Délicieuse plongée dans l'empire du sommeil
La belle exposition L’Empire du sommeil présentée au musée Marmottan explore ce moment particulier de l’existence humaine qui occupe plus d’un tiers de notre temps. Entre la vie et la mort, le soin et le plaisir, 130 œuvres nous entraînent vers des au-delà insoupçonnés. Avec à la clef, plusieurs peintures jamais exposées en France d’artistes italiens, anglais ou autrichiens. À travers tableaux, dessins et sculptures, on dort dans tous les états : dans son lit comme cet enfant peint par Monet, mais aussi couchée sur un banc un été en plein après-midi, ou par terre dans la nature comme Rousseau. On dort assis, comme cette jeune fille endormie près de la cheminée ou épuisé comme ce petit vendeur de violettes, ou encore debout sur la corniche d'un immeuble comme la belle somnambule de Maximilian Pirner. Abandon confiant ou oubli des peines, porte ouverte vers le rêve ou le tourment, de la douceur de la sieste à l'effroi du cauchemar, l'exposition présente le sommeil dans ses ambivalences et montre la richesse d'un thème qui traverse les époques. Sans doute parce que le modèle qui dort est idéal. Il ne bouge pas et, dans son corps abandonné, le peintre peut capter un peu de son intimité, de son inconscient. Les œuvres exposées traversent cinq siècles d'histoire de l'art, de la fin du Moyen Âge à l'époque contemporaine, avec un focus sur le XIXe siècle. La dangereuse ivresse de Noé est ainsi évoquée par un tableau de Giovanni Bellini datant de 1515. Une étonnante sculpture médiévale de la dormition de la Vierge, où les apôtres sont joyeusement groupés le long de son lit, introduit la partie consacrée au Nouveau Testament. Non loin, un Christ ressuscitant la fille de Jaïre témoigne, sous le pinceau du peintre autrichien Gabriel von Max (1878), que la mort n'est qu'un sommeil transitoire en attendant la Résurrection. Les mythes antiques et les contes de fées sont quant à eux souvent prétexte à dévoiler la dimension érotique du sommeil, comme la belle Vénus assoupie. Naissance, mort, repos ou troubles du sommeil, le parcours puise à toutes les étapes de la vie, et à l'inverse de tout voyeurisme, ces œuvres nous touchent justement par l'intimité tendre qu'elles révèlent. Ce voyage artistique rejoint alors notre humaine expérience. C'est la première fois qu'une exposition parisienne est consacrée au sommeil. Pour montrer l'universalité du thème dans l'art occidental, les commissaires ont obtenu des prêts exceptionnels de la part de grands musées, en France mais aussi en Écosse, en Italie, en Irlande, en Espagne, au Danemark, au Canada. À côté de grands noms comme Rodin, Monet, Delacroix, Munch, Rembrandt, Redon, Vallotton, Picasso,... ces prêts nous permettent de découvrir des artistes que nous connaissons peu, comme la Britannique Evelyn De Morgan avec La Nuit et le Sommeil, une allégorie peinte en 1878 mais très influencée par la Renaissance italienne. La Nuit, encore rose du soleil couchant, étend son manteau pour obscurcir le ciel, et entraîne le Sommeil, semeur de coquelicots pour endormir les mortels. Le marchand de sable est passé dans le bel hôtel particulier du musée Marmottan, et après la visite de cette exposition, vous aurez de grandes chances de faire de beaux rêves.
L'empire du sommeil est à voir jusqu'au 1er mars au Musée Marmottan.
Ci-dessus et dessous une large sélection de l'exposition. Pour voir les photos en plus grand, cliquez sur la première photo et faites défiler avec les flèches.