Un incroyable destin

Publié le par Michel Monsay

Un incroyable destin

Rescapée de la Shoah, après avoir passé plus d'un an dans les camps, notamment à Auschwitz, Simone Veil a ensuite marqué de son empreinte la vie politique française et européenne. Maître d'œuvre de la loi sur l'IVG, cette femme courageuse a aussi beaucoup œuvré pour améliorer la condition féminine, et a d'ailleurs été la première femme présidente du Parlement Européen.

 

L’hommage unanime de la Nation toute entière reflète bien la place irremplaçable qu’occupait Simone Veil dans le cœur des français. Retrouvons-là en février 2008 où nous avons eu la chance de partager une heure en sa compagnie au moment où peu à peu elle se mettait en retrait de la vie publique.

 

La rencontre

C'est dans son bureau près de la gare Saint-Lazare, que nous retrouvons Simone Veil, dont l'emploi du temps reste toujours aussi chargé, malgré la fin de ses différents mandats l'an dernier. Même si elle a pris quelques distances avec le devant de la scène politique, l'énorme succès de sa biographie, "Une vie", sortie il y a quelques mois et vendue à plus de 500 000 exemplaires, fait que l'on parle beaucoup d'elle et qu'on la sollicite régulièrement pour avoir son avis.

Elle a du mal à comprendre un tel engouement et essaie d'analyser quelles pourraient-être les raisons : "Le parcours que j'ai eu avec des événements très différents, est à la fois atypique et compte tenu de mon âge, il recouvre plusieurs moments importants qu'a vécu la France. Il est vrai que je recevais déjà avant la parution du livre, beaucoup de lettres très aimables, mais d'autres aussi qui ne l'étaient pas du tout, notamment lorsque j'ai soutenu Nicolas Sarkozy. De manière générale, le courrier que je reçois est très personnalisé, souvent émouvant quand les gens me racontent leur vécu, il arrive aussi que certains me demandent conseil ou de l'aide."

 

Une approche humaine de la politique

Cette unanimité autour de Simone Veil s'est faite progressivement à partir de la fameuse loi sur l'IVG en 1975, lorsqu'elle était ministre de la santé. Elle s'est aussi beaucoup occupée des infirmières et aides-soignantes à cette époque : "Ce sont des métiers difficiles où les femmes doivent souvent concilier leur vie de mère avec des horaires  très variables. Elles ont une conscience professionnelle et une humanité très grandes." Cet aspect humain a toujours été très important dans l'approche politique de Simone Veil. Notamment durant ses trois mandats de ministre de la santé, sous les gouvernements de Jacques Chirac et Raymond Barre, puis plus tard avec Edouard Balladur.

Au ministère, elle recevait déjà beaucoup de courrier et avait demandé à la secrétaire qui s'en occupait, de lui donner toutes les lettres où il était question d'un problème humain. Un souvenir lui revient à ce propos : "Un soir vers 20h dans le hall du ministère, des parents avec leur fils de 14 ans qui est un grand handicapé, font la grève de la faim à cause d'une erreur de l'administration qui les a mis dans une situation financière très délicate. La personne en charge du dossier me dit que l'on ne cède jamais devant une grève de la faim ! C'est le genre de chose que je trouve insupportable, quand l'administration se fige de cette manière."

 

Témoigner pour ne pas oublier

Reparler de la Shoah dans son livre n'a pas été apparemment trop douloureux, cela fait très longtemps qu'elle s'investit pleinement dans un devoir de mémoire, en intervenant devant toutes sortes d'assemblées. Elle va régulièrement rencontrer des jeunes durant une heure ou deux, au collège Condorcet à Paris la veille, et deux jours avant dans un établissement de banlieue. Elle apprécie ces moments d'échanges, où les élèves sont attentifs et pertinents dans leurs questions, le message qu'elle leur transmet est une forme de mise en garde : "Il faut toujours rester vigilant, j'ose espérer que cela ne se reproduira pas, mais on ne sait jamais. Je leur parle aussi de l'importance de l'Europe. Quelles que soient les rancœurs qui existaient au lendemain de la guerre, la construction de l'Europe était une priorité pour avoir une paix durable."

Dans un chapitre du livre, Simone Veil rend hommage aux français qui ont aidé les juifs pendant la guerre. Cette mise au point remonte au film La chagrin et la pitié, contre lequel elle s'était opposée en étant au conseil d'administration de l'ORTF en 1971. Ce documentaire à son sens est d'une injustice flagrante, il ne montre qu'une France collabo avec des français dénonçant les juifs.

 

Cette année qu'elle n'oubliera jamais

Dans son malheur, Simone Veil a eu la chance d'habiter Nice, dont elle est originaire, et de n'être arrêtée par la Gestapo qu'en avril 1944. Elle fait partie des 3% de juifs français qui ont survécus à la déportation. A son arrivée à Auschwitz, elle parvient à entrer dans le camp avec sa mère et l'une de ses sœurs, en se déclarant majeur alors qu'elle n'a pas 17 ans. Elle échappe ainsi à l'extermination massive que connaissent la plupart des convois. Après avoir enduré des conditions de vie et de travail très dures, une kapo qui la trouve trop jolie pour mourir, la fait transférer avec sa mère et sa sœur, dans un camp plus petit et surtout moins rude. Par la suite, l'avancée des troupes russes oblige les nazis à déplacer les prisonniers, au prix de longues marches qui sont fatales à beaucoup d'entre eux. Enfin, une épidémie de typhus va encore faire des ravages, dont la mère de Simone Veil, quelques jours avant la libération des camps. En rentrant en France en mai 1945, elle apprend que son père et son frère sont morts en déportation.

