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28 avril 2017 5 28 /04 /avril /2017 08:21
Une vie après le 20h

Seule femme à avoir présenté en semaine sur TF1 privatisé le journal télévisé le plus regardé d’Europe, Laurence Ferrari continue aujourd’hui sur CNews à nous parler d’actualité et de politique. Du magazine « Sept à huit » sur TF1 dès 2000 à « Punchline » sur C8 en 2017, elle a également animé plusieurs émissions de reportages et d’interviews avec toujours un souci d’innovation.

 

Quelques jours après le débat avec les 11 candidats à l’élection présidentielle sur CNews et BFM TV, Laurence Ferrari revient sur le défi qu’elle a relevé avec Ruth Elkrief en animant cette grande première dans l’histoire de la Ve République. Grande première qui restera unique jusqu’à nouvel ordre, puisque ce sera la seule confrontation entre tous les candidats. La journaliste est plutôt satisfaite de la manière dont l’événement s’est déroulé : « Il n’y a pas eu de prise en otage du débat par un candidat qui aurait créé du trouble, nous voulions un échange républicain qui permette à chacun de s’exprimer. Même s’il a fallu parfois taper du poing sur la table pour faire respecter les temps de parole, s’il y a eu quelques imperfections, des thèmes que l’on n’a pas eu le temps d’aborder, le débat a été globalement de bonne tenue et intéressant. » Elle a pris beaucoup de plaisir dans cet exercice, notamment en observant les réactions des uns pendant que les autres parlaient. En tout cas bien plus qu’en dirigeant avec David Pujadas le débat de l’entre-deux tours en 2012 qui opposait François Hollande à Nicolas Sarkozy, où elle avait été marquée par la tension et la violence de l’affrontement. Entre-temps, elle a aussi présenté avec Ruth Elkrief en novembre 2016 un des débats de la primaire de la droite et en janvier 2017 un de celle de la gauche.

 

Une femme déterminée

Que ce soit dans ce genre de débats ou lors d’interviews, la particularité de Laurence Ferrari est d’être assez spontanée, réactive aux propos de son interlocuteur, concise et percutante dans ses questions. Une interview réussie, à ses yeux, consiste à bousculer le politique : « Il faut le sortir de ses éléments de langage, de son déroulé habituel, il a un rythme, une musique que l’on se doit de bien connaître pour essayer de perturber la mécanique et obtenir une réponse plus naturelle. » Être une femme lorsqu’on est exposé de la sorte, notamment durant ses quatre années au journal de 20h sur TF1, a pour conséquence que l’on pardonne moins que pour un homme. Son moteur, qui lui permet de couper court aux éventuelles critiques, est de savoir se remettre en questions, de progresser afin de moins se laisser déstabiliser et d’avoir le recul historique sur le parcours de son interlocuteur. Cela dit être une belle femme a néanmoins été un atout, reconnaît-elle, tout en précisant qu’il faut d’autant plus gagner ses galons et travailler. L’impression de facilité et de fluidité qu’elle donne à l’antenne nécessite des heures de préparation en amont avec son équipe pour maîtriser au maximum l’actualité du jour et le profil de l’interviewé.

 

Nouvelles chaînes, nouveaux défis

« Le direct Ferrari » de 18h à 20h du lundi au jeudi sur CNews (canal 16 de la TNT) s’est transformé le temps de la campagne en « Grand journal de la présidentielle ». Il s’agit d’une émission avec une interview, un débat et un traitement de la matière politique et des dernières nouvelles. Le dimanche à 11h45 sur C8 depuis septembre 2016, Laurence Ferrari présente « Punchline » un magazine politique davantage dirigé vers les jeunes, qui leur donne la parole et décrypte les phrases fortes de la semaine, comme celle de Philippe Poutou s’adressant à Marine Le Pen durant le débat : « Quand on est convoqué par la police, nous ouvriers, on n’a pas d’immunité ouvrière. Désolé, on y va. » Elle aime la complémentarité de ces deux émissions, par leur approche différente de la politique, et leur format, la seconde étant diffusée sur une chaîne généraliste, la première sur un chaîne d’infos en continu. Souvent critiquées, ces chaînes se sont imposées aujourd’hui dans le paysage audiovisuel, affirme la journaliste : « Elles sont de plus en plus regardées et des processus ont été mis en place pour éviter les erreurs ou donner des informations trop rapidement. Il y a également plus d’émissions avec des personnalités qui permettent un décryptage de l’actualité. »

 

En pleine lumière puis en lumière tamisée

Le 20h de TF1, tous les soirs de la semaine, aucune femme ne l’avait présenté depuis la privatisation de la première chaîne. Dès août 2008, Laurence Ferrari relève le défi en prenant la suite de 21 années de PPDA. Malgré la tension, cela reste une expérience incroyable pour la journaliste qui, au-delà d’être suivie chaque soir par une audience très importante, se rappelle notamment les reportages sur le terrain en Iran, en Afghanistan, au Groenland, l’interview de Barak Obama, la campagne présidentielle de 2012 avec le fameux débat. Après la violence de la surexposition médiatique du 20h et des critiques qui l’accompagnent, elle opte pour un projet plus serein en animant un talk-show 100% féminin sur D8 de 2012 à 2016, Le grand 8. Elle s’entoure de quatre chroniqueuses, dont Roselyne Bachelot avec laquelle le courant passe à merveille. Cette bande de filles qui ne se prend pas au sérieux traite toutes sortes de sujets dans la bonne humeur et parfois l’émotion. Parallèlement, dès 2013 elle présente aussi une émission politique quotidienne sur iTélé, intitulée Tirs croisés, poursuivant ainsi le fil conducteur de son parcours. La journaliste prouve ainsi qu’il y a une vie après le graal que représente le 20h, et se dit bien plus heureuse depuis 5 ans en ayant plus de liberté et de souplesse.

 

Le hasard fait bien les choses

Son enfance à Aix-les-Bains, entre lac et montagne, a été sportive, le ski l’hiver, la voile l’été, ainsi que la course à pied qu’elle pratique toujours aujourd’hui, de même que la natation et la gym qui sont à ses yeux le remède le plus efficace pour évacuer le stress de son métier. Sa vocation est née par hasard, confie-t-elle : « Je voulais être chirurgien mais la médecine n’a pas voulu de moi, je crois qu’elle a eu raison ! J’ai ensuite cherché pour quoi j’étais faite, et après une école d’attachée de presse à Lyon, sans grand enthousiasme, j’ai commencé à faire des stages, notamment à Europe 1 où j’ai eu un coup de foudre pour cette rédaction. Je l’ai intégrée tout en continuant mes études à Paris, en faisant un DESS de communication politique et sociale. » Elle reste ainsi 10 ans à Europe 1 où elle apprend le métier de journaliste en gravissant progressivement les échelons, avant d’intégrer le groupe TF1, d’abord à LCI en présentant des journaux, puis sur TF1 en remplacement de Claire Chazal le week-end. Durant cette période, elle crée avec son premier mari Thomas Hugues le magazine de reportages « Sept à huit », qu’ils présentent ensemble tous les dimanches durant 6 ans, fait assez rare et peut-être même unique pour être souligné. Avant de se voir confier le fameux 20h en 2008, elle part deux années sur Canal+ où elle produit et présente une émission politique assez novatrice, « Dimanche + ».

 

Le travail ne lui fait pas peur

Tout au long de ses 30 ans de carrière à la radio puis à la télévision, elle s’est servi des deux clés qui lui semblent indispensables pour réussir dans son métier : la curiosité et le travail, pour lequel elle n’a pas rechigné, « surtout lorsque l’on n’a pas fait d’école de journalisme », comme elle le souligne. En novembre dernier, la grève à iTélé a fait couler beaucoup d’encre et la position de Laurence Ferrari n’a pas forcément été bien comprise : « J’ai toujours soutenu la rédaction et ses revendications, et je suis restée au plus proche d’elle tout au long de la grève. Simplement, je n’ai pas voulu moi-même faire grève, ça ne fait pas partie de mes valeurs. Nous avons la chance d’avoir un métier de libertés, que l’on doit pouvoir exercer tous les jours, il y a un droit à informer et à être informé. J’ai été très meurtrie que la moitié de la rédaction parte dans ces conditions. »

 

Faire des choix

A 50 ans, le seul petit regret qu’elle peut avoir est de ne pas avoir fait plus de reportages sur le terrain, elle qui voulait à la base être reporter mais a finalement choisi de travailler en plateau : « Etant mère de famille, il est plus simple d’être présentatrice, cela permet de savoir l’heure à laquelle on rentre, que reporter où on ne sait jamais ce genre de choses, le choix s’est imposé de lui-même. » Du coup, c’est vraiment en interview qu’elle s’épanouit le plus : « Dès que j’ai quelqu’un en face de moi, il y a cette interaction dans l’échange, l’adrénaline, le challenge, c’est là que je suis vraie. »

La notoriété est arrivée dans la vie de Laurence Ferrari depuis sa période à TF1, surtout durant ses quatre années au 20h : « Vous entrez dans la vie des gens tous les soirs au moment du dîner, vous faites partie de la famille en quelque sorte. On entre ainsi dans la notoriété sans s’en rendre compte et on n’en ressort jamais. » Si elle vit très bien ce lien avec le public, elle a par contre systématiquement porté plainte pour atteinte à la vie privée contre la presse people. Energique, optimiste et impulsive, elle prend ses décisions très rapidement. En plus du sport qu’elle pratique régulièrement, la lecture a une place de choix dans son temps libre. Elle se voit bien continuer dans la veine politique, d’autant que le quinquennat à venir s’annonce intéressant, selon ses propos, tout en allant un peu plus sur le terrain pour traiter des sujets de société.

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23 mars 2017 4 23 /03 /mars /2017 07:07
La vie comme un roman

Si son nom est souvent associé à la Bretagne, pour laquelle il a une passion et a écrit un dictionnaire amoureux, Yann Queffélec est depuis plus d’une trentaine d’années un écrivain qui compte. De son roman « Les noces barbares », prix Goncourt 1985 à « L’homme de ma vie » sur son père, ses ouvrages, près d’une quarantaine, sont le plus souvent à la fois des succès publics et critiques.

 

Même si pour lui l'écriture est une passion, un besoin viscéral, un métier à plein temps, dans le sens où il n'y a pas une journée sans laquelle Yann Queffélec ne prenne sa plume, il est particulièrement investi actuellement dans l'élaboration du dictionnaire amoureux de la mer. Au vu de la réussite de son dictionnaire amoureux consacré à la Bretagne paru en 2013, il a souhaité en accord avec son éditeur prolonger le bonheur éprouvé à évoquer sa région de prédilection, cette fois en nous contant sa passion de la mer. Pour l'un comme pour l'autre, il écrit l'ouvrage d'environ 800 pages d'un seul et même souffle et non comme une suite d'entrées, puis il le fragmente pour respecter le principe du dictionnaire. L'édition illustrée parue fin 2015, dans laquelle il a tenu à choisir lui-même en grande partie les photos en regard des textes, comporte quelques ajouts comme l'hommage à Florence Arthaud qu'il a bien connue, ou un chapitre plus étoffé sur les phares, quelque peu délaissés aujourd'hui avec les nouvelles technologies comme il le déplore, et pour lesquels il a une grande affection.

