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13 avril 2012 5 13 /04 /avril /2012 15:48

Hubert Védrine 006

Cette interview réalisée le 31 mars 2011 montre si besoin est, la lucidité d'analyse d'Hubert Védrine.

 

 

Sans doute, l’un des tous meilleurs ministres des affaires étrangères de la Ve République, Hubert Védrine proche de François Mitterrand, dont il a été entre autre Secrétaire général de l’Elysée, reste à 63 ans au cœur de la géopolitique. Ce remarquable acteur et observateur des relations internationales, décrypte ce début d’année pas comme les autres.

 

Que faites-vous depuis que vous n’êtes plus Ministre des affaires étrangères ?

Hubert Védrine - En 2002, après la fin du gouvernement Jospin, j’ai créé une société de conseil spécialisé dans l’analyse des risques géopolitiques. Je travaille pour des grandes entreprises françaises en leur apportant des éléments d’appréciation sur l’évolution notamment de la Chine, de l’Inde, de la Russie ou des pays arabes aujourd’hui avec ce mouvement de révolte démocratique. Le reste de mon temps est réparti entre la présidence de l’institut François Mitterrand, les cours que je donne à Sciences-Po, l’écriture de livres, beaucoup de colloques dans le monde entier et les différentes sollicitations médiatiques. Il n’y a pas de ma part, le moindre retrait par rapport aux échéances politiques importantes, où tout reste ouvert. J’ai gardé tous mes contacts et je passe mon temps à parler politique étrangère, industrielle ou européenne pour la France, mais je ne m’exprime jamais sur la vie politicienne.

 

Comment analysez-vous la décision d’intervenir en Libye au niveau international et au niveau français ?

H.V. - Face au risque d’un vrai massacre à Benghazi par les forces de Kadhafi, j’ai trouvé important qu’il y ait eu une réaction internationale pas seulement occidentale, aboutissant au vote par le conseil de sécurité, de l’emploi légal de la force. Il est très rare que l’on parvienne à ce type d’accord où il faut au moins 9 voix et aucun veto, la guerre en Irak de Bush ne l’avait pas obtenu. Ce vote très important a été possible grâce au rejet de Kadhafi par l’ensemble des pays arabes mêmes les plus autoritaires. Mais aussi par la position de la ligue arabe demandant une zone d’exclusion aérienne, ce qui a convaincu Obama, dissuadé les russes et les chinois de mettre leur veto comme ils le font habituellement, et a donné un débouché à l’action française menée depuis le début par Sarkozy et très bien conduite ensuite par Juppé. Sans être de leur famille, je n’hésite pas à dire que leur politique a été courageuse et bonne dans cette affaire. Même si on peut penser que par cette crise et la présidence du G20, Nicolas Sarkozy essaie de redorer son blason, à l’image de tous les autres dirigeants politiques, c’est inhérent à la fonction.

Tous ces critères constituent une spécificité de la situation libyenne, ce n’est pas un tournant dans les relations internationales qui en aucun cas ne seront fondés à l’avenir uniquement sur les droits de l’homme. Il s’agit ici de responsabilité de protéger une population, et non un droit d’ingérence qui intervient en dehors du droit international en étant proche de la colonisation. L’intervention met tous les régimes autoritaires sous pression et il est fort probable que d’ici 5 ans, ils soient modifiés d’une façon ou d’une autre.

 

Que pouvez-vous dire de la situation aujourd’hui et comment voyez la suite autant en Libye, qu’en Tunisie et en Egypte ?

H.V. - Kadhafi peut tomber assez vite comme il peut s’enkyster quelques semaines en fonction de sa résistance militaire, mais il n’a plus d’avenir, les sanctions et les défections se multiplient. Les seuls soutiens qu’il lui reste sont des pays africains qu’il subventionne ou qui ont peur de lui. Après, la situation sera forcément chaotique. Pour bâtir une Libye moderne et démocratique, ils partent de zéro. On ne passe pas du despotisme à la démocratie. La démocratie n’est pas l’état naturel des sociétés, c’est une construction. D’ailleurs dans nos pays européens, alors même que nous adorons donner des leçons à la terre entière, cela a été parfois très compliqué. L’intervention de la coalition ne veut pas dire que l’on devient maître du destin de la Libye. Toutes ces révoltes sont des révoltes arabes démarrées par des arabes qui ont pris des vrais risques, à commencer par les jeunes tunisiens. Ils ont enclenché un processus considérable qui va durer des années et face à quoi il faut se positionner le moins mal possible.

Aussi bien en Tunisie, qu’en Egypte et même au Maroc où le roi a annoncé des réformes importantes, un débat est lancé pour savoir quelle doit être la nouvelle constitution, et mettre en place des élections. Sans connaître le rapport de forces qui n’a jamais été mesuré jusque-là, notamment avec les partis islamistes. Aucun expert du monde arabe ne s’attend à une vague islamiste à l’iranienne, qui avait pris par surprise à la chute du Shah d’Iran. Cependant, il peut y avoir un leader islamique malin qui arrive en tête si les démocrates se tirent dans les pattes. Pour éviter cela, la date des élections a été repoussée en Egypte afin que les partis aient le temps de s’organiser.

