Une provocation tendre et coquine

Publié le par michelmonsay

En hommage à Wolinski et à toutes les victimes de cette journée funeste qui nous a tous bouleversés, voici le portrait que j'avais écrit en 2011 après l'avoir rencontré chez lui, où il m'avait reçu avec simplicité et gentillesse en évoquant avec émotion et autodérision les souvenirs d'une carrière exceptionnelle de tendre provocateur, tout en me disant : "Un humoriste ne doit pas être méchant, mais plutôt féroce contre ceux qui font du mal ou pensent mal."

 

 

Georges Wolinski 006

Avec 50 ans de carrière dans de nombreux journaux de tous horizons et une centaine de livres parus, Wolinski est devenu l’un des plus fameux dessinateurs que la presse ait connu. Son style de dessin rapide, à la fois grivois et contestataire, a toujours été courtisé. Ce caricaturiste reste aujourd’hui encore un observateur très pertinent de notre société, et particulièrement de la relation homme/femme.

 

Une exposition à la BNF pour célébrer ses 50 ans de dessins, accompagnée de deux livres, l'un lié à l'expo avec 400 planches retraçant sa carrière, et l'autre intitué "Le pire a de l'avenir" où il se raconte pour la première fois en mots mais aussi en dessins. A près de 78 ans, Georges Wolinski est toujours aussi réclamé. Il essaie de mener tout cela de front, même s’il se trouve imprudent d’avoir accepté ces sollicitations qui viennent s’ajouter aux dessins qu’il fournit chaque semaine pour Charlie hebdo, Paris Match et le Journal du dimanche. Sans oublier les régulières demandes annexes, comme celle de Jérôme Clément l’ancien président d’Arte, qui lui a demandé l'année dernière un dessin pour illustrer le carton d’invitation de sa soirée de départ, qui a réuni 2000 personnes à Chaillot.

Dans le troisième documentaire consacré à Wolinski diffusé en janvier 2011 sur Arte, inévitablement sont revenues les questions pour « Monsieur je ne pense qu’à ça ». Cette réputation l’amuse, au contraire de sa femme Maryse qui lui rétorque agacée : « Mais tu es quand même un dessinateur politique ! » Les femmes ont toujours été au centre de sa vie. Depuis sa plus tendre enfance, il était déjà attiré par leur beauté. Elles l’inspirent et leur présence lui est indispensable pour vivre et dessiner.

 

Trouver sa voie

Le dessin est apparu assez tôt comme une issue de secours pour le jeune Wolinski. Pas très doué pour les études et ne parvenant pas à devenir architecte, il travaille dans un premier temps pour l’entreprise de tricotage mécanique des parents de sa première femme. Parallèlement à ce gagne-pain, il poursuit sa passion pour le dessin en s’inspirant des magazines satiriques underground américains et d’Albert Dubout : « On ne devient soi-même qu’après avoir beaucoup imité les autres ». La découverte du journal Hara-kiri et la rencontre avec Cavanna qui accepte de publier ses dessins absurdes et bizarres, décident Wolinski à abandonner le petit confort apporté par son travail, et à se lancer pleinement dans le métier de dessinateur au début des années 60.

Veuf à 32 ans après le décès soudain de sa femme dans un accident de la route, il compense cette solitude en créant des petits dessins érotiques qui commencent à construire sa réputation. Mai 68 est un autre élément déclencheur de sa carrière. En se sentant concerné par les événements, son dessin se politise et ses collaborations se diversifient notamment à gauche dans un premier temps avec les journaux Action et L’enragé.

 

Tout le monde le veut

Son travail provocant plait aux publicitaires qui le sollicitent pour illustrer leurs slogans, comme celui de Mars, « Un coup de barre ? Mars et ça repart ». Cette manne financière tombe à pic et lui permet d’être plus à l’aise pour s’occuper de ses deux filles qu’il élève seul depuis la mort de sa femme. Dès lors tout s’enchaîne, ses albums de dessins se vendent bien et on lui confie Charlie mensuel, un magazine de BD dont il s’occupe durant 10 ans, en faisant découvrir des dessinateurs américains, anglais, italiens et français. Il est de plus en plus courtisé pour travailler sur des supports de tous horizons comme Le journal du dimanche, où il rencontre Maryse qui va devenir sa seconde femme. « J’étais devenu le contestataire de service, chaque dimanche au-dessus de mon dessin était inscrit : Je conteste. » Puis il travaille pour L’Humanité qui l’envoie à Moscou et dans différents pays de l’ancienne Union soviétique avec ses crayons dans ses valises.

De sa longue collaboration à Hara-kiri et Charlie hebdo, Wolinski analyse la première période de 1960 à 1985 : « Le journal a commencé à déplaire à la fin des années 70, il était excessif, bête et méchant, pipi caca. D’ailleurs, ils viennent de publier « le pire de Hara-kiri », je n’ai pas revu tout cela avec plaisir, ce n’est pas marrant. » On sent qu’à l’égard des co-fondateurs de ces revues, il garde une tendresse et une admiration pour Cavanna, et beaucoup moins pour le professeur Choron dont il déplore l’influence néfaste sur le contenu des journaux.