 

La Bretagne, la mer et le père

Bien qu'étant né et ayant vécu une grande partie de sa vie à Paris pour des raisons familiales, il se sent avant tout breton. Originaire du Finistère Nord par sa famille, il y passait toutes ses vacances durant son enfance et a continué tout au long de sa vie à faire la navette entre la Bretagne et Paris, ville qu'il aime énormément à la manière d'un touriste de passage. Son centre névralgique étant définitivement la mer, à laquelle il pense de façon quasi obsessionnelle : « Je ne peux pas écrire sans être en permanence relié à des images ou des métaphores maritimes, le style cadencé que l’on me prête est certainement dû au bruit de la mer qui ne quitte jamais mes tympans. »

S’il y a une personne qui a influencé Yann Queffélec, il s’agit bien de son père Henri sur lequel il a écrit en 2015 « L’homme de ma vie » : « J’avais besoin de faire le point à ce moment de mon existence avec cet homme prodigieux, et la relation racinienne que l’on a eu. Je l’aimais, il ne m’aimait pas, mais je n’ai jamais voulu en avoir un autre, j’ai toujours été fier de l’avoir eu pour père. En m’attelant à ce livre, j’ai trouvé une écriture contradictoire qui m’a bien plu entre l’éloge, la célébration du talent d’écrivain de mon père à un moment où il est de moins en moins connu, tout en rappelant l’injustice dont il a fait preuve à mon égard. » On sent bien que si la plaie est refermée, le fait de remuer ces souvenirs a été douloureux même si l’écrivain dit s’être amusé à retrouver l’homme drôle et spirituel qu’était son père.

 

Les dessous de l’écriture

Près d’une quarantaine de livres à son actif, qu’il a tous écrits à la main : « J’ai l’impression qu’un ordinateur ne draine pas toutes les couches de la sensibilité qu’un stylo est capable de sonder au plus profond. » Pour lui, un écrivain s’améliore avec l’âge, son savoir-faire s’affine, son écriture se simplifie. Le point de départ de ses romans est toujours une image, une scène qui l’a frappé provenant entièrement de son imagination. A partir de là, il développe des situations, voit comment elles peuvent s’enchaîner, se familiarise avec les personnages et seulement après envisage un plan et une mécanique. Pour Les noces barbares, voici le point de départ qu’il avait en tête : « Une gamine en petite robe des années 1950 dans une région sablonneuse, elle rejoint amoureusement le militaire qui l’a demandé en mariage à ses parents et qui va la violer avec ses copains avant de repartir pour les Etats-Unis. »

La notion de style, selon lui, est très importante dans la qualité d’un roman et dans ce qui fait un grand écrivain, mais elle doit être accompagnée de l’émotion que procure une histoire et de vrais personnages avec toutes les contradictions dont peut faire preuve un individu. Ce dernier point manque souvent, à ses yeux, dans les romans français. Il reste convaincu que le roman est le plus beau genre de la littérature : « J’aime cette schizophrénie de l’écriture autorisée par un roman, ce dédoublement, ce moment où un écrivain se met à parler avec la voix de quelqu’un, sa violence, ses sentiments barbares auxquels il n’était absolument pas préparé et qui ne sont pas les siens. »

 

Le prix Goncourt

Défenseur des prix littéraires, il les juge forcément injustes mais reconnaît leur pouvoir : « Ils font de la littérature une fête, ils créent de l’enthousiasme, mobilisent l’attention, divisent l’opinion, mettent de la passion là où il n’y en a pas assez le reste du temps. » Yann Queffélec a été lauréat du prix Goncourt en 1985 pour son deuxième roman, « Les noces barbares », qui s’est vendu toutes éditions confondues à plus de 2 millions d’exemplaires, a été traduit dans plus d’une trentaine de pays et adapté au cinéma deux ans plus tard. Le moins que l’on puisse dire est qu’il a apprécié cette récompense à sa juste valeur : « J’ai manifesté trop bruyamment ma satisfaction, non pas de manière orgueilleuse mais j’étais dans la jubilation permanente, j’invitais tout le monde à déjeuner. Ce comportement a exaspéré le milieu littéraire, je peux le comprendre mais comme mon père m’avait fait honte à cause de ce prix, j’allais flamber. »

Il ne considère pas pour autant qu’il s’agisse de son meilleur roman mais reconnaît que malgré ses maladresses de débutant l’histoire et les personnages ont touchés. Ses préférences vont plutôt à « Disparue dans la nuit », ou « Les sables du Jubaland » même s’il n’aime pas les titres, et « Boris après l’amour » son roman le plus britannique à la fois tragique et railleur, surprenant et varié dans les directions qu’il prend.

 

Une vocation naturelle

Son enfance lui a laissé un souvenir contrasté. Tout en étant très entouré, il était un gamin solitaire à cause du comportement dépréciateur de son père, et se racontait en permanence des histoires. Sa vocation est certainement née de cela mais aussi de sa mère : « Elle me racontait merveilleusement bien des histoires et je voulais faire aussi bien qu’elle en racontant des histoires aux autres. » Sa mère décède alors qu’il vient juste de finir Hypokhâgne, il décide alors de se consacrer à sa passion du bateau, univers qu’il a côtoyé durant toute son enfance avec son oncle yachtman, à tel point qu’il ne se rappelle plus à quand remonte sa première fois sur un bateau. Avec son propre voilier, il navigue durant quelques années pour son plaisir ou en transportant des passagers mais sa petite entreprise fait faillite, n’étant pas un homme d’affaires selon ses dires. Grâce au prix Goncourt, il se rachètera un superbe voilier de 15 mètres et même si aujourd’hui il n’a plus de bateau, il continue à naviguer ponctuellement sur ceux des copains, notamment avec de grands marins comme Thomas Coville ou Franck Cammas lors de petites sorties en mer de 3 ou 4 jours.

 

La chance au rendez-vous

A 25 ans, il a l’opportunité d’écrire pour les pages culturelles du Nouvel Obs., il y découvre avec enthousiasme la littérature internationale, qui va l’aider dans son approche de l’écriture. La liberté des auteurs américains le fascine, il en rencontre un certain nombre, notamment Jim Harrison qui devient un ami. Son rédacteur en chef au Nouvel Obs., Pierre Ajame, qui dirige une collection musicale chez un éditeur, lui commande la biographie d’un compositeur de son choix. Ce sera Béla Bartók, que Yann Queffélec admire tant pour sa musique que pour sa personnalité rebelle. Il s’agit de sa première publication et l’on sent tout de suite un souffle romanesque qui va caractériser toute son œuvre, quel que soit le type d’ouvrage. La musique aura une place à part dans sa vie, surtout le piano, avec déjà son père qui en jouait, puis sa sœur Anne et sa première femme Brigitte Engerer, deux très grandes interprètes. Le hasard lui fait rencontrer la grande éditrice Françoise Verny, qui a lancé bon nombre d’écrivains. Elle croit tout de suite en son talent et lui permet de publier son premier roman « Le charme noir », sur la guerre d’Algérie.

 

Ecrire, boire et manger

Chaque matin, Yann Queffélec observe le même rituel qu’il ne changerait pour rien au monde, il se lève vers 7h, démarre par 20 minutes de lecture et à 7h45 il se lance : « Lorsque je me mets à écrire le matin, il y a une demi-heure de grâce, comme sur un bateau qui file vers le large sur une mer formée mais pas trop forte. La page se donne, s’ouvre, s’abandonne et vous êtes le roi. » Carpe Diem est bien la maxime qui le caractérise le mieux, ce bon vivant qui aime boire et manger avec ses amis et qu’il a du mal à quitter ensuite, aime par-dessus tout la vie : « J’ai énormément de mal à aller mal. » En plus de la voile, le sport a toujours été présent, notamment le tennis et la course qu’il continue toujours à pratiquer.

A 67 ans, il a l’intime conviction que le moment est venu pour lui d’écrire ses plus beaux livres : « Je suis à la fois dans un état de demi sagesse, en tout cas moins tout fou que je ne l’étais, j’ai tous mes moyens physiques et mentaux à ma disposition, et en plus un savoir-faire apporté par le temps et l’expérience. »

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6 janvier 2017 5 06 /01 /janvier /2017 09:23
La performance de jeu

Beaucoup le connaissent par Catherine et Liliane, le programme court humoristique en clair sur Canal +, mais Alex Lutz est avant tout un formidable performeur de one-man-show, ce qui lui a valu le Molière de l’humour cette année. Il est également metteur en scène pour d’autres artistes, et en tant qu’acteur on commence à le voir de plus en plus au cinéma où il a aussi réalisé son premier film.

 

Alors qu’il s’apprête à démarrer le tournage d’un film dans lequel il tient le rôle principal, Alex Lutz a dû annuler à contrecœur quelques représentations en province de son spectacle, à cause du changement de dates du tournage. Parallèlement il continue Catherine et Liliane sur Canal + à 20h45 en clair, mais en dehors du Petit journal depuis la rentrée de septembre. Alex Lutz est Catherine, la blonde, et Bruno Sanches est Liliane dans cette revue de presse facétieuse parfois cinglante, où deux secrétaires épluchent l’actualité des personnalités du spectacle et de la politique. De plus cette année, une fois par semaine un invité vient se prêter au jeu, et le vendredi les deux compères interprètent une parodie de souvenirs télévisuels, cela peut être une série, une chanson, une publicité. Comme les tournages de ces petits programmes sont groupés sur une journée ou deux, Alex Lutz en profite dès qu’il le peut pour filer près d’Orléans dans sa maison avec ses chevaux et ses prairies, où peu à peu il s’installe. C’est le parfait compromis qu’il recherchait avec sa femme et son fils, un joli coin de campagne pas trop loin de Paris.

 

Catherine est débordée …

A la fois, humoriste, acteur, metteur en scène et auteur, Alex Lutz aime alterner des périodes où il ressent un énorme appétit pour s’exprimer artistiquement sous différentes formes, et d’autres durant lesquelles il n’a envie de rien et n’est pas malheureux pour autant. Actuellement, plutôt dans une phase assez dense, il vient de mettre en scène avec beaucoup de plaisir Caroline Loeb dans un monologue où elle s’approprie la parole de Françoise Sagan.

Si la séparation avec Yann Barthès et le Petit journal a été un déchirement de part et d’autre, Alex Lutz et Bruno Sanches n’ont jamais eu aucun problème avec Vincent Bolloré quant à leur liberté de ton. L’irrésistible interprète de Catherine a par ailleurs le soutien de Canal + pour ses spectacles et ses films, il n’avait donc aucun intérêt à quitter la chaîne. L’idée de Catherine et Liliane est née dans la rue, où les deux comédiens en se promenant tombent sur deux femmes pipelettes et ils se mettent spontanément à les imiter. Après avoir creusé l’idée, ils la proposent à M6 puis la développe un peu plus sur France 2 dans l’émission de Stéphane Bern « comment ça va bien », avant que Canal + leur mettent le grappin dessus en 2012 et permette au tandem d’acquérir une belle notoriété.