Cette sombre période de son histoire est toujours dans sa tête plus de 60 ans après: "On n'en sort pas, je n'ai jamais cessé d'y penser, d'autant que j'ai été présidente de la Fondation pour la mémoire de la Shoah. A côté de cela, je pense que ça m'a toujours aidé à faire la part des choses, quand je rencontrais des problèmes dans la vie de tous les jours ou dans mes activités professionnelles." Ses malheurs ne se sont pas arrêtés là, puisqu'elle a perdu sa sœur aînée, qui était comme une seconde mère, dans un accident de voiture, quelques années après la guerre, et un de ses fils, il y a trois ans de cela.

 

Une force de caractère

Ce côté rebelle, contestataire et volontaire qui caractérise tout son parcours, Simone Veil l'a depuis son enfance, la déportation lui a donné une force supplémentaire. En réaction à cet enfer, elle prend la vie à bras le corps en s'inscrivant à Sciences Po pour devenir avocate, et y rencontre son futur mari. Il la dissuade de se lancer dans ce métier, et ironie du sort leurs deux fils sont devenus avocats. Elle choisit donc la magistrature, et après avoir été reçue au concours, elle est affectée à l'administration pénitentiaire en 1957. Durant 7 ans, elle se passionne pour son travail et se bat à son niveau pour améliorer les conditions de détention qui font écho à ce qu'elle a vécu : "Il faut toujours respecter la dignité des gens, si on les humilie, il n'y a aucune chance pour que les détenus puissent rebondir par la suite."

 

La fameuse loi Veil

Un autre dossier très important dans la carrière de Simone Veil, celui de l'IVG dont elle commence à entendre parler alors qu'elle est encore magistrate : "Il y avait parfois des peines lourdes pour les femmes, les médecins ou sages-femmes ayant pratiqué un avortement, et dans tous les cas, cela provoquait des situations difficiles voire douloureuses. D'autant que les femmes ayant les moyens, arrivaient toujours à trouver une solution, pour les autres, c'était souvent dramatique. Il faut se rappeler que 300 femmes en mourraient chaque année." Au début des années 1970, une pression se répand autour de ce problème de société, à tel point que Valéry Giscard d'Estaing s'engage à écrire un texte de loi au moment d'être élu président de la République. Il nomme Simone Veil, ministre de la santé, elle qui n'avait jamais fait de politique jusqu'alors. De houleux débats vont accompagner le vote de la loi Veil, la ministre essuie des attaques et pressions de toutes sortes, jusqu'à comparer son agissement à celui des SS. Elle ne se laisse pas impressionner et tient bon pour imposer ce qui lui parait essentiel : "Que ce soit la femme qui décide, sans lui poser de conditions ni qu'elle ait à prouver quoi que ce soit."

 

Un combat quotidien pour faire avancer la société

Militante de l'Europe avant même les prémices de sa construction, elle est persuadée dès 1945 qu'une réconciliation durable avec les allemands évitera une troisième guerre. Ce long cheminement la conduit à la présidence du Parlement européen en 1979, où elle est élue à l'unanimité. Tout au long de sa carrière, Simone Veil a souvent été la première femme ou l'une des premières à occuper tel poste ou à se voir confier telles responsabilités. Ce n'est pas un hasard pour cette combattante de la condition féminine qui dénonce le retard de la France : "Les femmes restent discriminées sur le plan des rémunérations, des recrutements,  ou des positions dans la vie. A l'heure où il est question de parité, il y a tout de même nettement moins de femmes qui ont des responsabilités dans l'administration, les grandes entreprises ou la politique. Cela se vérifie encore lors de ces élections municipales, où des femmes de grande qualité ont beaucoup de mal à émerger, devant des hommes qui ne veulent pas laisser leur place et qui en plus, ont le soutien des partis politiques en dépit des grandes déclarations."

La veille de notre rencontre, une grande fête a été donnée à l'assemblée nationale avec toutes les femmes ministres, députées et sénatrices, en l'honneur de Simone Veil. Elle a été évidemment très touchée par cette attention, et particulièrement heureuse qu'il y ait des femmes de tous les partis. A 80 ans, cette grande dame fait l'unanimité autour d'elle, son franc-parler ou ses prises de position peuvent parfois étonner, elle n'en demeure pas moins la femme politique préférée des français.

 

Epilogue

Deux ans après notre rencontre, elle est reçue à l’Académie française en mars 2010 par Jean d’Ormesson qui prononce un très beau discours de réception en finissant par ces mots : « Comme l’immense majorité des Français, nous vous aimons, Madame. Soyez la bienvenue au fauteuil de Racine qui parlait si bien de l’amour. » Malheureusement sa santé se dégradant progressivement, ses apparitions publiques se firent rares, et depuis quatre ans on ne la voyait plus du tout jusqu’à ce funeste 30 juin où cette combattante s’en est allée.

Publié dans Portraits

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