Une deuxième vie

Publié le par michelmonsay

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Lauréat 2013 du prix littéraire le plus convoité, Pierre Lemaitre a également recueilli l’adhésion du public avec 550 000 exemplaires vendus d’Au revoir là-haut. Ce jeune romancier de 62 ans, dont la carrière n’a démarré qu’en 2006, s’était déjà fait un nom avec 5 polars très remarqués au style visuel qui le caractérise.

 

Plus de trois mois après le Goncourt, Pierre Lemaitre continue toujours de répondre à des sollicitations de toutes sortes, même si cela s’est calmé un peu. Outre les radios, télés, quotidiens et magazines qui ont tous voulu l’interviewer, il se trouve qu’en plus son roman colle à l’actualité des commémorations pour le centenaire de la Guerre 14-18, mais comme le souligne l’écrivain : « Il y a trop de sollicitations pour un seul homme, il faut faire des choix ». A cela s’ajoute aussi les nombreuses invitations des librairies à travers la France pour une séance de dédicace ou une animation, d’autant qu’ils ont beaucoup soutenu le roman dès sa parution : « Le succès de mon livre est aussi dû au dynamisme des libraires, et en ses temps de difficultés qu’ils traversent, il me semble loyal de rembourser ma dette symbolique en étant à leurs côtés ».

 

Des projets à la pelle

Cette effervescence l’a poussé à différer l’écriture de son prochain roman afin de retrouver la tranquillité nécessaire, mais il continue à prendre des notes et à se documenter. Selon toute vraisemblance, il sera question de l’exode de 1940 avec comme protagoniste un personnage secondaire d’ « Au revoir là-haut », dans une histoire qui pourrait aller jusqu’en 1960. Il poursuivrait ainsi l’idée d’écrire en plusieurs romans une fresque étalée sur un siècle : « Ce ne sera pas une suite au sens généalogique avec un personnage principal, mais plutôt une sorte de puzzle où chaque livre touche les autres par un coin, dans une méthode un peu balzacienne. Je ne suis pas un historien, en revanche cela me tente de donner une vision du XXe siècle à travers mon regard, mes valeurs, mes convictions. »

Entre-temps de nouveaux projets sont venus se greffer. Il travaille actuellement avec une équipe américaine sur l’adaptation cinématographique de l’un de ses romans policiers, « Alex », qui sera tourné à Paris à la fin de l’année. Comme l’on pouvait s’y attendre, « Au revoir là-haut » suscite également des transpositions. La première sera en BD avec le dessinateur Christian De Metter, et il commence aussi à être question d’en faire un film. Pierre Lemaitre apprécie cet exercice salubre pour l’hygiène intellectuelle : « La bande dessinée, comme l’adaptation d’un roman pour le cinéma, vous oblige à épurer l’histoire et le texte pour aller au cœur de l’action, cela rejoint ma devise qui est d’essayer de faire très bien des choses très simples. »

 

Le plus beau moment de sa vie

Bien évidemment, le Goncourt a changé la vie de Pierre Lemaitre, déjà en lui apportant une légitimité d’écrivain à part entière et une sérénité dans son métier. Lui l’auteur de polars, qui appartenait à un genre considéré comme n’étant pas très noble et qui a dû en souffrir, n’a jamais supporté les classifications. Il n’a d’ailleurs pas l’impression d’avoir changé de métier avec « Au revoir là-haut ». Ce prix lui a donné aussi une notoriété qui le transforme en personnage public dont la parole est plus surveillée, notamment par ceux qui ont contribué à son succès. Il a acquis également le bénéfice du temps pour écrire, ce dont rêve la plupart des écrivains. Pour un homme qui n’aime pas voyager, il va devoir y prendre goût puisque 25 traductions sont prévues de son roman, avec chaque fois un déplacement dans le pays à l’occasion de la sortie du livre.