 

Le bonheur d’incarner

La capacité d’Alex Lutz à se métamorphoser, notamment en femme, en le faisant aussi bien, est le fruit d’un incroyable don d’observation et de retranscription, doublé d’une passion pour les rôles de composition : « Le moindre détail a son importance et doit trouver en soi la vérité permettant au geste qui n’est pas le vôtre de devenir le vôtre avec le plus de sincérité possible. J’aime les personnages qui ont un genou à terre, qui sont humains, vulnérables, je déteste le cynisme, l’œil amusé, le gros malin qui sait tout. Je préfère la poésie, mon humour n’est pas systématiquement drôle, il y a de la folie, de l’absurde. » Déjà petit, lorsqu’il y avait une grosse colère familiale à table, il cherchait quelque chose de drôle pour désamorcer, aujourd’hui encore il ne met jamais de l’huile sur le feu et préfère avoir un humour apaisant. Dans son spectacle, dont l’affiche fait penser à une publicité pour Kinder, il y a de l’enfance et de la nostalgie qu’il moque allègrement. Si l’écriture est un moment douloureux il n’envisage pas de la confier à quelqu’un d’autre, et c’est très tôt le matin qu’il est le plus efficace, étant facilement déconcentré le reste de la journée.

 

Une consécration qui en appelle d’autres

En mai dernier, Alex Lutz a présenté la cérémonie des Molières sur France 2, dont il garde un souvenir fort : « Je suis très heureux de ce que l’on a pu faire, il y a eu des moments d’onirisme que je voulais présents à la télé, et les différents sketches ont représenté tous les théâtres : absurde, lyrique, sérieux, poétique. » Durant cette cérémonie, il a reçu le Molière 2016 de l’humour, une récompense qui l’a beaucoup touché, lui qui a toujours été très moyen dans ses études. Il a su assez tôt qu’il voulait être artiste et avait déjà ce goût pour l’observation des gens, des situations, ainsi que pour l’imitation. Adolescent, il commence à prendre des cours de théâtre amateur à Strasbourg, sa ville d’origine, et dès l’âge de 17 ans il touche ses premiers cachets de comédien professionnel. Tout s’enchaîne assez rapidement, en plus de jouer il accepte, même s’il ne sait pas le faire, de s’occuper de la scénographie, de l’éclairage, d’être assistant à la mise en scène, afin de pouvoir vivre de son métier. Puis, il crée sa compagnie de théâtre, commence à écrire et mettre en scène, rencontre les bonnes personnes d’abord dans la capitale alsacienne, puis à Paris, Sylvie Joly, Pierre Palmade, et Jean-Marc Dumontet son producteur avec lequel il entretient une relation d’une grande franchise, qui va lui permettre d’affiner son one-man-show et rencontrer un beau succès dès les premières représentations en 2007.

 

Acteur et metteur en scène

Il a mis du temps à assumer qu’il était vraiment acteur : « J’ai commencé tôt mais j’étais très mal dégrossi, pas fini. Un garçon lorsqu’il est jeune, à l’image du vin, n’est pas très bon, il a besoin de se buriner, on a rien envie de lui donner, alors qu’une fille dès 16 ans peut faire des merveilles. » Parallèlement, être metteur en scène est aussi important pour Alex Lutz : « Je suis très concret dans mon approche de la mise en scène afin que le comédien me donne ce que j’attends de lui ou d’elle. Je ne suis pas hystérique mais je n’aime pas les palabres pendant trois heures et préfère que l’on essaie, quitte à se tromper et recommencer. » Même si son nom est associé à l’univers de la comédie en tant qu’acteur, il aime aussi les rôles plus dramatiques et a d’ailleurs joué Brecht et Beckett pour le théâtre public. Au cinéma, qui est arrivé plus tard dans sa carrière, on commence à lui proposer des personnages plus contrastés. En 2015, il a même réalisé son premier film, « Le talent de mes amis », qui n’a pas très bien marché mais il le prend avec philosophie : « Cela m’a fait de la peine tout en me remettant les idées en place. Le succès n’est pas un dû, celui que je rencontre sur scène ou avec Catherine et Liliane n’implique pas que le public va se précipiter lorsque je fais un film, c’est normal. »

 

Les avantages et les inconvénients

A 38 ans avec déjà 20 années de carrière, lorsqu’on lui demande de regarder dans le rétroviseur, il y a d’abord les rencontres marquantes qui reviennent, au premier rang desquelles Sylvie Joly, qu’il a côtoyé de manière très proche et dont il a mis en scène le dernier spectacle, il cite aussi Depardieu, Jean Dujardin, Claude Lelouch et Mario Luraschi le célèbre cascadeur et dresseur équestre pour le cinéma avec lequel Alex Lutz travaille actuellement. A côté de cela, le plaisir énorme d’un Olympia ou d’un Châtelet qui se lève à la fin de son spectacle reste inouï pour l’humoriste : « Il faut le prendre comme un shoot mais ce n’est pas cela qui est important dans la vie. » Au rayon des retours très positifs, il y a aussi des grands acteurs comme Michel Bouquet ou Isabelle Adjani qui l’ont complimenté sur son travail, ou les très nombreux articles élogieux dans la presse. A l’inverse une critique injuste, qui se méprend sur l’origine et la motivation d’un projet, comme celle du journal Le Monde sur « Le talent de mes amis », le touche vraiment : « J’aurai préféré qu’elle critique le film plutôt que de s’en prendre au fait que je venais de Canal + avec un financement facile. Si j’avais voulu faire un film simple avec 12 millions de budget et un casting de choix, j’aurais fait Catherine et Liliane, au lieu de ça j’ai fait un film avec mes copains et aucune personne connue. C’est d’autant plus dommage que cette journaliste est une belle plume, mais l’axe utilisé pour taper n’était pas loyal. »

 

Une nature passionnée

Parfois un peu colérique, il est joyeux et mélancolique à la fois, généreux, fidèle, et aime qu’on le laisse tranquille dans son coin. Lorsqu’il n’est pas sur scène, devant ou derrière une caméra, ou avec une perruque blonde sur la tête, il aime par-dessus tout monter à cheval, peindre, cela a failli être sa vraie vocation, et se balader dans la campagne. Le succès, il l’apprécie à sa juste valeur mais il ne veut pas qu’il soit trop envahissant : « J’aime bien qu’on me reconnaisse, mais si cela n’arrive pas c’est très bien aussi. Parfois il y a un petit regard du genre : ah tiens ce ne serait pas la bonne femme qui fait Chantal et Marianne … »

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23 septembre 2016 5 23 /09 /septembre /2016 08:03
Avec style

Nommé en juin dernier directeur artistique de la maison de couture pour hommes Francesco Smalto, Eric Bergère dessine depuis 36 ans autant une mode féminine que masculine pour des grands noms du luxe mais aussi des marques grand public. Après avoir créé les collections pour femme d’Hermès durant 9 ans, il a travaillé pour Lanvin, Inès de la Fressange, des créateurs japonais sans oublier Aigle, La Redoute, Burton ou Cyrillus

 

Prendre les commandes artistiques de la maison Francesco Smalto, qui a été le premier couturier pour hommes à Paris en 1962, est pour Eric Bergère à la fois un grand bonheur qui va lui permettre d’exprimer pleinement son talent et un défi pour redonner à cette marque prestigieuse son lustre passé. Avec ses ateliers intégrés de travail à la main, son sur-mesure haute-couture, sa collection de prêt-à-porter de luxe, Smalto reste la seule maison de couture parisienne entièrement dédié à l’homme. En acceptant d’en devenir le styliste attitré, Eric Bergère, à 56 ans, n’a pas renoncé pour autant à travailler en freelance, statut qu’il privilégie depuis son départ d’Hermès en 1989 et dont il apprécie la liberté, le regard critique extérieur qu’il procure tout en étant partie prenante du projet.

Il collabore ainsi au Japon à la fois avec un couturier pour lequel il dessine des modèles féminins, et avec deux distributeurs en créant des petites collections pour homme : « le Japon est pour moi une source d’inspiration depuis longtemps, c’est un marché très pointu, difficile, bien informé, grand consommateur de mode. Les gens ne portent pas deux saisons de suite le même vêtement, leur apparence étant très importante pour montrer leur respect aux autres et à la société. N’ayant pas beaucoup de vacances, ils consacrent un budget conséquent à leur garde-robe, à la fois pour eux et pour soutenir l’économie du pays, et de ce fait les boutiques sont pleines de gens qui achètent. Pour un directeur artistique comme moi, c’est très motivant de voir cette énergie en comparaison de la déprime européenne en matière de consommation. »

 

Une maison qui le faisait rêver

La mission d’Eric Bergère chez Smalto consiste à retrouver l’ADN de la marque avec ses spécificités, ce style qui a tant plu dans les années 1970 notamment dans les milieux culturels et politiques, tout en l’actualisant en termes de proportions, d’aspect, et de matières. Belmondo, Delon, Aznavour, Gainsbourg pour ne citer qu’eux s’habillaient chez Smalto, aujourd’hui il s’agit plus de rois, présidents ou dirigeants, notamment pour le sur-mesure. Le nouveau styliste, hormis deux costumes emblématiques qui sont reconduits chaque année mais dont il vient de proposer en plus une version modernisée, doit trouver pour chaque collection l’équilibre entre un classicisme chic et minimaliste pour une clientèle sérieuse, et des vêtements plus décontractés mais qui gardent l’esprit de la maison : « Smalto rend l’homme beau, élégant et puissant. Les dessins chez Smalto sont très graphiques, géométriques, je suis contre les fleurs et les cachemires. » En recevant le label entreprise du patrimoine vivant en 2012, c’est le savoir-faire unique et le travail d’excellence de la maison de couture masculine par référence qui ont été récompensés.

 

Au cœur de la création

Dessiner un modèle pour Eric Bergère est le fruit d’une longue réflexion et d’une curiosité visuelle de chaque instant : « Un dessin est la synthèse de plusieurs idées que l’on a tout au long de l’année, en se nourrissant d’art sous toutes ses formes, mais aussi dans les périodes plus calmes après les collections, en prenant le pouls de la société, en observant comment vivent les gens. Au moment de dessiner il faut avoir une vision globale de la collection, une allure. De cette allure, je dois produire des modèles qui vont se coordonner, se répondre. » Si l’on a l’impression que tout a déjà été fait, qu’il doit être difficile de se renouveler, le styliste nous explique les dessous de la création : « La mode est comme un code secret à 10 chiffres ou comme une recette de cuisine, il y a d’innombrables possibilités d’inventer. C’est une question de proportions dans la matière, la coupe, les détails, les couleurs, les dessins, les effets que l’on veut rendre. Les recherches actuelles sur les matières, qui doivent être de plus en plus comme une seconde peau, donnent un réel espoir sur la création. Les matières naturelles comme le lin par exemple ont encore beaucoup à nous apprendre. »

 

Des débuts fracassants

L’entrée d’Eric Bergère dans le métier s’est déroulée à l’image d’un véritable conte de fée, puisqu’il a été embauché chez Hermès à 19 ans comme responsable de la collection de vêtements pour femme, sans jamais avoir été assistant. En voyant son dossier de fin d’études de l’école Esmod, Jean-Louis Dumas le remarquable président de la célèbre enseigne de luxe lui a dit : « Tout ce que vous avez dessiné dans votre dossier est exactement ce que l’on aimerait trouver chez Hermès. » Dès ses premières créations en 1981, le travail d’Éric Bergère est apprécié tant par la presse que par la clientèle, le seul problème réside au Japon. Sa collection de l’époque comportait beaucoup de grands manteaux, qui n’étaient pas adaptés ni aux portants des boutiques japonaises où il fallait les plier pour les exposer, ni surtout aux femmes majoritairement de petite taille. Hermès l’envoie alors sur place pour qu’il comprenne les caractéristiques de la mode dans ce pays, avec lequel commence pour lui une longue histoire qui est toujours d’actualité 35 ans plus tard.

