Voyage, liberté, musique et culture gitane étaient les maîtres mots de Tony Gatlif
Triste semaine qui vient de passer pour le monde de la culture. Après Jean-Paul Rappeneau, Cassandra Wilson, le cinéaste Tony Gatlif s'en est allé. Né à Alger d’un père algérois et d’une mère tzigane andalouse, ayant grandi en France, il aura bâti, avec Gadjo Dilo, Latcho Drom, Geronimo, Tom Medina ou le remarquable Exils, une œuvre de combat, tant cinématographique que musicale, exaltant la culture tzigane. Il est mort jeudi 3 septembre à 77 ans. Avec sa gueule de condor buriné instantanément reconnaissable, et ses films en mouvement, toujours chantant comme à la saison des amours, il était le seul cinéaste d’origine gitane en activité en France, et peut-être dans le monde, donc le représentant culturel officiel d’une communauté dont il canalisait l’énergie et le sentiment de marge. La musique de ses films, qu’il composait lui-même, était son plafond de verre : si ce grand cinéaste est primé aux Césars, c’est pour la meilleure musique (Gadjo Dilo et Vengo). Il faut attendre un Quentin Tarantino président en 2004 du jury de Cannes, où Tony Gatlif sera souvent sélectionné, pour qu’on lui remette le Prix de la meilleure réalisation pour Exils. Il nous laisse une œuvre forte, fougueuse, musicale et nomade, peuplée d’exilés, de marginaux, d’amoureux et de rebelles. Toujours effaré par le racisme, l’exclusion et la haine qui n’en finissent jamais de prospérer, il disait d'ailleurs : "Depuis que j’ai ouvert les yeux avec une caméra, je me bats", sa voix va terriblement manquer au cinéma. Voici la chronique que j'avais écrite à l'époque de son film Exils, finalement le seul où Tony Gatlif aura été reconnu à sa juste valeur :
Partir pour revenir meilleur
Depuis trente ans qu'il fait du cinéma, Tony Gatlif a toujours mêlé très étroitement images et musiques dans ses films. Il en compose d'ailleurs lui-même les bandes originales, ce qui a pour effet de créer une alchimie donnant une incroyable force au pouvoir envoûtant. C'est particulièrement vrai pour Exils, Prix de la mise en scène au festival de Cannes 2004, qui est certainement son œuvre la plus aboutie. Né de mère gitane et de père arabe dans la banlieue d'Alger, il a été tout au long de sa filmographie, le passeur de l'âme gitane ou tsigane avec une constance viscérale. Il transpose quelque peu son propos dans ce nouveau film, même s'il y a pour lui comme pour les deux personnages centraux, un difficile mais important retour aux sources à Alger. Du haut de son appartement dans un HLM au bord du périphérique parisien, un fils de pieds-noirs propose subitement à sa compagne, fille d'immigrés, de partir en Algérie. Elle ne connaît pas un mot de sa langue natale, et derrière une apparente légèreté se cache une profonde blessure, certainement liée à une enfance douloureuse. Lui, a perdu ses parents dans un accident de voiture, et cherche une identité qui lui échappe. Ce périple à pied, en train, en bateau, sans trop d'argent, doit les mener vers une reconquête d'eux-mêmes. A travers des rencontres, des paysages, des musiques, c'est un road-movie qui traverse la France, l'Espagne, le Maroc pour arriver en Algérie, à la fois simple dans son approche et fascinant dans ce qu'il procure tant aux protagonistes qu'au spectateur. Les comédiens Romain Duris et Lubna Azabal apportent une folie enivrante à leur personnage. Tout comme la réalisation faite de fougue et de sensualité, véritable détonateur de ce voyage pas comme les autres.
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