C'est à un Lac des cygnes d'un genre très particulier que nous convie Feud : les trahisons de Truman Capote, qui n'est pas du tout une relecture du ballet de Tchaïkovski, mais une plongée dans les eaux de Park Avenue, cette artère ultrachic de la moitié Est de Manhattan. S'y ébrouent, quand les protagonistes se rencontrent en 1955, des élégantes de la haute société new-yorkaise, appelées les Cygnes, qui ont en commun de cacher leur solitude amère sous un voile de poudre ou dans une volute de fumée de cigarette. Avec leur pedigree impeccable, elles incarnent une forme d'aristocratie américaine blanche, anglo-saxonne et protestante, ainsi qu'une superficialité forcément mélancolique. Dans l'univers policé des Cygnes, Truman Capote détone. Il est petit, parle d'une voix flûtée, ne cherche pas à masquer son homosexualité. Cette différence, et sa capacité à donner toute son attention à son interlocutrice dans un élan d'apparente empathie, le rendent irrésistible aux yeux de ces femmes. Bientôt, il est la coqueluche de cette petite société oisive. Des ego surdimensionnés, un écrivain prêt à faire main basse sur la vie de ses proches pour nourrir son art, plusieurs reines des abeilles en concurrence pour l'attention d'un seul… Qu'est-ce qui pourrait mal tourner ? Derrière la caméra, le cinéaste Gus Van Sant investit avec élégance un imaginaire a priori éloigné du sien pour rappeler, le temps de six épisodes (sur huit), à quel point il manque au cinéma mondial. La série interroge la matière de ce qu’on n’appelait pas encore des influenceuses en confiant leur interprétation à une volée de stars qui sont autant de faces du cinéma américain. Aux côtés de l’icône indé Chloë Sevigny, Diane Lane et Calista Flockhart opèrent un retour fracassant. Dans la peau de Slim Keith, célibataire égocentrique et brutale, et de Lee Radziwill, la sœur cadette de Jackie Kennedy, les deux femmes s'accaparent l’écran avec une gourmandise qu’on n’espérait plus. Naomi Watts, impériale de fragilité cachée, domine l’ensemble dans le rôle de Babe Paley, femme trompée, mère négligente, condamnée par un cancer et profondément blessée par le texte publié par Truman Capote. Face à elles, le Britannique Tom Hollander se glisse avec une immense délicatesse dans les empreintes laissées par Philip Seymour Hoffman, qui incarne l’écrivain dans le film de Bennett Miller, Truman Capote (2005). Au fur et à mesure des épisodes, il compose un Truman Capote fragile, féroce mais profondément humain, tourmenté par la peur d’être avec elles, tout autant que la peur d’être sans elles. L’attirance doublée de répulsion que l’écrivain ressent pour ces femmes est certes un puissant moteur de création littéraire, mais elle témoigne aussi de ce qu’ils ont en commun. D’abord la nécessité, pour les femmes et les homosexuels, de pédaler plus vite que les autres pour se maintenir à la surface de l’eau. Ils ont aussi en commun le goût d’un art de vivre dont ils sont, sans le savoir, les derniers ambassadeurs. Personnage à part entière de la série, ce raffinement s’incarne dans le soin extrême accordé aux tenues très habillées et aux brushings des Cygnes, qui se dégonflent au fur et à mesure que pointe à l’horizon un New York dans lequel les femmes ne portent plus de gants et les hommes vont tête nue. Pour évoquer la disparition de ce monde flamboyant, la série louvoie tranquillement entre les temporalités, assume le lyrisme de ses personnages et congédie la couleur, le temps d’un épisode, pour filmer le légendaire bal en noir et blanc organisé par Capote en 1966. Dans cette série très réussie se dessine un véritable pamphlet de ce milieu riche, privilégié et complètement déconnecté des réalités. Gus Van Sant filme avec subtilité cette cruelle basse-cour, ainsi que la triste déchéance de Truman Capote, alcoolique au dernier degré.
Feud : Les trahisons de Truman Capote est à voir ici pour 6,99€, un mois sans engagement à Canal+ séries à souscrire ici.
La bande-annonce ci-dessous est en version originale mais en regradnat la série vous aurez les sous-titres.