 

Une carrière éclectique

Après neuf ans chez Hermès, le jeune styliste a l’opportunité de prendre la suite de Giorgio Armani chez Erreuno, maison de couture italienne basée à Milan. Il y dessine durant sept ans des vestes et tailleurs dans un contexte très différent, et continue à apprendre son métier tout en créant. Dès cette période, il se met en système de freelance et travaille ensuite pour Lanvin où il crée des collections de prêt-à-porter pour femme, puis aide Inès de la Fressange, qui a été son mannequin chez Hermès,  à monter ses premières collections. Il enchaîne les collaborations tout au long de sa carrière en l’expliquant ainsi : « On a toujours fait appel à moi compte-tenu de mon expérience chez Hermès et du style masculin que j’ai développé dans les collections pour femme. Au début de ma carrière, mon style était austère, j’aimais la rigueur des costumes masculins et des vêtements ecclésiastiques, puis mon passage en Italie m’a appris à dessiner des modèles plus sexys, plus fluides et avec le Japon j’ai intégré d’autres proportions et une touche de féminité, de raffinement. »

Pour ne pas ressentir une grande frustration s’il ne l’avait pas fait, il crée en 1995 sa propre marque et rencontre une vraie demande des japonais. Mais le rôle de chef d’entreprise est de trop, il ne peut pas tout assumer et comme il n’a pas rencontré son Pierre Bergé, selon ses propos, il arrête en 2001 et reprend le freelance. En collaborant avec des marques de plus grande distribution comme Aigle, La Redoute Burton of London ou Cyrillus, il connait la satisfaction d’habiller un public plus large mais doit se contenter d’une qualité moindre. Cela dit, il n’a jamais fermé la porte à quiconque même si aujourd’hui la boucle est bouclée entre Hermès et Francesco Smalto, où il travaille avec des matières exceptionnelles sans limite de prix. Cette faculté d’adaptation pour réaliser un défi, même lorsque les budgets sont restreints, n’est pas donnée à tous les stylistes qui se comportent souvent comme des divas. Par ailleurs son perfectionnisme, qui est forcément un atout dans son métier, l’amène parfois à être un peu rigide.

 

Une inclination dès l’enfance

Toutes les femmes de sa famille travaillaient dans le domaine du textile, ses grands-mères, ses tantes, et il a très jeune été attiré par la mode tout en pensant que c’était impossible d’y arriver. Heureusement son père, voyant la qualité des dessins de mode qu’Eric Bergère a commencé à réaliser dès l’âge de 8 ans, l’oriente vers un Bac Industrie de l’habillement : « En regardant la télé durant mon enfance, je trouvais souvent une speakerine, une chanteuse ou une actrice mal habillées, je leur dessinais alors une nouvelle tenue. » Croyant fermement en son fils, il convainc ensuite l’école Esmod de lui faire sauter la première des trois années de formation, dont il sortira 1er ex-æquo avec les suites que l’on connait. Outre le président d’Hermès à ses débuts puis plus tard Inès de la Fressange qui ont décelé son talent et l’ont soutenu, Christian Lacroix, son opposé en termes de style, devenu un ami, a appuyé sa candidature en Italie et au Japon.

 

Smalto dans sa vie

Chaque semaine, son temps est désormais partagé de moitié entre Paris et la Camargue au milieu de nulle part, où il se sent chez lui loin du monde avec ses livres et ses DVD. Il aime par ailleurs aller nager à la piscine, qui a sur lui un pouvoir relaxant et où après quelques longueurs il voit plus clair dans des idées qui lui paraissaient confuses avant. La musique classique accompagne sa vie au quotidien même lorsqu’il travaille, et avec sa nouvelle équipe il a pour ambition de projeter Smalto dans le futur : « Cette maison de couture était une belle endormie avec une jolie garde-robe qui avait besoin d’être dépoussiérée et renouvelée. »

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9 septembre 2016 5 09 /09 /septembre /2016 06:53
Une magnifique autodidacte

Féministe de la première heure, Sonia Rykiel a inventé avec une incroyable liberté une mode élégante et décontractée qui a tout à la fois célébré et libéré le corps de la femme dans son quotidien. L’audace dont elle a fait preuve en réinventant la maille, le velours, en imposant les rayures, a influencé beaucoup de grands couturiers et incarné une façon d’être, une allure.

 

Une grande dame de la mode française s’en est allée à 86 ans des suites de la maladie de Parkinson dont elle souffrait depuis près de 20 ans. Celle que l’on appelait la reine du tricot avait su créer au cœur des années 1960 un style reconnaissable entre tous, dont la réputation internationale ne s’est jamais démentie. C’est un certain style Rive-gauche, un petit morceau de Saint-Germain des près qui nous a quitté, tant Sonia Rykiel était associée à ce quartier parisien et à son esprit bohème. Elle y a fréquenté nombre d’écrivains et d’artistes en participant dans son domaine au bouillonnement créatif de ce haut lieu de la vie culturelle de la capitale. Avant même Mai 68, elle a contribué à la libération de la femme avec des vêtements sans entraves débarrassés des artifices et des diktats de la mode des années 1950. Pour cela, elle refuse les doublures, impose les coutures à l’envers, supprime les ourlets, crée les rayures colorées, réinvente le pull-over, voilà en quelques signes distinctifs l’allure Rykiel à la fois chic et désinvolte.

 

Loin de la mode

Pourtant, rien ne prédestinait Sonia Rykiel à devenir une figure incontournable de la mode. Née en 1930 à Paris dans une famille juive d’origine russe et roumaine, elle est l’aînée de cinq filles dont l’enfance a été gâchée par la guerre, et se comporte en véritable garçon manqué au sein de la maisonnée Flis, son nom de naissance. Elle grandit dans une ambiance à la Tchekhov avec des grands-mères qui mitonnent des bons petits plats russes, une mère qui est navrée que sa fille soit si rousse, et des conversations passionnées où il est question de politique, littérature et toutes formes d’art. Elle-même a toujours eu besoin des mots tout au long de sa vie, écrire et lire étaient aussi indispensable pour elle que faire l’amour ou créer. Les livres étaient omniprésents autant dans son appartement que dans sa boutique historique du boulevard Saint-Germain parmi les vêtements.

 

Un mariage qui change tout

C’est en se mariant en 1954 avec Sam Rykiel que la mode entre littéralement dans sa vie, même si à l’époque elle a pour ambition d’avoir dix enfants. Rien ne lui plaît dans le magasin de prêt-à-porter de son mari, et alors qu’elle attend son premier enfant elle fait fabriquer une robe de grossesse qui l’embellit et ne ressemble à aucune autre. Puis en 1962, elle demande à un représentant italien de lui faire un pull à sa convenance, le fait reprendre à sept reprises avant d’obtenir satisfaction : il est court, près du corps, en mailles fines et serrées, et ne ressemble en rien aux gros pulls qui se faisaient à l’époque.

C’est tout de suite un énorme succès, d’abord dans la boutique de son mari, puis en couverture du magazine Elle avec Françoise Hardy, avant que Audrey Hepburn, Brigitte Bardot, Sylvie Vartan et les magazines américains craquent pour ce petit pull moulant et lancent la carrière de Sonia Rykiel. Sans avoir appris les règles ni les codes de la mode, elle apporte une fraîcheur et une liberté qui révolutionnent la perception que les femmes ont de leur corps et du vêtement. Elle appelle cela la démode : Principe selon lequel il faut porter le vêtement pour son propre corps et non en fonction des diktats que la mode lui impose. Comme elle disait : « Le pantalon, c’est la possibilité de l’égalité entre les femmes qui ont de belles jambes et celles qui n’en ont pas. »

 

Une réussite exemplaire

Une vocation est née devant l’engouement autour de ce petit pull, la nouvelle styliste affranchie en imagine de toutes sortes y compris avec des rayures, ce qui devient une de ses marques de fabrique. Elle crée ensuite des tuniques, pantalons, robes qu’elle vend dans la boutique de son mari jusqu’en 1968, date à laquelle naît la maison Sonia Rykiel avec une première collection et un premier défilé de mannequins heureuses de vivre, magnifique particularité que la couturière perpétuera jusqu’au bout dans cet univers plutôt froid de la mode. Elle ose tout et chaque fois fait mouche, le jogging en velours, la maille, le strass, les inscriptions sur les pulls. En 1977, elle est la première à dessiner des modèles pour les Trois Suisses. Elle crée ensuite une collection homme, une autre pour enfants, des parfums, des costumes de spectacles, la décoration de grands hôtels.

La consécration devient internationale, sa fille Nathalie vient la seconder dès la fin des années 1970 avant de reprendre le flambeau en 1995 même si la créatrice à la chevelure orange et aux yeux verts sera toujours présente jusqu’en 2012 malgré la maladie. La mère et la fille ont longtemps résisté avant de s’associer avec un fonds d’investissement chinois, après plus de quarante ans d’indépendance et de totale liberté. Cette femme, à la fois gourmande de tous les plaisirs de la vie, notamment le chocolat, les cigares, le bon vin, et grande séductrice, ne s’est jamais départie de son humour qui a même été présent jusqu’à ses obsèques.

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22 août 2016 1 22 /08 /août /2016 08:05
L’historien philanthrope

C’est pour permettre à de bons élèves de milieux défavorisés au Bénin, au Vietnam et à Paris de poursuivre leurs études, qu’Odon Vallet a créé en 1999 la Fondation Vallet avec la fortune héritée de son père. Le célèbre historien des religions, qui a enseigné toute sa carrière à Sciences-Po et à l’Université Panthéon-Sorbonne, a aussi écrit de nombreux ouvrages et son expertise est souvent recherchée par les médias.

 

En arrivant dans l’appartement parisien d’Odon Vallet, on est frappé par la quantité de livres qui s’amoncellent dans tous les recoins. En plus des siens, il s’apprête à emmener au Bénin un grand nombre d’ouvrages neufs pour alimenter le réseau de bibliothèques qu’il y a créé, le plus grand de l’Afrique francophone. Avec ses 4000 lecteurs par jour, il est le seul réseau au monde dont le nombre de lecteurs augmente de 20% chaque année. La pauvreté et le manque de connaissances dans l’intérieur des terres au Bénin et dans les pays avoisinants faisant le jeu de Boko Haram et de l’Etat islamique, Odon Vallet contribue ainsi avec sa Fondation à lutter contre la radicalisation.

 

La fondation comme une évidence

C’est en héritant de la fortune de son père, dirigeant d’une compagnie d’assurance, qu’il décide de créer en 1999 la Fondation Vallet sous l’égide de la Fondation de France. Cet héritage intervient bien après la mort traumatisante de Jean Vallet dans un accident de voiture alors qu’Odon n’a que 7 ans : « Mon père était d’un milieu très modeste et a eu beaucoup de difficultés à financer ses études, c’est en pensant à lui que j’ai créé cette fondation destinée à aider des jeunes ayant de grands mérites scolaires et de faibles ressources financières. J’ai choisi le Vietnam où la réussite scolaire est souvent remarquable, le Bénin, un des rares pays africains francophones qui soit pacifique et démocratique, enfin vu que je suis parisien, l’Académie de Paris avec principalement les écoles d’art appliqué où il y a de vrais besoins sociaux et pas d’internat. Il s’agit de la fondation la plus importante au monde en matière de bourses d’excellence, j’en ai remis 51 000 en 16 ans à la fois au Vietnam, au Bénin et à Paris. »

Cette fondation vit des revenus de son patrimoine et de dons très généreux qui sont entièrement utilisés pour les bourses et les actions sur le terrain. Pour limiter les frais généraux et être le plus efficace possible dans l’aide apportée aux jeunes, Odon Vallet n’a pas voulu commettre l’erreur de nombreuses fondations ou associations humanitaires qui sont présentes dans un trop grand nombre de pays. Lorsqu’on lui parle de sa philanthropie, il précise qu’au-delà de l’argent elle demande aussi beaucoup de temps, ce dont il disposait malgré toutes ses occupations car pour des raisons familiales complexes il n’a pas d’enfant.

