a-t-il à comprendre du désir de possession sans limites, de la jalousie maladive, de la colère enragée, de la volonté de détruire ? Comment expliquer le lent enfermement, la sidération, la honte, l’acceptation du toujours pire ? Nathacha Appanah va tout au bout de l’épreuve. Jusqu’ici, elle ne s’était guère livrée à la première personne sans le couvert de la fiction. La chronique noire qu’elle a eu le courage d’écrire la fait se rassembler, se reconnaître. Elle s’y protège bien peu. Protège surtout les autres. Son livre harponne le cœur. Dans une introspection aussi humble que difficile, elle interroge l’endroit duquel elle écrit et ce qu’elle souhaite rendre à ces femmes mortes plusieurs fois. Par anéantissement graduel, par le meurtre en lui-même, parce que leur mort est si barbare qu’il n’y a plus de place pour ce qu’elles étaient vivantes, par l’oubli parfois. Contre la cacophonie des paroles des vivants, l'écrivaine cherche une autre voix, qui dépouille et dévoile, creuse jusqu’à l’os, recrée autrement. La littérature ne peut sans doute pas grand-chose mais elle demeure ici un salut, un espace où modeler le chaos, explorer différemment et peut-être, parfois, comprendre. Le noir est toujours là mais il s’est fait motif littéraire, et sa profondeur se mâtine de touches un peu plus grises. C'est un livre dont on ne sort pas indemne. Une plongée au cœur de la sauvagerie ordinaire. Un texte douloureux qui suinte la peur, la honte, le désespoir. D'une plume d'où filtre une colère froide, Nathacha Appanah porte un regard sans concession sur la jeune fille qu'elle était. Si ses rêves d'écriture, sa naïveté et la volonté de fuir un milieu familial étriqué ont contribué à la jeter dans les bras d'un pervers narcissique, écrivain installé de trente ans de plus qu'elle, elle ne s'explique pas comment elle a peu à peu laissé cet homme contrôler chaque geste de sa vie, la transformant en bête traquée. Dans ce livre bouleversant, elle fait brillamment œuvre utile quand elle rassemble les témoignages des proches, retranscrit un quotidien, et ravive les identités de Chahinez et Emma dont elle donne à entendre le rire, "un son de joie pure qui fait ensuite pleins de bulles en cascade." Elle s'efforce aussi de démontrer toute la complexité de situations qu'elle apparente à un terrorisme intime, démontant cette idée répandue qu'il aurait simplement fallu partir. Et découvre au passage à quel point les défaillances de la justice, des services sociaux, de certains policiers ont pu accélérer ces tragédies. Toute une chaîne de responsabilités en somme qui oblige la société dans son ensemble. En France, 137 femmes sont mortes sous les coups de leur conjoint ou ex-conjoint en 2024. Un chiffre qui malheureusement ne baisse pas.

Publié dans Livres

Partager cet article
Repost0

Émouvant roman de transmission qui s’élève contre les silences

Publié le par Michel Monsay

Émouvant roman de transmission qui s’élève contre les silences

Huit ans après le succès de Petit Pays et son Prix Goncourt des lycéens, le romancier et chanteur Gaël Faye a remporté en 2024 le Prix Renaudot avec Jacaranda un nouveau récit sur le génocide des Tutsis et surtout ses conséquences, avec pour ambition d'écrire pour les morts et ne pas oublier. Écrire aussi pour les vivants que l’horreur indicible a retranchés dans le silence. Tout comme le héros de Petit Pays, et comme l’auteur lui-même, le narrateur de Jacaranda, Milan, est né d’une mère rwandaise et d’un père français. Ce deuxième roman suit sa quête longue de 26 ans, de 1994 à 2020, à la recherche de ses racines et à la découverte d’un pays plus vaste que les trois mois les plus sombres de son passé. Alors que le narrateur grandit, il retrace l’histoire du Rwanda à travers cinq générations de personnages. Ce récit multigénérationnel permet de rappeler que le génocide des Tutsis n’est pas une parenthèse figée entre le 7 avril et 17 juillet 1994, c'est une manière aussi de remonter à la source de la racialisation du peuple rwandais, avec la conséquence la plus dramatique qui soit. Dès le début du XXe siècle, les colonies allemandes, puis belges, avaient créé déjà des groupes ethniques et figé des classes sociales en catégories raciales, et sont donc responsables dans la division du pays entre Tutsis et Hutus, les premiers massacres datent de 1959. Jacaranda est aussi l’histoire du silence dans les familles, à l’ombre duquel les jeunes grandissent. Ce n’est pas un roman sur le génocide, mais plutôt sur les répercussions de la violence extrême, à une échelle humaine. Un roman difficile et violent par ce qu'il nous raconte, autant que nécessaire, écrit avec la douceur et la tendresse que l'on connaît à son auteur. La plume de Gaël Faye porte l’espoir d’arriver, un jour, à se reconstruire. Comme pour son personnage Milan, Gaël Faye a grandi dans une famille où le silence était de mise. Pour comprendre l'histoire, il s'est tourné vers la littérature. Il a mis du temps à comprendre le Rwanda, au début le pays l'effrayait ou pour le moins le troublait, mais aujourd'hui le Rwanda a beaucoup changé, il s'est modernisé, et Gaël Faye y vit depuis plusieurs années. Il sait que le génocide l’a constitué en tant qu’écrivain, lui a donné une responsabilité particulière dans la reconstruction des savoirs. Il incarne l’histoire pour dire à sa manière que si la parole est difficile, c’est l’oubli, surtout, qui n’est pas supportable. Ce très beau roman, pudique et efficace sur la violence et les sociétés du post-génocide, séduit par sa clarté narrative et une écriture nourrie de nombreux détails et mots de la réalité rwandaise sans pour autant chercher à la lisser.

