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livres

Troublante enquête dans les angles morts de la mémoire

Publié le par Michel Monsay

Troublante enquête dans les angles morts de la mémoire

Dans son septième roman, Monica Sabolo mène en parallèle le récit de l'histoire d'Action directe et celui de sa propre enfance, deux histoires marquées par la violence et la clandestinité. Son enquête sur le groupe terroriste d’extrême gauche a fait resurgir un traumatisme subi dans l'enfance, et plus largement émerger les zones d'ombre, les secrets et le caractère clandestin de sa propre histoire familiale. En se frottant à la violence radicale, assumée, du terrorisme, la narratrice met à jour celle qu'elle a subie, calfeutrée, plus sournoise, plus compliquée à identifier. Dans cette double enquête, Monica Sabolo interroge la question du crime, et celle de la culpabilité et du pardon. Cette romancière délicate, scrupuleuse et profonde, s’approche dans ce livre au plus près de ce qu’elle nomme « le cœur noir de son histoire », autour duquel déjà elle a construit, de façon plus ou moins visible ou subreptice, ses ouvrages précédents. Que cherche Monica Sabolo, tandis qu’elle scrute à n’en plus finir les quelques clichés dont on dispose de Nathalie Ménigon et Joëlle Aubron ? Apercevoir son propre visage d’adolescente bourgeoise, lisse et docile, intérieurement minée par une enfance chaotique et spoliée. Des résonances qui touchent, en fait, toute existence, la vie clandestine étant cette façon que nous avons tous de tenir à distance ces chagrins qui pourraient nous tuer. En mêlant terrorisme et inceste, violence politique et violence domestique, Monica Sabolo nous conduit de sa belle écriture avec dextérité sur les chemins du silence et ceux de la transgression, et nous touche par ses doutes, sa sensibilité, ses maladresses, les questions existentielles qu'elle soulève, la résurrection de sa mémoire enfouie dans un roman sincère et captivant.

Publié dans Livres

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Une incroyable mystification

Publié le par Michel Monsay

Une incroyable mystification

Les livres de Javier Cercas, inclassables, sont toujours à la fois de grandes œuvres littéraires, des documents historiques et des réflexions sur le roman, le réel, l'histoire et la société. L'Imposteur mêle tous ces genres pour faire de l'histoire d'Enric Marco une interrogation sur la sacralisation de la mémoire, des victimes et des héros, et un questionnement sur notre rapport à la vérité. Ce roman sans fiction, pourtant saturé de fiction, est l'histoire d'un homme, qui avant d'être démasqué en 2005, a dupé toute l'Espagne. Au sortir du franquisme, en 1975, cet homme sans relief particulier a réussi à se faire passer pour ce qu'il n'était pas, s'inventant un passé fantasmé de résistant antifranquiste et de déporté, mêlant avec roublardise faits réels et pure invention, qui le conduira notamment à la présidence de la principale association espagnole des victimes du nazisme. En mai 2005, le scandale Enric Marco a secoué l’Espagne. Ce héros national, porte-parole des survivants espagnols de l’Holocauste et figure de la résistance espagnole, se révèle être un imposteur : il n’a jamais connu les camps nazis et n’a pas combattu contre Franco. L'histoire d'Enric Marco ne se résume pas à l'imposture. Pour Javier Cercas, l'histoire de cet imposteur se confond avec celle de l'Espagne contemporaine et son amnésie collective. Ce qu'il entreprend dans ce remarquable livre, est de comprendre comment un homme peut à ce point s'inventer une vie jusqu'à y croire lui-même. Comprendre comment l'Espagne elle-même, au sortir de la dictature, a re­gardé son passé, fascinée autant par le prestige des victimes que par celui des témoins. Comprendre enfin comment Histoire et mémoire, luttant côte à côte pour restituer les faits et combattre l'oubli, peuvent aussi être rivales. Au-delà de l'enquête, Javier Cercas conduit une réflexion sur la littérature. Qu'est-ce qu'un romancier, quelles limites dresse-t-il entre la réalité et la fiction ? Dans ce roman paru en 2015, Javier Cercas s'empare de son sujet avec un mélange de fascination-répulsion, qui bientôt gagne le lecteur stupéfié, pour faire tomber les masques de ce Don Quichotte de notre temps dans une construction en spirale vertigineuse.