 

Son action récompensée

À ses yeux, cette philanthropie s’est développée progressivement, notamment en réalisant que l’action de sa fondation était une réussite. Avec un taux de succès aux examens de 97% des boursiers au Bénin et à Paris, et de 100% au Vietnam, il ne peut que se réjouir de la pertinence de son action. Comme le don est fondé sur l’échange, selon l’ethnologue Marcel Mauss, outre cette satisfaction des résultats, les jeunes qu’il côtoie régulièrement lui apprennent beaucoup dans des domaines qui lui sont étrangers : Les sciences exactes, les technologies et les métiers d’art. Alors qu’il repart prochainement au Vietnam et au Bénin accompagné de deux boursiers très brillants, il indique : « Dans la fondation, nous avons eu le premier béninois polytechnicien, ce qui a été une fierté immense pour le pays. A côté de cela, je remets dans ce pays beaucoup de bourses dans les lycées agricoles et professionnels dont les filières débouchent sur des métiers dont le Bénin a besoin. » Il est probablement le français qui connaît le mieux ces deux pays. Ce sont d’ailleurs les deux seuls pays dans lesquels il se rend aujourd’hui, alors qu’il a beaucoup voyagé tout au long de sa carrière.

Lauréat du grand prix BNP-Paribas de la philanthropie, certains disent le Nobel de la philanthropie, il est sensible au fait d’avoir été récompensé au même titre que des personnalités comme Viviane Senna, la sœur du pilote mort accidentellement, qu’il estime énormément pour son action visant à aider des jeunes brésiliens à faire des études.

 

Un investissement total

Odon Vallet a souhaité dès le départ qu’il y ait une traçabilité de l’argent. Il remet lui-même de la main à la main dans des enveloppes les 3700 bourses attribuées chaque année, pour éviter notamment que des chefs d’établissement prennent un pourcentage. Cela permet aussi aux jeunes de savoir d’où vient l’argent, ensuite des assistantes sociales au Bénin vérifient que cet argent n’est pas dépensé n’importe comment : « Il ne faut jamais donner un sou sans vérifier que l’argent est bien utilisé. » La devise de la fondation est : Le dessein d’une vie, le soutien d’un ami. Cette expérience depuis maintenant près de 17 ans a conforté son initiateur dans l’idée que l’on peut agir dans un certain domaine ayant des limites pédagogiques et géographiques. Il a pris l’habitude de dîner tous les samedis soir avec les 10 béninois qui poursuivent leurs études à Paris, même s’il ajoute : « Il ne faut pas non plus créer des liens trop étroits qui sont vite ceux de l’assistanat et de la dépendance. Nous n’avons pas d’association d’anciens, je ne veux pas de glorification du passé, je dis aux jeunes : je vous ai aidé un certain moment, maintenant c’est à vous de jouer. »

Il a aussi pour ambition de réconcilier l’Afrique francophone avec l’anglophone et a créé un laboratoire de langues à Porto-Novo au Bénin, aidé notamment par le département d’Etat américain : « Si nous voulons que les jeunes africains ne se tournent pas vers le terrorisme, il faut leur donner un avenir qui sorte de ces frontières linguistiques ridicules. Cette rivalité anglophonie francophonie est la première cause du génocide rwandais. J’éprouve un malin plaisir à réparer en toute petite partie les grandes erreurs de l’Histoire. »

 

Le doute et le pragmatisme

L’historien des religions qu’il est n’aime pas la laïcité à la française qui lui semble passéiste, et préfère la Constitution américaine selon laquelle l’Etat ne doit privilégier aucune religion mais ne s’interdit pas d’avoir des relations avec elles. D’une manière générale, sa philosophie est davantage anglo-américaine que française. Il n’est en aucun cas un doctrinaire, sa formation à l’ENA était tournée vers le côté pratique et concret du terrain. Odon Vallet se définit comme un croyant œcuménique : « La foi sans le doute peut être un fanatisme, l’homme du doute qu’était Saint-Thomas reste sans doute le plus grand évangélisateur. Je me méfie beaucoup de ces gens qui disent : j’ai la foi. » Le rôle de l’historien pour lui consiste à revisiter un passé que l’on n’a pas connu en pensant que son opinion aura peut-être une utilité pour inventer un avenir que l’on ne connaîtra pas. Pour ses recherches, il a ainsi passé beaucoup de temps dans le grec, le latin et les langues anciennes.

En quelque sorte, il perpétue une tradition de bon samaritain que sa grand-mère puis sa mère avaient adoptée. Son aïeule allait tous les jours à la messe depuis que ses quatre fils étaient revenus de la guerre 14-18 sans une égratignure, cas extrêmement rare. Elle est devenue une donatrice régulière des orphelins d’Auteuil et la mère d’Odon Vallet a continué ensuite.

 

Une expertise recherchée

Lui, qui a fait l’Institut des hautes études de défense nationale, se sent très proche du général de Villiers, chef d’état-major des armées, lorsque celui-ci affirme que l’on peut gagner la guerre et perdre la paix. Selon Odon Vallet, c’est ce qui se passe actuellement en Afrique : « On ne trouve plus de professeurs pour nos lycées français en Afrique et nos expatriés ont été mis en danger. » Il est souvent interviewé ces derniers temps sur l’image des religions entachée par les abus sexuels sur des mineurs et par le terrorisme. D’ailleurs depuis le 11 septembre 2001, dont il garde un souvenir ému au-delà de la catastrophe, d’une émission en direct à laquelle il a participé avec Jacques Chancel, on recherche son expertise même si parfois son opinion sur la laïcité dérange. Régulièrement invité à l’émission C dans l’air sur France 5, il intervient aussi sur France 24, RFI, TV5 monde et dans des médias étrangers.

 

Une carrière brillante

Ce sont les rencontres qui ont façonné le parcours du jeune étudiant et l’ont conduit à faire Sciences-Po puis l’ENA. Son admission à cette grande école reste l’un des plus beaux moments de sa carrière avec aussi le grand prix de la philanthropie, tant il ne s’y attendait pas. Ces rêves d’adolescent étaient bien loin de ce qu’il allait faire : « J’avais beaucoup d’admiration pour les champions sportifs, les artistes, tous ceux qui ont un public et se font applaudir, mais elle a décliné au fur et à mesure que j’ai vu l’envers du décor. » Il a cependant pratiqué l’alpinisme et le ski de fond à son niveau tout au long de sa vie, et continue d’aller à la piscine tous les matins.

L’autre versant de sa carrière, qui vient de prendre fin en juillet 2016, s’est déroulé à Sciences-Po et à l’université Panthéon-Sorbonne où il a enseigné l’histoire des civilisations et des religions, mais aussi la culture générale. Il compte parmi ses anciens élèves de nombreux ministres, députés et sénateurs, dont certains sont devenus des camarades. Parallèlement, il a également écrit une vingtaine d’ouvrages essentiellement autour des religions. A près de 69 ans, cet homme impatient mais assez calme cultive l’indifférence par rapport à son action et à ses écrits, à la manière de François Mitterrand : « Vous risquez d’être grisé par les compliments et il ne faut pas être abattu par les critiques. »

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4 juillet 2016 1 04 /07 /juillet /2016 07:23
L’athlète idéal

Triple champion olympique et triple champion du monde de canoë, Tony Estanguet a raccroché les pagaies pour servir au mieux le mouvement olympique qui lui est si cher. A 38 ans, ce sportif d’exception continue de concourir pour la France, cette fois afin de décrocher l’organisation des JO 2024 en tant que coprésident de la candidature.

 

L’ancien champion est aujourd’hui investi de plusieurs missions, en plus de Paris 2024, pour lesquelles il était engagé avant d’accepter de coprésider cette candidature pour les JO. Tony Estanguet est en effet membre du CIO, de l’agence mondiale antidopage, et de la fédération internationale de canoë dont il est vice-président. Il va sans dire qu’il est très attaché à l’olympisme : « J’ai passé 20 ans de ma vie à être sportif de haut-niveau, les JO m’ont changé en tant que gamin puis en tant qu’athlète. Aujourd’hui, avoir cette opportunité de ramener les Jeux en France me motive énormément. » Pour cela, il coordonne une équipe de 50 personnes, dont beaucoup d’anciens athlètes dans les postes clés, qui travaillent à plein-temps pour cette candidature qu’il souhaite avant tout sportive, notamment dans la prise de décisions. Après trois échecs de la France pour organiser les Jeux d’été de 1992, 2008, et 2012 où Paris n’avait perdu que de 4 voix sur 104 votants, cette candidature semble avoir de réelles chances de l’emporter : « Notre force réside dans un mélange entre une histoire et une tradition autour du sport et de l’olympisme, mais aussi une envie de regarder l’avenir en apportant de l’innovation tant côté sportif que sur le territoire. Il s’agit aussi de réinventer la ville de Paris grâce aux événements sportifs à travers des transports doux, des logements mieux conçus sur le plan environnemental, et une évolution des mentalités. »

 

L’atout Estanguet

Dès la fin de sa carrière en 2012, Tony Estanguet est missionné par la Ministre des sports Valérie Fourneyron pour donner plus d’influence au monde sportif français à l’international. Il participe ainsi à l’étude d’opportunité d’une candidature olympique, dont il devient coprésident avec Bernard Lapasset lorsqu’elle est officialisée. Etant également membre du CIO depuis les Jeux de Londres durant lesquels il a été élu, il vit l’aventure Paris 2024 comme une chance d’œuvrer à l’accueil des JO et de développer l’olympisme en France. Ce nouveau challenge qu’il s’est fixé lui apporte aussi des moments intenses, notamment lors de rencontres de chefs d’entreprise, d’hommes politiques, de leaders sportifs à dimension internationale : « Je me retrouve dans une situation où j’apprends des choses, où je progresse, c’est ce que j’aimais en étant athlète. »

La France ne pouvait pas mieux être représentée pour une candidature aux JO. Au vu de sa carrière dans l’olympisme avec ses 4 participations et ses 3 titres, Tony Estanguet a aussi su préparer sa reconversion avec l’envie de s’impliquer dans les instances nationales et internationales du sport dès 2008 après les Jeux de Pékin. Ces JO sont à la fois un échec pendant la compétition, la seule fois où il est revenu bredouille, et un bon souvenir avec l’honneur d’avoir été choisi porte-drapeau de la France.