 

Libre mais jamais méchant

Quel que soit le journal pour lequel il a dessiné, Wolinski revendique d’avoir toujours eu la liberté de laisser ses crayons s’exprimer : « J’ai toujours défendu mes idées, mes opinions et n’ai jamais baissé le ton. Ceci dit, je pouvais dessiner une fille à poil dans Charlie hebdo mais pas dans le Journal du dimanche. » il ajoute pour démontrer cette liberté : « Claude Cabanes, l’ancien rédacteur en chef de L’Humanité, m’avait dit qu’il n’y avait pas un dessin que je faisais pour Paris-Match qui n’aurait pas pu passer dans L’Humanité. »

Si la politique l’inspire toujours autant, Wolinski a évolué avec son époque et ses dessins sont moins cinglants, il tacle à ce propos un de ses collègues : « Siné est ridicule de continuer à faire de la provocation dans le style mai 68. Je me rappelle avoir été terrifié à l’époque par un de dessins dans L’enragé, dont le texte était : si vous voyez un CRS blessé, achevez-le ! » Wolinski ne s’est jamais reconnu dans cette virulence.

 

A la gloire du dessin de presse

Inconditionnel d’Albert Dubout, il a contribué en intercédant auprès de Jacques Chirac, à ce qu’il y ait une exposition hommage au grand dessinateur à la Bibliothèque nationale de France en 2006. Du coup, le Président aimant déjà les livres de Wolinski et ayant apprécié cette démarche, lui a remis la Légion d’honneur. Sur la centaine de livres publiés, il y a quelques bandes dessinées, mais la majeure partie d’entre eux sont des recueils de dessins parus dans la presse, qui se sont toujours plutôt bien vendus. A l’image de J’étais un sale phallocrate à 70 000 exemplaires l’année de sa parution en 1979, puis 10 000 par an durant 10 ans. Il déplore l’évolution du marché : « Ce genre de recueil ne se vend plus beaucoup, maintenant il faut trouver un thème qui soit vendeur. Cela m’énerve, je n’ai pas envie de faire des livres avec l’obsession de trouver des idées qui se vendent bien. » Malgré tout, son dernier album en date sorti en décembre 2010 sur la sexualité des français de De Gaulle à Sarkozy, qui fait pourtant près de 400 pages et coûte 46 euros, a bien marché.

 

Il n’y a pas que les dessins

L’écriture a toujours été un élément très important pour Wolinski, dans ses dessins pour faire vivre ses personnages et ne pas rester dans le symbolisme. Également, il a écrit, co-écrit ou adapté des comédies absurdes et loufoques pour le théâtre et le cinéma voire la télévision avec Palace. L’écriture des autres l’intéresse aussi beaucoup, il a lu régulièrement tout au long de sa vie des romans, de L’amant de Lady Chatterley quand il était jeune à Houellebecq aujourd’hui, et se considère assez cultivé par rapport à la plupart des dessinateurs. C’est cependant à cette famille des humoristes qu’il revendique son appartenance : « Nous nous servons de cette arme fatale qu’est l’humour pour vivre, nous avons besoin de rire de ce qui n’est pas drôle. Aujourd’hui, on ne trouve de vrais humoristes que chez les dessinateurs, les autres sont souvent méchants. Un humoriste ne doit pas être méchant, mais plutôt féroce contre ceux qui font du mal ou pensent mal. »

 

La recette de son succès

Spécialiste de ce que l’on appelle le dessin rapide dont le but est de faire rire ou sourire, il s’inscrit dans cette tradition française de dessinateur de presse qui est née au lendemain de la Révolution avec à l’époque de grands caricaturistes comme Daumier. Pour trouver les thèmes qu’il veut aborder, Wolinski se nourrit quotidiennement de la presse écrite, des livres et de la télé : « Je prends des notes, et quand j’ai trouvé un sujet qui m’inspire, je cherche parfois longtemps comment je vais représenter les personnages et quel dialogue je vais leur faire dire. Puis, arrive un moment où le dessin est fait et je ne m’en suis pas aperçu. » Il aime à la fois choquer en pensant à la tête de la personne découvrant son dessin, mais aussi alerter sur un travers de notre société.

S’il assume pleinement les paradoxes qui composent sa personnalité, il y a un point sur lequel il est inflexible : le refus de toute croyance. En se rapprochant des 80 ans, il commence à ressentir une certaine anxiété face au temps qui passe trop vite et aspire à être tranquille, peinard, sans problèmes, en continuant à travailler et à se déplacer en France ou à l’étranger à l’occasion de conférences ou de festivals, comme il aime le faire régulièrement.

 

Publié dans Portraits

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