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Une merveille de bande-dessinée à la fois drôle et bouleversante

Publié le par Michel Monsay

Une merveille de bande-dessinée à la fois drôle et bouleversante

En 2000, à 31 ans, Marjane Satrapi publie Persépolis 1, son premier ouvrage autobiographique mais aussi la première bande dessinée iranienne publiée en France, compilant des passages de sa vie comme l’instauration du foulard à l’école, ou lorsque son père apprend l’occupation d’étudiants islamistes dans l’Ambassade des États-Unis le 4 novembre 1979. Une dessinatrice inconnue à l'époque, publiée par une maison d'édition indépendante sans marketing ni service de presse, une histoire de guerre et de dictature : le succès immédiat de la bande dessinée de Marjane Satrapi est un formidable pied de nez. Le graphisme particulièrement expressif en noir et blanc interpelle le lecteur. Trois autres volumes suivront en 2001, 2002 et 2003 relatant le renversement de la monarchie des Pahlavi jusqu’à l’instauration et l’évolution de la République islamique. Pour justifier son choix du noir et blanc, Marjane Satrapi parle d’esthétique du contraste: "Dans la bande dessinée, contrairement à l’illustration, les dessins font partie de l’écriture. Ils ne viennent pas accompagner un texte déjà existant, les deux fonctionnent ensemble. A ma connaissance, c’est le seul médium qui propose cette combinaison. Et si vous ajoutez de la couleur ou des décors, ces codes supplémentaires changent le rythme de lecture. Voilà donc la première raison pour laquelle j'ai choisi le noir et blanc. Ensuite, comme mes histoires sont souvent très denses, si le dessin est lui aussi très riche, cela peut devenir excessif. J’essaie d’obtenir une harmonie, je mise sur l’expression." Dans ce chef-d'œuvre de la bande-dessinée, la frontière est ténue entre la satire et l'horreur toute simple, et Persepolis ne cesse de la franchir. De la fin des années 1970 à Téhéran, où Marjane Satrapi, huit ans, songe à l’avenir et se rêve en prophète sauvant le monde jusqu’à son départ définitif pour la France en 1994, on traverse avec elle révolutions, guerre, deuil, exil, mais aussi apprentissage de la vie, puberté, premières amours. Depuis sa sortie, Persepolis a fait le tour du monde, est devenu un classique étudié dans les écoles, et a fait l’objet d’une adaptation au cinéma de nombreuses fois récompensée. Avec sa voix de petite fille et ses souvenirs très visuels, Marjane Satrapi a révolutionné la bande dessinée autobiographique en assumant une posture mi-documentaire mi-intime, qui apprend autant qu’elle émeut. Les quatre volumes de Persepolis sont regroupés dans une intégrale passionnante et incontournable.

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Le contagieux art de la joie de Chantal Thomas

Publié le par Michel Monsay

Le contagieux art de la joie de Chantal Thomas
Le contagieux art de la joie de Chantal Thomas

C'est dans une vague de joie pure que Chantal Thomas nous propose de plonger dans son tout nouveau livre. Il s'agit d'un journal qu'elle a tenu au sortir du confinement. Elle avait déjà raconté dans "Souvenirs de la marée basse" sa passion de l'eau, passion héritée de sa mère Jackie, qui se baignait à Arcachon et avait même un jour crawlé dans le grand canal du château de Versailles. Ici, la nouvelle académicienne nage dans la Méditerranée matin et soir et associe ses bains de mer avec la littérature de Kafka, Patrick Deville, Victor Hugo, Lord Byron,... ou les estampes d'Hokusai. La prose de Chantal Thomas, que l'on a tant aimée dans "Les adieux à la reine" ou "L'échange des princesses", a comme une limpidité d’évidence, souple et souvent joyeuse, mais son sillon dessine aussi un drôle d’accès vers des profondeurs plus tristes de nos vies. Un journal, le genre peut faire un peu peur, quand on sait qu’il s’origine dans l’expérience d’un confinement de sinistre mémoire, au début de l’épidémie de Covid-19, dont les consignations littéraires n’ont pas toujours été très réussies. Heureusement, nous sommes chez Chantal Thomas, dans un parcours presque mira­culeux de grâce et d’intelligence ­lucide, elle évite tous les pièges d’un narcissisme possiblement indécent, en des temps ­assombris. Si on aime comme elle les bains de mer, on comprend à quel point nager peut aussi signifier penser, se mouvoir dans un espace où l’on s’évade, mystérieusement, loin des chronomètres de la natation ou des lourdeurs logiques du présent, et qui a peut-être à voir, de façon essentielle, avec l’expérience de l’écriture. Fraîche académicienne rétive à tout enfermement, elle a été reçue sous la Coupole en juin et j'ai eu le bonheur de la photographier à cette occasion, Chantal Thomas a préféré à l’épée traditionnelle le symbole merveilleux d’un éventail japonais : elle ne fend pas les flots, ainsi, mais les ouvre au vent et au partage, avec la générosité malicieuse d’un poisson d’or.

