Les expositions qui se sont intéressées à l’art contemporain africain et afro-américain ont longtemps été peu nombreuses à Paris. Corps et âmes participe pleinement au renouveau des regards portés sur les œuvres d’artistes nés en Afrique ou afro-descendants. La très belle exposition intitulée Corps et âmes, à la Bourse de Commerce Collection Pinault à Paris, interroge la prégnance du corps dans la pensée contemporaine. A cette occasion, les œuvres d’une quarantaine d’artistes, dont Georg Baselitz, Michael Armitage, Duane Hanson, Niki de Saint Phalle, Arthur Jafa, Deana Lawson, ou encore l’artiste peintre zimbabwéenne Kudzanai-Violet Hwam, l’artiste libanais Ali Cherri, sont à admirer dans ce magnifique musée dédié à l’art contemporain. Corps et âmes est la plus intellectuellement intrigante des expositions que l’on ait vue en ces lieux, à l’exception de l’inaugurale. À quelques exceptions près, la centaine de dessins, tableaux, installations, sculptures, vidéos ou photos ont tous été réalisés entre la seconde moitié du XXᵉ siècle et aujourd’hui. L'exposition occupe toute la Bourse de commerce, à la rondeur enveloppante et rassurante. Or les pièces qui la composent n’ont rien de rassurant. Ainsi une étrange tension s’établit-elle entre l’architecture et ce qu’elle contient, qui naît dès le début de l'exposition au sous-sol, où se succèdent les images de la vidéo d’Arthur Jafa Love is the Message, the Message is Death, montage syncopé d’images de la vie des Afro-Américains, des figures anonymes se mêlent à des stars de la musique et politique, de Miles Davis à Malcolm X, ou à des bavures policières. Au sous-sol également, la vidéo Lightning Dance de Cecilia Bengolea qui étudie l’influence du climat électrique sur l’imagination corporelle et envoûte le spectateur. En compagnie de Craig Black Eagle, d’Oshane Overload-Skankaz et de leurs équipes de danse respectives, l’artiste pratique le dancehall jamaïcain au bord d’une route passagère sous un orage fascinant, et fait part d’une énergie communicative. La tension se maintient jusqu’à la dernière salle, où les huit immenses corps masculins, vieux et presque décharnés, peints par Georg Baselitz sur fond noir, sont suspendus face à face. Lors de sa première présentation, à la Biennale de Venise en 2015, cette suite, intitulée Avignon, a frappé par son ampleur. Aujourd’hui, dans un espace étroit que l’artiste a voulu sombre, elle impose son angoisse de la mort. Entre les vidéos et les œuvres de Baselitz, l’accrochage rapproche et oppose deux types de créations. Les unes agissent par le saisissement et le choc. Les autres usent de l’ironie cryptée et du détournement. Mais toutes ont un point commun : L’histoire collective. Celle de la sujétion coloniale des peuples du Sud à ceux du Nord, de l’esclavage et de la ségrégation, et de la lutte jamais finie contre les racismes. Et, entremêlées à celle-ci et lui faisant écho, des histoires individuelles qui parlent pour la plupart de douleurs intimes. L’expressionnisme est l’un des modes opératoires : celui de Jafa et de Baselitz donc. Le terme vaut aussi pour l’installation de peintures de Miriam Cahn, nommée Ritual, qui occupe une salle entière. Ce rituel est celui du deuil de son père. Nus et visages, parfois diaphanes jusqu’au spectral, vont vers la disparition. Les orbites sont déjà vides pour certaines. La fraîcheur des couleurs accentue le malaise. Citons aussi le grand tableau de Michael Armitage montrant à la manière de Kokoschka un groupe de musiciens dans une décharge : celle de Dandora (Kenya), près de Nairobi. Des ordures brûlent dans le fond, un chien mord un homme au premier plan, mais les musiciens jouent quand même. Marlene Dumas peint en grand format et à grands gestes visibles un homme noir aux yeux bandés, une femme enceinte nue sur fond sanglant et un homme nu de face se dressant comme un revenant, toile de 2017 qui répond aux Baselitz. Quand le ghanéen Gideon Appah fait surgir des baigneuses aux corps bleus qui seraient nues s’il ne leur ajoutait des slips d’une blancheur crue, quand il teinte de rose la plage ou le ciel, il se saisit des motifs et du chromatisme de Gauguin en Océanie et se souvient autant de Matisse. Les questions de la fabrication de l’exotisme et du regret d’un paradis perdu sont donc posées, et donc celles des mythes dont vit toujours le tourisme international. Dans Beauty Examined, Kerry James Marshall, qui est l’un des artistes majeurs d’aujourd’hui, agit sur d’autres références classiques : la Vénus à son miroir, de Velazquez, et l’Olympia de Manet pour ses nus. La Leçon d’anatomie du docteur Tulp de Rembrandt devient la dissection de Saartjie Baartman, surnommée la Vénus hottentote, exhibée comme une curiosité en Europe au début du XIXe siècle, prostituée à Londres et présentée comme la preuve de l’animalité des Africains. N'oublions pas le Brésilien Antonio Obá, qui livre ici le portrait irradiant du chanteur d’une chorale religieuse, comme auréolé de grâce, la bouche et les yeux en extase. Dans un jeu de couleurs éclatant, Kudzanai-Violet Hwami, zimbabwéenne de 32 ans désormais installée en Grande-Bretagne, assemble pour sa part plusieurs toiles, chacune apparaissant comme des flashs de souvenirs d’enfance ou du pays natal attrapés au vol avant qu’ils ne disparaissent. Il y a également dans les vingt-quatre vitrines réparties autour du foyer de la grande rotonde, au rez-de-chaussée, l’artiste libanais Ali Cherri, qui décline un parcours de sculptures d’une grande force poétique : assemblages délicats d’artéfacts ou reliefs archéologiques, brisés par le temps, abîmés par les guerres et les invasions, qu’il hybride de ses propres créations de plâtres blancs ou d’objets symboliques. D’une tête sculptée du XIVe siècle à un masque de sarcophage égyptien, son art réparateur et renaissant agit comme celui d'un archéologue du futur, avec la question de la fragilité, du friable des œuvres. Pour finir et ne faisant pas partie de Corps et âmes, Clinamen, de Céleste Boursier-Mougenot, large et ronde piscine bleue, délicatement sonore, avec ses bols de céramique s’entrechoquant en une harmonie de timbres apaisante, dans la rotonde de la Bourse de commerce. Autant d’œuvres dans cette très belle exposition Corps et âmes, qui sonnent parfois comme un pied de nez, voire un doigt d’honneur, à la vision du monde impérialiste et coloniale figurée par la très belle frise orientaliste du XIXᵉ siècle qui orne la coupole de la Bourse de commerce, et imposent un autre récit de l’histoire du monde.
Corps et âmes est à voir jusqu'au 25 août à la Bourse de commerce - Collection Pinault.
Ci-dessous une large sélection de l'exposition. Pour voir les photos en plus grand, cliquez sur la première photo et faites défiler avec les flèches.