 

Une aisance et une lucidité rares

Contre-exemple de l’image des sportifs qui souvent ont du mal à exprimer leurs émotions ou donner leur avis, l’éloquence et les qualités de communicant de Tony Estanguet ont fait merveille durant le vibrant discours qu’il a prononcé à la Philharmonie de Paris en février dernier, pour la présentation de la candidature aux Jeux devant le Premier Ministre et 2000 personnes. Cet amoureux de l’olympisme et de ses valeurs vit très mal les problèmes de corruption au sein du CIO et de dopage dont on parle beaucoup ces derniers temps : « Je me rends compte que l’olympisme n’est pas épargné par certaines déviances, ce qui renforce d’autant plus notre détermination, nous athlètes qui défendons une éthique, à nous impliquer dans ce genre d’instance. Depuis que je suis arrivé au CIO en 2012, je constate que les choses commencent à évoluer. Il y a un nouveau président, Thomas Bach, qui a pour ambition de donner une autre image du CIO, et aussi un renouvellement important des membres. » Lucide qu’il y aura toujours des tricheurs malgré les sanctions exemplaires mises en place, il est néanmoins optimiste de nature et fera tout ce qui est en son pouvoir avec d’autres pour préserver les valeurs auxquelles il croit. Membre du comité exécutif de l’agence mondiale antidopage depuis 2013, même s’il déplore tous les scandales récents, il remarque : « Il n’y a plus la volonté de protéger les grands champions, les grands pays, les grands sports. S’il faut faire tomber untel ou publier des révélations, cela est fait car il n’y a plus de tolérance. »

 

De l’ombre à la lumière

Le canoë, comme beaucoup de disciplines olympiques, n’est pas très médiatisé, et si l’état d’esprit d’un athlète est professionnel, avec un engagement total à plein-temps pour être au niveau, les revenus ne le sont pas. L’Etat et les collectivités territoriales aident les athlètes mais seulement quelques uns en vivent bien : « Dans les sports comme le mien, si vous n’êtes pas champion olympique vous n’intéressez personne, ce qui est terrible car c’est pour obtenir le titre que l’on aurait besoin de soutien. Cela dit c’est humain, un sponsor veut aussi un retour sur investissement. » Pour Tony Estanguet avec un premier sacre olympique à 22 ans en 2000 aux Jeux de Sydney, il n’y a pas eu de problème pour trouver des contrats avec des partenaires. S’il bénéficie d’une belle réputation malgré le peu de médiatisation du canoë, c’est qu’il est le seul sportif français à être triple champion olympique dans la même épreuve sur trois olympiades.

 

Le sport dans la peau

La passion du canoë est toujours intacte et dès que son emploi du temps le lui permet, il part naviguer dans sa ville de Pau, sans le chronomètre mais en pratiquant toujours sa discipline du slalom où il utilise les courants et les mouvements d’eau pour descendre une rivière. Le canoë est une histoire de famille chez les Estanguet. Le père a été en équipe de France, de même que les deux frères ainés, avant que Tony devienne le prodige de la famille. Il démarre le kayak à l’âge de 5 ans, discipline où l’on est assis avec une pagaie double, puis s’oriente en grandissant vers le canoë, discipline plus technique où l’on est à genoux avec une pagaie simple. Au-delà du canoë, il adore quasiment  tous les sports de nature, qu’il a pratiqués tout au long de sa vie dès sa plus tendre enfance dans les Pyrénées, en commençant par le ski à l’âge de 3 ans, mais aussi plus tard le parapente, le vélo, le surf et bien d’autres. Son père prof de sports a communiqué à ses trois fils cette passion qu’ils ont su faire fructifier à travers une saine émulation, Tony ayant toujours voulu faire comme ses grands frères jusqu’au jour où il les a dépassés. A 15 ans, en devenant champion de France, il est détecté par la fédération et commence à caresser un rêve olympique. Tout en se donnant pleinement pour le canoë, il n’en oublie pas pour autant ses études puisqu’il obtient son professorat de sport puis un master à l’ESSEC.

 

Un parcours exemplaire

La course qui a peut-être été la plus dure psychologiquement de sa vie est celle pour la qualification aux Jeux 2000, où il n’y avait qu’une seule place à prendre et deux frères Estanguet au départ. Patrice avait obtenu la médaille de bronze quatre ans plus tôt et rêvait du titre, mais son petit frère Tony l’a battu, s’est qualifié pour les Jeux puis est devenu champion olympique. C’est le début d’un palmarès exceptionnel avec 3 titres olympiques, 3 mondiaux, trois européens et 9 titres de champion de France que Tony Estanguet analyse ainsi : « Dans le canoë-kayak qui se déroule en milieu naturel donc aléatoire, vous ne pouvez pas arriver avec un projet complètement établi, vous savez qu’il va y avoir des imprévus. Mon point fort résidait en ma capacité à m’adapter à toutes les situations, à réagir et éviter les pièges. » Il a toujours été dans l’instant, sans s’appesantir sur ce qu’il venait de réaliser en passant rapidement à son prochain objectif. Difficile de parler de canoë sans évoquer son duel avec le slovaque Martikan, qui a marqué la grande histoire du sport, et a porté Tony Estanguet en le repoussant en permanence dans ses retranchements durant toute sa carrière.

 

Que d’émotions …

Son plus beau souvenir, malgré toutes les médailles obtenues dont il est très fier, est sa découverte émue de l’olympisme en pénétrant avec la délégation française dans un stade avec 80 000 personnes lors de la cérémonie d’ouverture de ses premiers Jeux à Sydney. Cela dit, une descente de rivière lors d’une grande compétition quand tout se passe bien reste un moment hors du temps qu’il nous fait partager : « Vous avez une espèce de grand jacuzzi devant vous avec des chutes d’eau, et quelquefois vous êtes en état de grâce en ayant un petit temps d’avance qui vous permet de savoir exactement quel appui il faut poser, mais aussi savoir que la vague en formation va faire ci et non pas faire ça. C’est grisant, vous êtes en harmonie avec la rivière, cela vous parait facile même si ça ne l’est pas. Mais pour peu que l’on soit un peu moins bien, vous êtes alors à la bagarre avec la puissance de l’eau qui vous arrête et vous oblige à relancer le canoë. »

 

Une belle personne

Il s’est toujours efforcé d’incarner une éthique et les valeurs du sport dans ce qu’il a de plus beau et respectueux, attirant ainsi beaucoup de sympathie autour de lui au-delà du champion. Le contact humain est très important pour Tony Estanguet, qui est à la fois ouvert, curieux, rigoureux mais aimant la polyvalence, et surtout qui avance par défi. Bien évidemment, celui vers lequel il est désormais entièrement tourné consiste à décrocher l’organisation des Jeux 2024 : « Mon rêve est de voir la France se transformer en un pays sportif. La place du sport dans notre société n’est pas assez importante, alors qu’il représente des valeurs d’excellence, de respect, d’amitié. Cette candidature est une opportunité extraordinaire pour faire passer ce message, auprès des décideurs politiques, d’un projet de société avec davantage de sport, notamment une éducation à travers le sport. » 

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6 juin 2016 1 06 /06 /juin /2016 07:50
Un franc-parler qui interpelle

Romancier, essayiste, journaliste, éditeur, Denis Tillinac s’est servi tout au long de sa carrière de ces différents modes d’expression pour bâtir une œuvre qui oscille entre une peinture des mœurs provinciales et une défense des valeurs de la civilisation occidentale. Ce gaulliste qui a longtemps été proche de Jacques Chirac a toujours aimé parler de politique, même si aujourd’hui il n’éprouve plus la même appétence à l’approche de la présidentielle.

 

Avec son dernier essai « L’âme française » qui sort ces jours-ci, Denis Tillinac critique la classe politique de droite et tente de lui rendre son honneur et son panache. Il démontre que la droite a aussi des référents, des grands ancêtres, des figures littéraires et historiques à l’image de la gauche mais qu’elle ne le sait pas : « Elle a développé de ce fait une infériorité culturelle, intellectuelle et morale qui la laisse toujours à la traîne de la gauche sur le plan sociétal. Cette gauche a exercé une emprise quasi-totale dans les médias, l’université, les grandes écoles et les grands corps de l’Etat durant un demi-siècle. Ce qui était normal puisqu’elle portait les idées dominantes, mais ce système de valeurs aujourd’hui s’effondre. Beaucoup de symptômes montrent que la pensée dominante est passée à droite, plus conservatrice, plus attachée aux racines, à l’identité. » On aura compris pour ceux qui ne le savaient pas encore, la politique est incontournable dans la vie de cet écrivain depuis sa rencontre avec Jacques Chirac, et il en est devenu un chroniqueur lucide sans langue de bois à la fois dans ses articles de presse écrite et dans ses essais. Il y déplore la perte de légitimité des politiques dont les décisions sont dans l’éphémère et surtout liées à la pression des sondages et des médias. Il observe aussi la crise de civilisation que nous traversons et le désarroi qu’elle provoque. Pour la première fois, il ne ressent aucun intérêt pour la présidentielle à venir.

 

L’amitié de Jacques Chirac

Attaché à l’identité, aux terroirs, à cette ruralité dans laquelle il a toujours vécu en constatant avec tristesse sa lente agonie, Denis Tillinac, même s’il vient régulièrement à Paris, ne s’est jamais éloigné trop longtemps de la Corrèze de son enfance qu’il chérit toujours à près de 69 ans. Notamment Auriac, son village qui dépendait de la circonscription d’un certain député nommé Jacques Chirac, dont il fait réellement la connaissance en 1974 en devenant journaliste à La Dépêche du Midi : « Il n’y avait rien de particulier qui m’attirait chez un énarque pompidolien, mais Jacques Chirac avait un tel charisme que lorsqu’il arrivait dans une salle on sentait de l’électricité dans l’air. C’est un seigneur, un homme d’une formidable cordialité dont je suis honoré de l’amitié et de la confiance qu’il m’a accordée. D’ailleurs, tout ce qu’il m’a raconté durant toutes ces années, je n’en parlerai jamais à personne, je ne suis pas Jacques Attali. »

En prenant la direction des Editions de la Table ronde à Paris en 1990, il se rapproche de l’homme politique, lui rédige des notes, des discours, participe à des réflexions avec d’autres, et sans le vouloir se retrouve dans le premier cercle pour préparer l’élection présidentielle de 1995. Ce passionné de foot et de rugby, qu’il a pratiqué toute sa vie, est très excité par le challenge à relever, vu que le Maire de Paris de l’époque est à 11% dans les sondages au début de la campagne, et l’écrivain n’hésite pas à venir tous les jours à l’Hôtel de Ville. N’ayant aucune ambition politique, il devient après l’élection le représentant personnel du Président Chirac au Conseil permanent de la francophonie. Une façon de rester proche de son ami, qui par ailleurs l’appelle régulièrement pour lui demander son avis, qu’il sait franc, désintéressé à l’inverse de sa cour politique, et dont il apprécie le bon sens.

 

De la Corrèze à Paris et retour

Sa vie à cette époque est partagée entre plusieurs mondes, celui des intellectuels au Quartier latin, de la politique, du rugby qu’il aime tant, et toujours un retour à Tulle chaque semaine où il a longtemps vécu avant de rejoindre Auriac, le village de ses ancêtres, qui domine les gorges de la Haute-Dordogne. Comme beaucoup de corréziens, il nait et passe son enfance à Paris tout en partant chaque été chez sa grand-mère, où il rêve d’être vétérinaire mais aussi de devenir Raymond Kopa ou André Boniface. Il revendique la double citoyenneté, ayant besoin de ces deux rythmes si différents : « La mémoire et les valeurs de la paysannerie dans mon village, et l’effervescence, l’émulation, le monde contemporain à Paris. » Il commence à écrire dès son adolescence mais ne montre rien à un éditeur avant l’âge de 30 ans. Ce sera « Spleen en Corrèze » : « Sous forme de journal, j’ai décrit la ritournelle de la vie provinciale à Tulle sous l’œil du localier que j’étais. Il y avait Jacques Chirac qui arrivait le vendredi de Paris et tout prenait alors une autre dimension, mais aussi le ressac langoureux et monotone des événements qui rythment les quatre saisons d’une petite ville en région. » Ce premier livre lui apporte beaucoup d’articles de presse qui lui permettent d’avoir accès aux grands éditeurs.