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Bouleversante épopée dont on ne ressort pas indemne

Publié le par Michel Monsay

Bouleversante épopée dont on ne ressort pas indemne

Dès la première page, l’Américaine Jeanine Cummins sait attraper son lecteur, le tenir en haleine, lui insuffler son rythme et sa peur. C’est tout un monde sauvage et misérable que l'écrivaine nous ouvre. Celui des filles violées par les hommes des cartels et les flics des frontières. Celui des adolescents qui meurent dans le désert. Celui des familles qui se font voler leurs derniers dollars et renvoyer derrière les grilles et les murs mexicains. La romancière sait à la fois décrire des situations politiques, historiques, sociales, et se pencher sur des cas individuels en leur donnant de la chair et de l’émotion. Son talent de conteuse et son long travail de documentation lui ont permis d'écrire ce roman d'une puissance rare, qui a suscité l’appétit de neuf maisons d’édition alors que ses trois premiers ouvrages avaient eu un succès modeste. Au terme des enchères, Jeanine Cummins a signé un contrat à sept chiffres. Son livre s’est écoulé à 1 million d’exemplaires en vingt-deux semaines, et a été encensé par Stephen King comme par Don Winslow, qui a vu en lui « Les Raisins de la colère de notre époque ». American Dirt plonge au cœur d’un voyage de tous les dangers, pour rendre compte de la détermination des exilés qui n’ont plus rien à perdre. D’une écriture fiévreuse mais qui ne tremble pas devant l’horreur de certaines histoires individuelles, Jeanine Cummins décrit précisément les risques encourus par les infortunés voyageurs, comme les mécanismes de solidarité qui se mettent en place, notamment entre les femmes, les plus vulnérables du périple. La romancière déploie ce qu’il faut de pudeur et de colère pour brosser le portrait en creux d’une Amérique qui refuse de regarder en face la détresse de ses voisins, et tenter d'éveiller les consciences.

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Légèreté du ton, profondeur du propos et graphisme admirable

Publié le par Michel Monsay

Légèreté du ton, profondeur du propos et graphisme admirable

Grand dessinateur de BD, à 60 ans, Pascal Rabaté, connu pour son trait léger et non caricatural, signe un magnifique album dont le dessin impressionne par sa souplesse, la vivacité dans la représentation des postures et des mouvements, la force des expressions, la manière dont il intègre les corps dans les espaces. Quant au texte, les convictions libertaires de Pascal Rabaté s’expriment haut et clair tout au long de l’album, qui mêle intimement idylle naissante et révolte sociale. Pas de partis politiques, de théoriciens, de militants, mais quelques personnages cabossés par la vie, bien résolus à ne pas se laisser faire. Fuyant facilités et stéréotypes, l’auteur des irrésistibles Petits Ruisseaux, la BD et le film, Pascal Rabaté étant aussi réalisateur de cinéma, dépeint tous ses personnages avec une rare justesse, même si dans ce petit théâtre, on voit tout de suite où vont ses préférences. Impossible, il est vrai, de ne pas éprouver de sympathie pour les protagonistes marginaux de cette histoire, ni de ne pas être touché par la charmante histoire d'amour entre deux jeunes que tout oppose. Si Pascal Rabaté est un indéniable maître conteur, il est tout autant un styliste inspiré, les dessins et la mise en scène sont remarquables, tout comme le choix des couleurs dominantes, ocre, brun et sépia, de même que la maîtrise des jeux de lumières et d’ombres. A souligner également le travail éditorial des éditions Rue de Sèvres qui ont su mettre en valeur le travail de l'artiste avec un album grand format, et un papier épais de qualité qui amplifie le plaisir de lecture. Fin scrutateur de la condition humaine, Pascal Rabaté, en situant l'histoire en 1962 où la France est en pleine décolonisation et où la société traditionnelle se craquelle, crée une enthousiasmante ode à la jeunesse, qui commence à rejeter les vieilles valeurs et refuser les destins tout tracés, préfigurant Mai 68, dans ce qui restera un de ses meilleurs albums.