Publié dans Livres

Partager cet article
Repost0

Magistrale exploration du peuple et de l'âme russes

Publié le par Michel Monsay

Magistrale exploration du peuple et de l'âme russes

Cinq livres en douze ans, puis seize ans de silence. Et soudain, en 2013, surgit l’œuvre la plus monumentale de la grande Svetlana Alexievitch : La Fin de l’homme rouge, ou le temps du désenchantement, un ensemble issu d’innombrables entretiens menés dans les années 1990 et 2000 à travers l’ex-URSS, de son Ukraine natale au Tadjikistan. Au-delà de ce qu’il apprend du monde soviétique, La Fin de l’homme rouge est un texte qui parle au fond commun de notre humanité, explorant ce que signifie vivre, aimer, mourir, la nécessité de croire en un idéal et le fait de se sacrifier pour lui. L’écrivaine biélorusse a inventé une forme propre : le roman de voix, reposant sur une manière d’assembler la matière brute. C’est d'ailleurs dans la différence entre le témoignage pur et l’œuvre finale que se joue la définition de la littérature. Svetlana Alexievitch travaille le matériau pour lui donner sa puissance. Lorsqu'elle reçoit le Prix Nobel de littérature en 2015, c'est pour couronner ses écrits polyphoniques formant un monument de souffrance et de courage à notre époque. Singuliers et poignants témoignages, le travail de confection consiste à coudre entre elles les paroles recueillies, en préservant, outre les faits égrenés, le timbre, la respiration, les hésitations, les omissions, l’émotion contenue ou éclatante, la vitalité de chaque voix. Dans ce livre remarquable, elle ausculte comme jamais le cœur et l'âme soviétiques. Un individu passé sans transition du totalitarisme à une nouvelle forme de nihilisme. Né et élevé dans l’utopie socialiste, brutalement sommé de renoncer à ses routines, ses savoirs, son histoire et ses mythes, et enjoint à jouir de sa liberté toute neuve, essentiellement synonyme de consommation effrénée, d’inégalités sociales criantes, de conflits d’une violence effarante entre les peuples anciennement rassemblés derrière le drapeau rouge frappé de la faucille et du marteau. Les hommes et les femmes dont Svetlana Alexievitch a recueilli les confessions racontent ici à mots concrets leur quotidien, leurs souvenirs d’enfance. Ils confient leurs aspirations passées ou présentes, leur conception de la liberté. Ils disent leurs histoires d’amour, leurs deuils, les profonds malheurs et menus bonheurs dont sont faites leurs vies. La Fin de l’homme rouge fait résonner avec une force bouleversante, et sans ne jamais se rendre à des conclusions simples, les voix des témoins brisés de l’époque soviétique, voix suppliciées des Goulags, voix des survivants et des bourreaux, voix magnifiques de ceux qui ont cru qu’un jour ceux qui ne sont rien deviendraient tout, et sont aujourd’hui orphelins d’utopie. La Fin de l’homme rouge est un tombeau littéraire pour les citoyens d’un empire qui a disparu en trois jours, aussi vite que la Russie tsariste était devenue, en 1917, l’Union des soviets. Mais c’est surtout un monument à la mémoire de tous ceux qui, dans l’Histoire, se sont un jour retrouvés égarés dans leur époque. Cet exil intérieur ne peut se dire, qu’à la première personne, et la grande historienne des âmes nous bouleverse avec tous ces récits de vie.

Publié dans Livres

Partager cet article
Repost0

1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 > >>