Il était une fois Gerhard Richter
Figure majeure de l’art contemporain à la reconnaissance internationale, Gerhard Richter a investi la Fondation Louis Vuitton avec une exposition présentant 270 œuvres, qui a couvert plus de six décennies de création au travers de l'ensemble des espaces de la Fondation. Entre abstraction et figuration, aquarelles aux couleurs vibrantes, sculptures et dessins, l’artiste dévoile une œuvre plurielle. Des tableaux flous des années 1960 aux vastes couleurs raclées de ses abstractions récentes, le parcours met en lumière la diversité d’un artiste qui explore sans relâche les frontières de l’image. Celui qui aime l’infini et l’insécurité permanente interroge notre rapport à la mémoire, au réel et à la perception. Cette exposition a offert une occasion unique de saisir l’amplitude d’une œuvre en perpétuelle métamorphose qui ne se tient jamais loin de l'Histoire. Gerhard Richter est né à Dresde en 1932, d’un père enseignant et d’une mère libraire, qui transmet à son fils sa passion pour le piano et la lecture. La famille quitte Dresde en 1935 et se trouve relativement à l’abri pendant la Seconde Guerre mondiale. Le père, toutefois, est incorporé dans l’armée allemande puis fait prisonnier par les Américains, banni de la société après la guerre, il se suicidera en 1968. Ses deux oncles sont tués au combat. Sa tante, quant à elle, a été assassinée par les nazis dans le cadre de leur campagne d’euthanasie des malades. Dès ses premiers tableaux en grisaille inspirés par des photographies en noir et blanc, Gerhard Richter procède déjà par soustraction avec se rendu flou, comme une négation partielle de l'image figurative, maniant le torchon ou le racloir pour créer une certaine distance par rapport à ce qui nous est montré, en estompant les contours de l’ostentatoire netteté photographique, qui constituera sa méthode quasiment durant toute sa carrière dans son œuvre figurative. C'est le cas d'Uncle Rudi, réalisé d’après une photographie familiale, ce tableau peint dans les tonalités d’un cliché en noir et blanc met en scène un oncle de Richter, officier de la Wehrmacht, souriant. Rien ne le désigne comme un monstre mais rien ne vient non plus tempérer cette impression angoissante que laisse l’image floue, comme la réminiscence d’un souvenir, entre rêve et cauchemar. Dans le contexte d’une Allemagne déchirée, humiliée, divisée, honteuse de son histoire, de nombreux artistes allemands tels que Richter ont exploré d’une façon nouvelle, introspective, la mémoire de ce passé nazi. Quel que soit le sujet, Richter ne peint jamais directement d’après nature, ni d’après la scène qui se trouve devant lui : tout est filtré par un autre médium, une photographie ou un dessin, à partir duquel il crée une image indépendante et autonome. Gerhard Richter a toujours cru en la peinture. À l’inverse de la photographie, point de départ des tableaux floutés qui ont fait son succès, elle n’a pas vocation à reproduire fidèlement la réalité. C’est en tout cas l’avis de l’artiste, aujourd’hui âgé de 94 ans qui, depuis ses débuts, interroge la relation ambigüe qu’entretiennent les deux médiums. Le gracieux portrait de sa fille Betty est révélateur du jeu entre photographie et peinture au cœur de la démarche picturale de Richter. À la différence d’un portrait classique, le modèle tourne la tête au spectateur. Son visage échappe à notre regard. La chevelure, les textiles et les motifs sont figurés avec une précision illusionniste. Betty est proche et lointaine, inaccessible. Son portrait est à la fois mélancolique et mystérieux. À la fin des années 1970, il abandonne le photoréalisme flou qui caractérisait ses œuvres pour, une nouvelle fois, réinventer un mouvement à l’aide d’une technique novatrice. Ainsi, il épouse l’abstraction en étalant différentes couches de couleur sur ses toiles, patientant, rigoureux, que chaque strate soit sèche pour entamer la suivante. Une technique qui lui vaut de nombreux prix, jusqu’au Lion d'or de la 47ème Biennale de Venise en 1997. Sa capacité à passer sans effort des peintures photoréalistes aux compositions abstraites lui a valu la reconnaissance comme étant l'artiste vivant le plus influent au monde, ses œuvres atteignant des prix record aux enchères et étant exposées dans les musées les plus prestigieux à l'échelle mondiale. Cette riche exposition nous a fait découvrir une œuvre hantée par les traumatismes de l’histoire du XXe siècle, qui surprend et trouble le regard du visiteur avec délicatesse et force, avec finesse et radicalité.
Comme l'exposition est terminée, voici une large sélection des œuvres de Gerhard Richter.
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