Madeleine de Sinéty, la tendresse en bandoulière
Dans les années 1970, la photographe Madeleine de Sinéty s’est immergée dans la vie de paysans et d’ouvriers. D’un village breton à New York, elle a immortalisé des mondes aujourd’hui révolus. Une rétrospective lui est consacrée au Jeu de Paume, à Paris. Illustratrice de mode, elle travaillait au début des années 1970 pour des magazines féminins comme Marie Claire. Elle vivait à Paris avec son compagnon. En 1972, revenant seule des Côtes-d’Armor, fatiguée, elle prend une petite route et s’arrête pour la nuit dans un village en Ille-et-Vilaine : Poilley, cinq cents habitants. Après cette halte, elle décide, très vite, d’emménager dans le hameau, elle y restera huit ans. Elle se met alors à documenter de façon exhaustive, plus de 50 000 photographies, et avec une tendresse lumineuse, le quotidien de la vie rurale. C'est le cœur de cette très belle exposition, auquel s’ajoutent des séries inédites réalisées avant son installation et après son départ de Bretagne, en 1980. Un élargissement rendu possible grâce à l’envoi par conteneur, l’an passé, de quelque cent cinquante mille diapositives et négatifs stockés jusqu’alors aux États-Unis, dans le Maine, où elle s’est éteinte, victime d’un cancer du sein à 77 ans. Ce panorama complet de son œuvre, allant de ses premières photos prises dans le quartier de Montparnasse en pleine mutation, aux dernières réalisées aux États-Unis, montre le talent de cette autodidacte, amatrice de peinture et nourrie de références picturales, cultivant les clairs obscur ou des scènes bien composées, guidée par une ambition artistique, où elle utilise beaucoup la couleur, à une époque où les photographes français privilégient encore le noir et blanc. Fille d’un comte et d’une comtesse désargentés, Madeleine de Sinéty avait l’interdiction de visiter la ferme et de fréquenter les familles qui s’occupaient des bêtes autour du château familial. Il semble que la photographe ait consacré sa vie à transgresser cet interdit. Elle est une transfuge de classe à l’envers, et ne sera jamais dans une position surplombante par rapport à celles et ceux qu’elle photographie. Elle saisit sans les voler des moments de vie quotidienne et s’intéresse sans misérabilisme à des mondes en voie de disparition : les trains à vapeur, le vieux Paris, le village agricole breton de Poilley, le quartier des abattoirs de New York… Partout, cette femme, issue d’un milieu aristocratique qu’elle a rejeté, se lie aux gens du coin, se fait accepter. Son travail, jusqu’à sa mort en 2011, est resté confidentiel de son vivant, et pourtant il s’avère bouleversant à travers cette plongée dans une époque et une France rurale qui n’existent plus, mais qui renaît soudainement sous nos yeux grâce à la puissance d’interpellation des photos de Madeleine de Sinéty.
Madeleine de Sinéty, une vie est à voir au Jeu de Paume jusqu'au 24 septembre.
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