 

L’écriture sous différentes formes

Après des études à Sciences Po Bordeaux, il entame une carrière de journaliste, d’abord localement à Tulle et en sillonnant les routes de Corrèze pour « La Dépêche du Midi », période qu’il apprécie particulièrement et qu’il vit comme un allegro de Mozart avec insouciance. Puis il sera éditorialiste à Madame Figaro et reporter au Figaro magazine sans oublier quelques papiers de-ci de-là.  Depuis sept ans, il signe un billet d’humeur dans Valeurs actuelles, dont la progression des ventes et la réputation ont évolué ces derniers temps, aime-t-il à rappeler. Exercice différent de l’écriture de ces essais, Denis Tillinac a besoin de continuer à s’exprimer toutes les semaines sur la réalité contemporaine. Mais c’est bien avec les romans qu’il prend le plus de plaisir : « C’est plus intime, j’ai l’impression de laisser couler ma psyché, après je n’ai plus qu’à jouer avec les mots, le style. Un essai est plus intellectuel, il faut de la documentation. » Sa plus belle vente est d’ailleurs un roman, « Maisons de famille » paru en 1987, succès qui correspond à une période où la bourgeoisie moyenne vivant dans les grandes villes a commencé à ressentir une certaine nostalgie de la ruralité de ses ancêtres. Une constante dans ses romans est la peinture de mœurs de sa génération entre Paris et la province avec souvent une histoire d’amour, comme le dernier en date, « Retiens ma nuit » dont l’action se passe à Blois, et qui a fait partie de la première liste du Goncourt 2015.

 

La France au cœur

Pour ses essais, Jacques Chirac a été à plusieurs reprises son sujet de prédilection, mais Denis Tillinac est aussi l’auteur du « Dictionnaire amoureux de la France », et en le lisant on comprend pourquoi l’éditeur l’a choisi pour célébrer notre pays : « La France, je l'aime corps et biens, en amoureux transi, en amant comblé. Je la parcours, je l'étreins, elle m'émerveille. C'est physique. J'aime enchâsser l'or et le sang de son histoire dans la chair de sa géographie. J'ai la France facile, comme d'autres ont le vin gai ; je l'ai au cœur et sous la semelle de mes godasses. Je suis français, ça n'a pas dépendu de moi et ça n'a jamais été un souci. Ni une obsession. Toujours un bonheur... ». Il y a deux ans un autre essai a également fait parler de lui, « Du bonheur d’être réac », que l’écrivain a conçu comme un pamphlet provocateur pour redonner son vrai sens au mot : « En réaction contre les tendances et convenances du moment », et l’épousseter de ses connotations manichéennes. Son prochain livre s’articulera autour de l’idée que la civilisation occidentale est en train de mourir.

 

Libre jusqu’au bout

 Même s’il n’a jamais appartenu à aucun parti, son attachement à Jacques Chirac et ses prises de position lui ont collé une étiquette qui l’a pénalisé auprès d’une certaine presse et l’a empêché d’avoir un lectorat plus large, ce dont il a souffert : « Je me suis dispersé, je voulais tout à la fois, la politique, être éditeur, écrire. Cette boulimie pathologique m’a privé d’une légitimité littéraire et d’une œuvre plus ample. » Durant 17 ans à partir de 1990, il dirige les éditions de la Table ronde en lui redonnant un second souffle et en contribuant à redorer son image.

Lui, qui ne sait pas se servir d’un ordinateur, a écrit à la main sur des cahiers de brouillon la cinquantaine de livres qui constitue son œuvre. Lorsqu’il passe une journée sans écrire, lire ou se balader, ses trois passions, il a l’impression d’avoir perdu son temps. Denis Tillinac n’a jamais cru à la comédie sociale que l’on joue quotidiennement, et sa devise est : « Or l’amour de Dieu, je me fous de tout. » Il ajoute : «  Grâce à ma femme, mon adjointe et ma secrétaire à la Table ronde, j’ai pu cultiver mon irresponsabilité foncière. Aujourd’hui, j’aimerai encore écrire quelques livres et défendre pour l’honneur les valeurs de la civilisation occidentale, comme je l’ai fait toute ma vie, et puis adieu. Je n’ai pas envie de vieillir, c’est inconvenant, on emmerde tout le monde. »

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20 avril 2016 3 20 /04 /avril /2016 06:54
Une relation intime avec la nature

Son nom est associé à l’impressionnant succès public et critique dans le monde entier de « La marche de l’empereur », également lauréat en 2006 de l’Oscar du meilleur film documentaire. Si l’antarctique est au centre de l’œuvre de Luc Jacquet, sa caméra engagée mais pas culpabilisatrice nous a aussi émerveillés avec les forêts tropicales et les paysages du Jura qui lui sont si chers.

 

Dans le sillage de son expédition Antarctica en Terre-Adélie qui a duré 45 jours en novembre et décembre 2015, notamment au moment de la COP 21, et a demandé deux ans de préparation, Luc Jacquet et son équipe montent une exposition immersive, visible d’avril à décembre 2016 au musée des confluences de Lyon. En mariant science et fibre artistique, ils nous donnent à voir des images rares de l’antarctique sur la banquise et sous l’eau, grâce à deux grands photographes, Vincent Munier et Laurent Ballesta, ainsi que le cinéaste qui a filmé à nouveau le fameux manchot empereur 12 ans après : « L’une de nos plus fortes motivations est de partager la chance que l’on a de vivre ces moments uniques. Grâce à des photos, des films, une installation sonore et visuelle incroyable, le visiteur aura un peu la sensation d’y être. Au-delà de la dimension émotionnelle, il s’agit de porter un message plus politique pour la conservation de ces écosystèmes extrêmement fragiles, qui sont aujourd’hui bouleversés par le dérèglement climatique. Un exemple pour bien comprendre : la pluie n’étant jamais tombée en Terre-Adélie, les animaux n’y sont pas adaptés. Lorsqu’il pleut, les poussins manchots, dont le duvet n’est pas étanche, meurent de froid ou sont ensevelis par la boue. »

 

Le pouvoir du cinéma

Persuadé que l’émotion est un des éléments qui peut faire avancer la prise de conscience, Luc Jacquet la privilégie dans ses films en étant positif et accessible au plus grand nombre. Sa sélection en clôture du Festival de Cannes 2015 avec « La glace et le ciel » alors que tant de films rêvent d’y être, le réalisateur l’a vécu comme un hommage du cinéma pour la science. Le plus beau cadeau que lui a apporté cette aventure a été de voir l’émotion de Claude Lorius, qui est le personnage central du film, sur le tapis rouge et lors de la standing-ovation à la fin de la projection : « Cet homme de 84 ans, injustement méconnu alors que ses découvertes sont cruciales, a été pris pour un fou il y a 30 ans lorsqu’il a révélé des données montrant un réchauffement climatique. » Le film est en train de faire le tour du monde, malgré un sujet difficile, une démarche militante et un traitement exigeant. Cette addiction de l’antarctique a commencé à l’âge de 24 ans pour les deux hommes, chacun à son époque, en découvrant cette nature vierge, l’immensité des paysages et la qualité des rapports humains dans des conditions extrêmes.

Dans son précédent film, « Il était une forêt », Luc Jacquet s’est également appuyé sur un spécialiste, le botaniste Francis Hallé, pour s’immerger au cœur des forêts primaires tropicales. A l’inverse de ses trois autres long-métrages, il connaissait moins bien cet environnement et a découvert grâce à son précieux guide l’univers mystérieux du génie végétal, de l’incroyable stratégie des plantes jusqu’à l’immensité des arbres et la canopée.

 

Chaque détail compte

A mi-chemin entre le documentaire et la fiction, ses films sont entièrement écrits à l’avance, même si parfois il y a des petits ajustements en fonction des animaux trouvés pour illustrer un thème : « Vous ne pouvez pas vous permettre d’arriver avec une équipe de 80 personnes au milieu d’une forêt au Pérou et vous demander ce que l’on va tourner ce matin. Chaque minute doit être opérationnelle. Le fait de partir d’un principe qui est exprimé par l’écriture à la matérialisation de ce principe, est un cheminement qui permet d’avoir plus de puissance au moment du tournage et dans la qualité de l’image. » Ayant été caméraman au début de sa carrière, il lui arrive encore de filmer lui-même et selon les possibilités logistiques, le nombre de techniciens qui l’entourent est très variable, il peut atteindre 80 personnes lorsque cela est nécessaire ou se réduire au seul chef opérateur.

Concernant la portée de ses films, il ne se sent pas assez exemplaire, et d’ailleurs personne ne l’est à son sens, pour faire la leçon aux autres. Ce cinéaste humaniste et philanthrope préfère le ton du conte plutôt qu’un récit anxiogène et culpabilisateur. Il considère la musique comme narrative et vecteur d’émotion et se refuse d’assommer le spectateur d’une voix off trop présente. Ses images accompagnées d’une musique bien choisie lui permettent par le pouvoir du cinéma de faire comprendre quelque chose que le public n’aurait pas perçu auparavant, sans pour autant être naturaliste ni explicatif. Il propose sa vision en toute subjectivité, à l’image de tous les artistes. Dans « La marche de l’empereur » par exemple, il prête aux manchots la voix de comédiens pour ne pas être dans un point de vue extérieur, et arriver à faire ressentir les enjeux sans un discours rébarbatif.

 

Un coup de maître pour commencer

Après l’énorme succès de « La marche de l’empereur », Luc Jacquet avec « Le renard et l’enfant » a voulu montrer que l’aventure commence derrière chez soi. Extrêmement attaché à ses montagnes du Jura dans l’Ain, département d’où est originaire sa famille et où il vit encore aujourd’hui, le cinéaste a voulu partager cette passion : « Il n’y a pas besoin d’aller au bout du monde pour être bouleversé. Des gens de ma région m’ont demandé : « Vous avez tourné ça où ? C’est trop beau, ce n’est pas chez nous. » Cette réaction est symptomatique du regard que l’on porte sur les choses. »

Conscient de la chance qu’il faut pour connaître l’unanimité autour d’un film comme celle obtenue avec « La marche de l’empereur », il sait que cela n’arrive pas deux fois dans une carrière, surtout lorsque l’on s’attaque à des sujets qui ne sont pas forcément très commerciaux. Ce succès, il le juge totalement imprévisible et inexplicable : « Lorsque vous dites à un producteur que vous souhaitez raconter l’histoire des manchots qui marchent sur la glace et que cela va durer une heure et demie, normalement s’il est sain d’esprit, il vous met dehors. » Pourtant aujourd’hui le film est connu dans le monde entier, de la Papouasie-Nouvelle Guinée jusqu’en Chine en passant évidemment par les Etats-Unis, où il a enregistré un gros score au box-office en rapportant 77 millions de dollars et, cerise sur le gâteau, a  été couronné par l’Oscar du meilleur film documentaire en 2006.