Cette consécration, on l’a senti venir dès les premières sélections aux différents prix littéraires en septembre dernier, quand le roman de Pierre Lemaitre est apparu quasiment sur toutes les listes. L’écrivain n’avait pourtant pas le parcours typique qui pouvait laisser prévoir un tel engouement, mais il tente d’en expliquer les raisons : « D’abord, la tonalité de roman populaire avec un désir de renouer avec du romanesque, des rebondissements, de l’aventure. Ensuite, le thème de la Grande guerre qui est dans l’air du temps, mais que j’ai pris sous un angle inattendu pour les commémorations, à travers l’après-guerre avec un ton assez corrosif. Enfin, le succès auprès du public ayant commencé avant l’attribution du prix, il était salutaire que l’Académie Goncourt consacre un livre dont les ventes allaient aider la librairie. »

 

Traiter différemment la guerre 14-18

Ce n’est nullement pour coller à l’actualité du centenaire que Pierre Lemaitre a choisi d’écrire un roman sur la Première guerre mondiale, mais bien par passion depuis très longtemps pour cet événement qu’il juge majeur dans l’Histoire contemporaine. D’autant que le livre devait paraître en 2008, mais l’auteur qui avait plusieurs commandes simultanément n’a pu le terminer à ce moment-là. Comme beaucoup de livres avaient déjà été écrits sur cette guerre, il a préféré l’aborder en traitant l’après-guerre et en appuyant sur certains aspects méconnus, sans pour autant s’ériger en redresseur de torts : « L’industrie s’est nourrie de la guerre aussi bien avant, pendant qu’après, notamment avec le marché public des exhumations militaires où certains se sont largement engraissés. J’ai voulu aussi rappeler la manière dont les soldats qui sont revenus des tranchées ont été accueillis avec ingratitude, ce qui serre le cœur encore un siècle plus tard. »

 

Mieux vaut tard que jamais

En tant que lecteur, Pierre Lemaitre vient de la littérature de feuilleton sous toutes ces formes, qu’il dévore durant son enfance et qui se convertie naturellement en roman policier lorsque lui-même commence à écrire. Ses cinq polars publiés avant « Au revoir là-haut » ont été récompensés à la fois par des prix et un joli succès public, qui s’est étendu à l’international avec une traduction dans près d’une trentaine de langues. Il écrit également des scénarios pour la télévision, et assez rapidement après ses débuts, il arrive à vivre de son métier. Pourtant, cette carrière qui se déroule de la meilleure des façons pour le romancier, il ne l’a démarrée qu’à 55 ans grâce à la confiance que lui a donné une femme rencontrée au début des années 2000, devenue entre-temps son épouse. Aucun regret de ne pas s’être lancé plus tôt pour cet écrivain tardif, persuadé qu’il n’avait pas la maturité pour s’exprimer avec la même réussite qu’aujourd’hui.

Bernard Pivot, au moment de l’attribution du Goncourt à Pierre Lemaitre, a évoqué un roman populaire avec un rythme très cinématographique. Commentaire très juste que l’on peut appliquer à l’ensemble de l’œuvre du lauréat, qui se définit ainsi : « Je ne suis pas un écrivain angoissé de la page blanche mais plutôt un écrivain jubilatoire. Je travaille avec l’émotion que crée une scène, en m’amusant à l’écrire lorsqu’elle est drôle, et en étant ému dans le cas contraire. »

 

Une vie de littérature

La littérature a toujours été présente dans la vie de Pierre Lemaitre. Ses parents d’origine modeste la valorisaient en permanence, et après des études de psychologie, le futur romancier l’a enseignée en formation professionnelle notamment à des bibliothécaires durant de nombreuses années. Généreux et loyal, cet homme tranquille au parcours atypique qui reconnait être rancunier et s’emporter facilement, vit depuis huit ans pleinement son nouveau métier : « Il m’habite sereinement. Lorsque je n’écris pas, je pense à ce que je vais écrire. En regardant un film, je prends des notes. Je me lève la nuit pour consigner les idées qui me viennent dans mes rêves et ainsi ne pas les oublier. Quand je lis un roman, je me demande comment je m’y serais pris si j’en avais été l’auteur. » Maintenant qu’il a décroché le Graal, il va s’évertuer à le mériter en écrivant des romans et des scénarios de films dont on pourra se dire : « Finalement, lui avoir attribué le Goncourt n’était pas une erreur de casting. »

Publié dans Portraits

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