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23 mars 2017 4 23 /03 /mars /2017 07:07
La vie comme un roman

Si son nom est souvent associé à la Bretagne, pour laquelle il a une passion et a écrit un dictionnaire amoureux, Yann Queffélec est depuis plus d’une trentaine d’années un écrivain qui compte. De son roman « Les noces barbares », prix Goncourt 1985 à « L’homme de ma vie » sur son père, ses ouvrages, près d’une quarantaine, sont le plus souvent à la fois des succès publics et critiques.

 

Même si pour lui l'écriture est une passion, un besoin viscéral, un métier à plein temps, dans le sens où il n'y a pas une journée sans laquelle Yann Queffélec ne prenne sa plume, il est particulièrement investi actuellement dans l'élaboration du dictionnaire amoureux de la mer. Au vu de la réussite de son dictionnaire amoureux consacré à la Bretagne paru en 2013, il a souhaité en accord avec son éditeur prolonger le bonheur éprouvé à évoquer sa région de prédilection, cette fois en nous contant sa passion de la mer. Pour l'un comme pour l'autre, il écrit l'ouvrage d'environ 800 pages d'un seul et même souffle et non comme une suite d'entrées, puis il le fragmente pour respecter le principe du dictionnaire. L'édition illustrée parue fin 2015, dans laquelle il a tenu à choisir lui-même en grande partie les photos en regard des textes, comporte quelques ajouts comme l'hommage à Florence Arthaud qu'il a bien connue, ou un chapitre plus étoffé sur les phares, quelque peu délaissés aujourd'hui avec les nouvelles technologies comme il le déplore, et pour lesquels il a une grande affection.

 

La Bretagne, la mer et le père

Bien qu'étant né et ayant vécu une grande partie de sa vie à Paris pour des raisons familiales, il se sent avant tout breton. Originaire du Finistère Nord par sa famille, il y passait toutes ses vacances durant son enfance et a continué tout au long de sa vie à faire la navette entre la Bretagne et Paris, ville qu'il aime énormément à la manière d'un touriste de passage. Son centre névralgique étant définitivement la mer, à laquelle il pense de façon quasi obsessionnelle : « Je ne peux pas écrire sans être en permanence relié à des images ou des métaphores maritimes, le style cadencé que l’on me prête est certainement dû au bruit de la mer qui ne quitte jamais mes tympans. »

S’il y a une personne qui a influencé Yann Queffélec, il s’agit bien de son père Henri sur lequel il a écrit en 2015 « L’homme de ma vie » : « J’avais besoin de faire le point à ce moment de mon existence avec cet homme prodigieux, et la relation racinienne que l’on a eu. Je l’aimais, il ne m’aimait pas, mais je n’ai jamais voulu en avoir un autre, j’ai toujours été fier de l’avoir eu pour père. En m’attelant à ce livre, j’ai trouvé une écriture contradictoire qui m’a bien plu entre l’éloge, la célébration du talent d’écrivain de mon père à un moment où il est de moins en moins connu, tout en rappelant l’injustice dont il a fait preuve à mon égard. » On sent bien que si la plaie est refermée, le fait de remuer ces souvenirs a été douloureux même si l’écrivain dit s’être amusé à retrouver l’homme drôle et spirituel qu’était son père.

 

Les dessous de l’écriture

Près d’une quarantaine de livres à son actif, qu’il a tous écrits à la main : « J’ai l’impression qu’un ordinateur ne draine pas toutes les couches de la sensibilité qu’un stylo est capable de sonder au plus profond. » Pour lui, un écrivain s’améliore avec l’âge, son savoir-faire s’affine, son écriture se simplifie. Le point de départ de ses romans est toujours une image, une scène qui l’a frappé provenant entièrement de son imagination. A partir de là, il développe des situations, voit comment elles peuvent s’enchaîner, se familiarise avec les personnages et seulement après envisage un plan et une mécanique. Pour Les noces barbares, voici le point de départ qu’il avait en tête : « Une gamine en petite robe des années 1950 dans une région sablonneuse, elle rejoint amoureusement le militaire qui l’a demandé en mariage à ses parents et qui va la violer avec ses copains avant de repartir pour les Etats-Unis. »

La notion de style, selon lui, est très importante dans la qualité d’un roman et dans ce qui fait un grand écrivain, mais elle doit être accompagnée de l’émotion que procure une histoire et de vrais personnages avec toutes les contradictions dont peut faire preuve un individu. Ce dernier point manque souvent, à ses yeux, dans les romans français. Il reste convaincu que le roman est le plus beau genre de la littérature : « J’aime cette schizophrénie de l’écriture autorisée par un roman, ce dédoublement, ce moment où un écrivain se met à parler avec la voix de quelqu’un, sa violence, ses sentiments barbares auxquels il n’était absolument pas préparé et qui ne sont pas les siens. »

 