 

Fou de nature

Ne pouvant pas faire comme si le constat d’une planète qui se dégrade n’existait pas, Luc Jacquet fonde en 2010 Wild-Touch pour développer des projets artistiques autour de la préservation de l’environnement. En plus de l’expédition Antarctica et de ses deux derniers longs-métrages, son association a élaboré deux programmes pédagogiques qui à l’image des films sont vus dans de très nombreux pays, seul bémol l’aspect financier : « La dimension philanthropique de Wild-Touch, pour arriver à produire des médias audiovisuels afin de les proposer en accès libre à tous ceux qui en ont besoin pour éduquer ou faire comprendre, est aujourd’hui très compliquée, et nous dépensons une énergie considérable pour trouver des partenaires. »

Cet amour de la nature est né dès son enfance dans l’Ain, notamment lorsqu’il rentrait les vaches de ses grands-parents ou travaillait dans l’exploitation de son oncle, un des précurseurs du semis direct sans labour, en rêvant d’être paysan. Finalement, il s’oriente vers une formation d’écologue à Lyon puis à Grenoble. Ses études scientifiques vont se révéler très importantes tout au long de sa carrière de cinéaste en lui permettant de prendre un peu de hauteur, de mettre en perspective et comprendre ce qu’il découvre sur le terrain. A 24 ans, il a l’opportunité de partir en mission ornithologique pour le CNRS dans l’Antarctique, où un réalisateur lui confie une caméra pour filmer déjà les manchots empereurs. Il se rend compte alors que la science ne lui suffit pas : « J’ai ressenti le besoin de partager l’élégance d’un comportement, la puissance d’un moment, la qualité d’une lumière. »

 

Beaucoup de souvenirs et encore plus de projets

Après avoir été assistant et cadreur, il réalise une dizaine de documentaires, souvent en Antarctique, avant de franchir le pas du premier long-métrage cinématographique avec « La marche de l’empereur » et cette incroyable consécration internationale. Parmi les tournages les plus éprouvants, Luc Jacquet se rappelle de « Il était une forêt » lorsqu’ils étaient dévorés par les petites mouches sandflies sous une chaleur de 40°. A l’inverse, durant le même film il se revoit monter, alors que le soir tombe, sur un arbre de 70 m de hauteur et découvrir une vue sublime avec l’immensité de la forêt, les Andes sur la gauche et des perroquets qui passent au premier plan. Des moments magiques, bien évidemment il en a vécu aussi un certain nombre au pôle Sud, où il se sent un peu chez lui. L’un des plus beaux compliments qu’on lui ait fait vient de Jacques Perrin, réalisateur et producteur de films, après la projection de « Il était une forêt » lui disant « L’impossible est donc possible ». Intuitif et déterminé, à 48 ans cet insatiable, toujours en quête d’une forme de perfection et de nouvelles découvertes à travers le monde, n’est pas prêt de poser sa caméra et redoute de ne pas avoir assez d’une vie pour étancher sa curiosité.

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30 mars 2016 3 30 /03 /mars /2016 06:47
Souvenir d'une belle rencontre en décembre 2008

A la recherche des temps perdus

 

Auteur de plus d’une cinquantaine d’ouvrages, membre de l’Académie française depuis 30 ans, Alain Decaux a largement contribué à faire aimer l’Histoire. Ses émissions ont fait les beaux jours de la télé et la radio, pour le plus grand bonheur d’un public captivé par le formidable talent de conteur de cet ancien ministre de la francophonie.

 

Même si on ne le voit plus à la télévision ni ne l'entend à la radio, Alain Decaux continue son travail d'historien en écrivant régulièrement un nouvel ouvrage. Le dernier en date*, sorti il y a quatre mois, rétablit la vérité sur le coup d'état à l'Elysée du 2 décembre 1851 par Napoléon III. Tout au long de ses 60 années de carrière avec une cinquantaine de livres parus, Alain Decaux a toujours fonctionné à l'envie et n'a jamais pu écrire sur commande. Il aime par-dessus tout ce long processus de recherches, qui peut durer de 6 mois à plusieurs années, durant lequel il se met en quête de trouver quelque chose de nouveau sur le personnage ou la période qu'il veut aborder. "Quand cela est impossible, précise t'il, notamment sur certains sujets maintes fois traités, l'originalité vient de la manière dont l'historien va orienter son propos. L'histoire n'est jamais objective, mais il faut être impartial et rechercher la vérité avec acharnement."

 

L’Histoire avec bonheur

Il se considère davantage comme un écrivain d'histoire, plutôt qu'un historien au sens classique comme le sont les universitaires, sans pour autant ne s'être jamais permis de broder dans ses livres. Il a toujours privilégié un style vivant à une écriture ennuyeuse qu'adoptaient certains universitaires il y a quelques temps. Il avoue avec la modestie et la gentillesse qui le caractérisent, avoir eu la chance de faire un métier qui l'a rendu heureux : "C'est l'émotion ressentie à l'ouverture d'un carton des archives nationales, dont la ficelle est un peu dure et où l'on se dit tout à coup que l'on est peut-être le premier à le consulter. Ou l'enthousiasme qui ne s'est jamais démenti au fil du temps, lorsque j'entrais à la bibliothèque nationale pour consulter des ouvrages, dont je recopiais des passages à la main. Je sens encore cette odeur de cire sur le lino."

Tout en étant un auteur qui se vend très bien, chacun de ses livres nécessitant plusieurs retirages, sa grande popularité vient de ses émissions de télévision, notamment "Alain Decaux raconte". Absent du petit écran depuis 20 ans, il continue néanmoins de recevoir des témoignages de reconnaissance dans la rue, de gens qui ont appris à aimer l'histoire grâce à lui. Autant à la radio qu'à la télé, Alain Decaux a laissé une empreinte indélébile en créant avec son complice André Castelot, "La tribune de l'Histoire" qui est resté 46 ans à l'antenne de France Inter, et "La caméra explore le temps". Cette série de 39 épisodes co-écrits par les deux historiens, était tournée en direct avec quelques uns des plus grands comédiens de l'époque, et fût le rendez-vous préféré des téléspectateurs de 1957 à 1966. Assez proche du théâtre, cette écriture très dialoguée fut un exercice délectable pour Alain Decaux, qui avait écrit pour le plaisir plusieurs petites pièces durant son adolescence.

 

Une télévision populaire et de qualité

Le public commence à se familiariser à cette occasion avec le visage de cet homme du Nord originaire de Lille, puisqu’il intervient à la fin de chaque épisode pour expliquer le parti pris historique. Cette mise en bouche prends du corps en 1969, quand le président de la 2ème chaîne de l'ORTF lui propose d'être seul face à la caméra et de raconter une page d'histoire. Au début, cela dure ¼ d'heure et passe à 23h durant l'été. Devant les critiques élogieuses et les téléspectateurs de plus en plus nombreux, l'émission devient mensuelle à une heure de grande écoute, et sa durée va augmenter progressivement pour passer à une heure.

C'est une véritable performance que va livrer Alain Decaux durant près de 20 ans, sans prompteur ni texte préalablement écris et appris comme un comédien, il a tout dans sa tête et le livre en direct en regardant le téléspectateur droit dans les yeux avec son ton si particulier, ses intonations et ses gestes. La France entière est captivée par le talent de conteur de cet historien hors norme. Dès son plus jeune âge, il avait déjà le goût de la parole, et se portait toujours volontaire pour faire un exposé quand les autres baissaient la tête. Il se souvient du tournage des émissions : "C'était très artisanal, un assistant était placé sous la caméra et me faisait signe au bout d'une demi-heure, de ¾ d'heure et 5 min avant la fin, pour que je finisse pile au bout d'une heure."

 

L’écriture en fil conducteur

Cet écrivain qui a fait de l'audiovisuel, comme il aime se définir, a été récompensé dès son deuxième ouvrage "Letizia", sur la mère de Napoléon, par l'Académie française. Ensuite, presque tous ses livres ont été des best-sellers, et le plaisir d'écrire sur l'Histoire ne s'est jamais démenti. Sa vocation naît sur un lit d'hôpital à l'âge de 11 ans alors qu'il a une péritonite très inquiétante, et où il dévore les 6 volumes du "Comte de Monte-Cristo" en 6 jours. Sa fièvre baisse à la suite de cette lecture et il aime à penser qu'Alexandre Dumas lui a sauvé la vie.

Après avoir fait la faculté de droit de Paris pour suivre la voie de son père, et avoir étudié l'Histoire durant un an à la Sorbonne, il arrête ses études et c'est en tant que journaliste qu'il démarre sa carrière à la libération, où grand nombre de journaux voient le jour. Il commence par écrire sur le théâtre et crée pour un hebdomadaire une série sur Louis XVII en quatre épisodes. Devant l'important courrier des lecteurs, le rédacteur en chef l'encourage non seulement à en faire un livre mais aussi le persuade qu'il est fait pour écrire sur l'Histoire.

C'est grâce à son amitié avec Sacha Guitry, que ce premier manuscrit est publié. "Je l'ai rencontré durant l'occupation alors que j'avais 18 ans, raconte-t-il avec cette voix douce et posée, qui s'enflamme par moments tel un collégien. J'avais été mandaté par des amis apprentis comédiens, pour aller me présenter à son domicile afin de lui demander l'autorisation de monter une de ses pièces. Après cette première rencontre inoubliable où je suis allé le cœur battant, c'est au lendemain de l'arrestation de Sacha Guitry que je suis retourné dans sa maison. Faisant partie des équipes nationales de secouristes, j'avais été mobilisé pour l'insurrection de Paris, et j'ai réussi à me faire nommer gardien de cette très belle demeure remplie d'œuvres d'art, pour éviter un quelconque pillage." Sacha Guitry lui en sera très reconnaissant et deviendra son ami jusqu'à la fin de sa vie en 1957.

 

Amoureux de la langue française

Elu en 1979 à l'Académie française, Alain Decaux y apprécie particulièrement les séances hebdomadaires de travail autour du dictionnaire, où l'ajout et la suppression de mots donne lieu à des discussions animées. Il est ravi également des relations d'amitié qu'il a pu nouer avec des personnalités d'horizons et d'opinions très différents, comme il l'évoque : "On rit souvent avec Maurice Druon en songeant que nous sommes de grands amis depuis 40 ans sans avoir une seule idée en commun." Cet amour de la langue le mène à devenir ministre de la francophonie sous le gouvernement de Michel Rocard de 1988 à 1991 : "Je ne le connaissais pas à l'époque, mais nous sommes devenus amis et j'estime qu'il est un des plus honnêtes hommes que la politique ait donné. Il m'a appelé en tant que membre de la société civile pour me proposer d’être ministre, et m'a présenté les 3 raisons de son choix : Vous maîtrisez parfaitement le sujet, je siégeais en effet au haut conseil de la francophonie. Vos émissions sont relayées dans tous les pays francophones. Vous êtes membre de l'Académie française." Durant cette expérience ministérielle, qu'Alain Decaux vit avec un grand plaisir, il met sur les rails la chaîne francophone TV5, qui est diffusé aujourd'hui dans le monde entier.

Après des ennuis de santé l’été dernier, il a envisagé d’arrêter l’écriture, mais son fils l’en a dissuadé et vu qu’il se sent mieux, il a commencé à 83 ans des recherches pour son prochain livre. Point de limite à la passion !

                                                                                                                      

* "Coup d'état à l'Elysée" aux éditions Perrin (sorti en 2008).

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