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Tout comprendre sur ce scandale sanitaire et environnemental

Publié le par Michel Monsay

Tout comprendre sur ce scandale sanitaire et environnemental

Parue en 2019, cette bande-dessinée retrace en bulles et en images l'enquête passionnante de la journaliste Inès Léraud sur les marées vertes bretonnes, qu'elle a menée durant trois ans en allant s'installer en Bretagne. Une enquête nourrie de témoignages, d’archives et d’avis scientifiques au fil de laquelle on découvre non seulement la dangerosité réelle de ces algues, et du gaz qui s’en échappe, mais aussi à quel point le sujet est sensible en Bretagne. Ce que nous raconte l’album, c’est aussi l’histoire de la révolution agricole qui transforma la région dans les années 60, les conséquences néfastes de l’élevage intensif, sans oublier les intérêts financiers et politiques qui en découlent. Bref, une affaire complexe qui n’a pas empêché l’album de connaitre un véritable succès auprès du public. Plus de 100 000 exemplaires écoulés en moins de deux ans et des ventes qui ne faiblissent pas. Le dessin de Pierre Van Hove, par le style et la mise en scène, permet de faire passer quelque chose de plus que la simple présentation d’un ensemble de faits et d’informations. Tout ce qu’on peut lire dans cette BD est vrai. Les témoignages, les documents scientifiques, les coupures de presse, les lettres, les mails… avec parfois, dans les bulles, une pointe d’ironie. On est abasourdi par la disparition des échantillons dans les laboratoires, les corps enterrés avant d’être autopsiés, les mensonges des autorités, la mise à l’écart d’experts, les pressions exercées par les lobbies de l’agro-industrie, le silence pesant des agences sanitaires, la défaillance de la justice, la lutte inlassable des lanceurs d’alerte, l'infame pollution de toutes ces rivières et la destruction de la biodiversité… Ce mal prend sa source dans l'ère industrielle post-Seconde Guerre mondiale, celle de la production de masse, de la politique du chiffre et des pesticides à outrance. Avec des agriculteurs embrigadés dans un système bien huilé prêt à tout pour préserver le tourisme, les emplois et les profits. Cette BD indispensable dissèque scrupuleusement ce déni qui dure depuis 50 ans, date de la première marée verte, et ce malgré plusieurs condamnations de la justice européenne. Le constat est effarant.

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La force de la littérature pour raconter l'innomable

Publié le par Michel Monsay

La force de la littérature pour raconter l'innomable

Lauréat du Prix Medicis 2021, le nouveau roman de Christine Angot revient sur le drame qu'elle a vécu adolescente et a déjà traité plusieurs fois : l'inceste, mais jamais avec une telle netteté. Beaucoup considèrent "Le voyage dans l'Est" comme son meilleur ouvrage, et c'est la première fois qu'elle remporte un des principaux prix littéraires. Christine Angot s’approche de son sujet un peu plus précisément chaque fois, met le cœur à nu plus profondément. Les lecteurs qui la découvriront avec ce roman y verront le fonctionnement de l’horreur dans un récit tiré au cordeau, à la fois précis et distancié. Le souci de vérité, justesse et justice, y est extraordinaire. Elle montre, dans des pages insupportables, les mécanismes extrêmement subtils et perturbants qui poussent une jeune fille à se taire, à tomber dans le piège émotionnel tendu par son agresseur et à céder au chantage affectif, tout en révélant les mots et les gestes d’un homme qui affirme sa domination sur l’enfant, et l’assujettit en lui faisant croire qu’il s’agit d’amour paternel. La romancière nous raconte aussi une autre horreur, l’autre visage de la monstruosité, impensable, insoutenable : le silence de l’entourage, son refus de voir, d’entendre, de savoir, de croire, d’intervenir. Le talent de Christine Angot éclate dans la diversité des tons : la voix détachée ou indignée se mêle à la pensée follement intelligente de l’enfant piégée, en quête de maîtrise et de sens, les paroles douces et insinuantes ou la suffisance du père font résonner la menace, on est au cœur même de la détresse. Pourtant, Le Voyage dans l’Est n’est pas animé par l’énergie du désespoir mais par la puissance de l’espoir, la volonté d’être entendue, comme la fille qui s’obstinait à réclamer à son père, lettre morte, une relation normale. Elle aimait, admirait alors cet homme beau et cultivé qui parlait tant de langues. Depuis longtemps déjà, la langue vivante, celle qui vous garde vivante, c’est elle qui la parle. Ce roman est un livre miroir de toute son œuvre avec un style qui a changé par rapport à ses débuts, une sobriété qui rend le récit encore plus implacable et une vraie ambition littéraire. Il était vraiment temps qu’un prix prestigieux vienne mettre en lumière la puissance et l’exigence de l’œuvre que construit Christine Angot depuis plus de trente ans.