 

Que pensez-vous du problème des immigrants qui affluent vers l’Europe, et plus globalement des débats et déclarations de M. Sarkozy sur des sujets sensibles ?

H.V. - Il ne faut pas instrumentaliser le sujet ni exploiter la peur des gens, mais on ne peut pas dire que l’immigration est une chance pour l’Europe si elle n’est pas contrôlée, régulée et si on n’est pas capable d’intégrer les gens. Il ne s’agit pas de savoir si on aime les autres ou si on les déteste. Si l’immigration est brutale et massive, c’est entièrement déstabilisant. Il faudrait trouver un consensus en Europe et avec les pays du Maghreb et d’Afrique pour une cogestion des mouvements migratoires. Par ailleurs, il faut préserver le droit d’asile, qui est fondamental, et ne pas le mélanger par bon sentiment avec les migrations économiques.

Le niveau élevé des mouvements populistes en Europe y compris le FN, est en partie dû au fait que trop de débats ont été interdits. La mondialisation étant très perturbante, il est normal que les pays se posent des questions d’identité. On doit pouvoir aborder tous les sujets mais pas n’importe comment. Avec humanisme, sagesse, pédagogie et non de manière pyromane en excitant tout le monde, et surtout pas en période préélectorale en lançant les débats artificiellement à des fins politiciennes. Le calcul électoral de Nicolas Sarkozy, consistant à jongler avec certains thèmes, a marché en 2007 mais ne prend plus aujourd’hui malgré ses déclarations provocatrices. Les électeurs du FN sont une armée de gens perdus, désespérés que la machinerie démocratique ne serve plus à rien. Si on leur dit, vous êtes des salauds nauséabonds, les problèmes dont vous parlez n’existent pas, ils sont encore plus furieux et montent dans les sondages. Il faut essayer de les convaincre sur le fond et non par des manœuvres politiciennes.

 

Quelles réflexions vous inspirent l’Europe ?

H.V. - En Europe, les gouvernants de gauche comme de droite n’arrivent pas à convaincre les gens qu’ils ont des réponses à leurs problèmes. Au contraire, ils donnent le sentiment de n’avoir prise sur rien depuis l’abandon des souverainetés, qui ont d’ailleurs été récupérées par les marchés et non par la Commission de Bruxelles, ce qui favorise un vote extrémiste. On attend de l’Europe des choses imaginaires, illusoires, et la façon dont on raconte sa construction est trop angélique alors que cela a été laborieux. D’un autre côté, on regarde le monde extérieur avec des larmes de crocodile mais on est content d’être chez soi. Les sociétés européennes sont les moins dures de l’histoire de l’humanité, même s’il y a mille choses à perfectionner.

Le gouvernement de la zone euro doit rester démocratique et pas être abandonné à la banque centrale ou à la Commission. Par ailleurs, il ne faut pas appliquer simplement une politique de rigueur à l’allemande, on doit assainir les finances publiques, mais moins vite et avec une dimension de croissance. L’Europe doit mieux défendre ses intérêts, notamment face à la Chine et la Russie.

 

Que vous inspire le drame japonais et que préconisez-vous en matière nucléaire ?

H.V. - A la fois l’incroyable dignité de ce peuple mais aussi l’incroyable mauvais management de l’électricien japonais Tepco, qui a laissé des centrales anciennes, mal conçues et posant déjà des problèmes, sur des zones de failles au bord de la mer, dans un pays où il y a régulièrement des tsunamis.

Pour le nucléaire, on est incapable de s’en passer durant plusieurs dizaines d’années. Il ne faut pas mentir aux gens, si l’on veut en sortir avant, cela conduira à une relance importante des énergies non renouvelables et donc plus aucune chance d’atteindre les objectifs écologiques européens. Il faut réunir les conditions pour sortir du nucléaire le moment venu, en favorisant les économies d’énergie, notamment en réaménageant 95% des bâtiments du monde entier, et en développant les éoliennes, le solaire, … Entre-temps, les centrales d’un modèle dépassé doivent être fermées et remplacées par autre chose, et pour plus de sécurité, les pays vont arriver à la conclusion qu’il vaut mieux des systèmes super sécurisés même s’ils sont atrocement chers. Parallèlement, on doit créer une instance mondiale qui ait des pouvoirs d’inspection absolus auxquels personne ne puisse s’opposer, avec la possibilité d’arrêter une centrale dangereuse le cas échéant.

 

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commentaires

Rock and Law 14/04/2012 13:51

Salut,

article très intéressant enfin interview très intéressant !

Merci du partage. :)

michelmonsay 14/04/2012 14:29



Bonjour,


Merci de votre intérêt.



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