Le prix Goncourt

Défenseur des prix littéraires, il les juge forcément injustes mais reconnaît leur pouvoir : « Ils font de la littérature une fête, ils créent de l’enthousiasme, mobilisent l’attention, divisent l’opinion, mettent de la passion là où il n’y en a pas assez le reste du temps. » Yann Queffélec a été lauréat du prix Goncourt en 1985 pour son deuxième roman, « Les noces barbares », qui s’est vendu toutes éditions confondues à plus de 2 millions d’exemplaires, a été traduit dans plus d’une trentaine de pays et adapté au cinéma deux ans plus tard. Le moins que l’on puisse dire est qu’il a apprécié cette récompense à sa juste valeur : « J’ai manifesté trop bruyamment ma satisfaction, non pas de manière orgueilleuse mais j’étais dans la jubilation permanente, j’invitais tout le monde à déjeuner. Ce comportement a exaspéré le milieu littéraire, je peux le comprendre mais comme mon père m’avait fait honte à cause de ce prix, j’allais flamber. »

Il ne considère pas pour autant qu’il s’agisse de son meilleur roman mais reconnaît que malgré ses maladresses de débutant l’histoire et les personnages ont touchés. Ses préférences vont plutôt à « Disparue dans la nuit », ou « Les sables du Jubaland » même s’il n’aime pas les titres, et « Boris après l’amour » son roman le plus britannique à la fois tragique et railleur, surprenant et varié dans les directions qu’il prend.

 

Une vocation naturelle

Son enfance lui a laissé un souvenir contrasté. Tout en étant très entouré, il était un gamin solitaire à cause du comportement dépréciateur de son père, et se racontait en permanence des histoires. Sa vocation est certainement née de cela mais aussi de sa mère : « Elle me racontait merveilleusement bien des histoires et je voulais faire aussi bien qu’elle en racontant des histoires aux autres. » Sa mère décède alors qu’il vient juste de finir Hypokhâgne, il décide alors de se consacrer à sa passion du bateau, univers qu’il a côtoyé durant toute son enfance avec son oncle yachtman, à tel point qu’il ne se rappelle plus à quand remonte sa première fois sur un bateau. Avec son propre voilier, il navigue durant quelques années pour son plaisir ou en transportant des passagers mais sa petite entreprise fait faillite, n’étant pas un homme d’affaires selon ses dires. Grâce au prix Goncourt, il se rachètera un superbe voilier de 15 mètres et même si aujourd’hui il n’a plus de bateau, il continue à naviguer ponctuellement sur ceux des copains, notamment avec de grands marins comme Thomas Coville ou Franck Cammas lors de petites sorties en mer de 3 ou 4 jours.

 

La chance au rendez-vous

A 25 ans, il a l’opportunité d’écrire pour les pages culturelles du Nouvel Obs., il y découvre avec enthousiasme la littérature internationale, qui va l’aider dans son approche de l’écriture. La liberté des auteurs américains le fascine, il en rencontre un certain nombre, notamment Jim Harrison qui devient un ami. Son rédacteur en chef au Nouvel Obs., Pierre Ajame, qui dirige une collection musicale chez un éditeur, lui commande la biographie d’un compositeur de son choix. Ce sera Béla Bartók, que Yann Queffélec admire tant pour sa musique que pour sa personnalité rebelle. Il s’agit de sa première publication et l’on sent tout de suite un souffle romanesque qui va caractériser toute son œuvre, quel que soit le type d’ouvrage. La musique aura une place à part dans sa vie, surtout le piano, avec déjà son père qui en jouait, puis sa sœur Anne et sa première femme Brigitte Engerer, deux très grandes interprètes. Le hasard lui fait rencontrer la grande éditrice Françoise Verny, qui a lancé bon nombre d’écrivains. Elle croit tout de suite en son talent et lui permet de publier son premier roman « Le charme noir », sur la guerre d’Algérie.

 

Ecrire, boire et manger

Chaque matin, Yann Queffélec observe le même rituel qu’il ne changerait pour rien au monde, il se lève vers 7h, démarre par 20 minutes de lecture et à 7h45 il se lance : « Lorsque je me mets à écrire le matin, il y a une demi-heure de grâce, comme sur un bateau qui file vers le large sur une mer formée mais pas trop forte. La page se donne, s’ouvre, s’abandonne et vous êtes le roi. » Carpe Diem est bien la maxime qui le caractérise le mieux, ce bon vivant qui aime boire et manger avec ses amis et qu’il a du mal à quitter ensuite, aime par-dessus tout la vie : « J’ai énormément de mal à aller mal. » En plus de la voile, le sport a toujours été présent, notamment le tennis et la course qu’il continue toujours à pratiquer.

A 67 ans, il a l’intime conviction que le moment est venu pour lui d’écrire ses plus beaux livres : « Je suis à la fois dans un état de demi sagesse, en tout cas moins tout fou que je ne l’étais, j’ai tous mes moyens physiques et mentaux à ma disposition, et en plus un savoir-faire apporté par le temps et l’expérience. »

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Published by Michel Monsay - dans Portraits
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