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Un roman grisant qui donne tout autant envie de partir que de rester

Publié le par Michel Monsay

Un roman grisant qui donne tout autant envie de partir que de rester

Prix Femina 2019, "Par les routes" est un superbe roman impressionniste sur le temps qui passe, l'altérité, l'amour, c'est aussi une ode à la liberté narrée d’une écriture sans fioriture, simple et légère. Cette écriture de Sylvain Prudhomme est à l’image de ce voyage : calme, attentive, respectueuse. Elle capte les sensations dans leur fugacité, sans regretter leur disparition, forte de la prémonition que d’autres surviendront, comme les images défilant derrière la vitre d’une voiture à pleine vitesse, puis soudain surgissent des moments suspendus que le romancier décrit avec une grâce infinie. Ce roman incarne de belle manière la possibilité d’une littérature lumineuse, qui élève avec générosité ses lecteurs sans occulter les conflits, sans simplifier les tiraillements, voire les profondes remises en question, que l’aspiration à la liberté et au bonheur ne manque pas de susciter. En opposant deux modes de vie, l’un enraciné où le personnage qui l'incarne préfère rester auprès de ceux qu'il aime, et l’autre constamment en mouvement pour vivre au plus près de l’instant présent, "Par les routes" est une belle réflexion sur l’amitié, le désir insatiable d’aller toujours voir ailleurs, le roman donne d'ailleurs le vertige devant la multitude des existences possibles croisées par l’autostoppeur, l'un des trois personnages centraux. C’est aussi une belle déclaration d’amour à la France et à ces villes et villages dont le simple nom donne envie de voyager. L’auto-stop est envisagé ici, autant du côté de l’auto-stoppeur que celui des conducteurs, comme une jolie métaphore de celui qui s'abandonne au hasard, mais aussi de l’ouverture aux autres et des vertus de l’hospitalité, dont le roman explore toutes les facettes. Le charme romanesque et poétique irradie ce livre à la beauté mélancolique qui procure un plaisir délicieux.

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Touchante autobiographie de l'égérie du cinéma d'auteur

Publié le par Michel Monsay

Touchante autobiographie de l'égérie du cinéma d'auteur

Ce récit autobiographique, qui a reçu le Prix Médicis de l'essai en 2019, ressemble à une marelle. Il prend la forme d’un de ces jeux de mémoire à la Georges Perec, où une évocation, un rappel, un lieu, un nom, en font surgir d’autres par enchaînement, par association. Bulle Ogier disperse les pièces d'un puzzle mémoriel qui nous révèle les origines mêmes de son prénom, né du surnom que donnait son oncle à sa mère, enceinte et fille-mère. Après un passage chez Gabrielle Chanel, elle débute une carrière dont le principe directeur est la liberté sans entraves, et qui se construit par la rencontre avec des réalisateurs et metteurs en scène qui forment autant de cercles unis par l'amitié. Elle travaille ainsi avec Fassbinder, Barbet Schroeder (son mari pour la vie), Alain Tanner, Werner Schroeter, Luis Buñuel, Marguerite Duras, Jacques Rivette, Manoel de Oliveira, Jean-Louis Barrault, Luc Bondy, Patrice Chéreau... Ils sont tous évoqués avec l'aide et sous la plume subtile d'Anne Diatkine, journaliste à Libération et amie de la comédienne, mais le livre va fouiller bien plus profond que sa carrière et nous raconte avec humour et pudeur des souvenirs cocasses et d'autres beaucoup plus sombres. Si rien n’est escamoté, les deux viols dont elle fut victime, la mort tragique de sa fille Pascale la veille de ses 26 ans, ces notes graves sont jouées sans gravité, avec une forme d’élégance, où la mélancolie, les décennies d’insomnie, la culpabilité sont dites sans jamais peser. Jusqu’au bout, Bulle Ogier garde le cap sur la légèreté.

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