La performance de jeu

Publié le par Michel Monsay

La performance de jeu

Beaucoup le connaissent par Catherine et Liliane, le programme court humoristique en clair sur Canal +, mais Alex Lutz est avant tout un formidable performeur de one-man-show, ce qui lui a valu le Molière de l’humour cette année. Il est également metteur en scène pour d’autres artistes, et en tant qu’acteur on commence à le voir de plus en plus au cinéma où il a aussi réalisé son premier film.

 

Alors qu’il s’apprête à démarrer le tournage d’un film dans lequel il tient le rôle principal, Alex Lutz a dû annuler à contrecœur quelques représentations en province de son spectacle, à cause du changement de dates du tournage. Parallèlement il continue Catherine et Liliane sur Canal + à 20h45 en clair, mais en dehors du Petit journal depuis la rentrée de septembre. Alex Lutz est Catherine, la blonde, et Bruno Sanches est Liliane dans cette revue de presse facétieuse parfois cinglante, où deux secrétaires épluchent l’actualité des personnalités du spectacle et de la politique. De plus cette année, une fois par semaine un invité vient se prêter au jeu, et le vendredi les deux compères interprètent une parodie de souvenirs télévisuels, cela peut être une série, une chanson, une publicité. Comme les tournages de ces petits programmes sont groupés sur une journée ou deux, Alex Lutz en profite dès qu’il le peut pour filer près d’Orléans dans sa maison avec ses chevaux et ses prairies, où peu à peu il s’installe. C’est le parfait compromis qu’il recherchait avec sa femme et son fils, un joli coin de campagne pas trop loin de Paris.

 

Catherine est débordée …

A la fois, humoriste, acteur, metteur en scène et auteur, Alex Lutz aime alterner des périodes où il ressent un énorme appétit pour s’exprimer artistiquement sous différentes formes, et d’autres durant lesquelles il n’a envie de rien et n’est pas malheureux pour autant. Actuellement, plutôt dans une phase assez dense, il vient de mettre en scène avec beaucoup de plaisir Caroline Loeb dans un monologue où elle s’approprie la parole de Françoise Sagan.

Si la séparation avec Yann Barthès et le Petit journal a été un déchirement de part et d’autre, Alex Lutz et Bruno Sanches n’ont jamais eu aucun problème avec Vincent Bolloré quant à leur liberté de ton. L’irrésistible interprète de Catherine a par ailleurs le soutien de Canal + pour ses spectacles et ses films, il n’avait donc aucun intérêt à quitter la chaîne. L’idée de Catherine et Liliane est née dans la rue, où les deux comédiens en se promenant tombent sur deux femmes pipelettes et ils se mettent spontanément à les imiter. Après avoir creusé l’idée, ils la proposent à M6 puis la développe un peu plus sur France 2 dans l’émission de Stéphane Bern « comment ça va bien », avant que Canal + leur mettent le grappin dessus en 2012 et permette au tandem d’acquérir une belle notoriété.

 

Le bonheur d’incarner

La capacité d’Alex Lutz à se métamorphoser, notamment en femme, en le faisant aussi bien, est le fruit d’un incroyable don d’observation et de retranscription, doublé d’une passion pour les rôles de composition : « Le moindre détail a son importance et doit trouver en soi la vérité permettant au geste qui n’est pas le vôtre de devenir le vôtre avec le plus de sincérité possible. J’aime les personnages qui ont un genou à terre, qui sont humains, vulnérables, je déteste le cynisme, l’œil amusé, le gros malin qui sait tout. Je préfère la poésie, mon humour n’est pas systématiquement drôle, il y a de la folie, de l’absurde. » Déjà petit, lorsqu’il y avait une grosse colère familiale à table, il cherchait quelque chose de drôle pour désamorcer, aujourd’hui encore il ne met jamais de l’huile sur le feu et préfère avoir un humour apaisant. Dans son spectacle, dont l’affiche fait penser à une publicité pour Kinder, il y a de l’enfance et de la nostalgie qu’il moque allègrement. Si l’écriture est un moment douloureux il n’envisage pas de la confier à quelqu’un d’autre, et c’est très tôt le matin qu’il est le plus efficace, étant facilement déconcentré le reste de la journée.

 

Une consécration qui en appelle d’autres

En mai dernier, Alex Lutz a présenté la cérémonie des Molières sur France 2, dont il garde un souvenir fort : « Je suis très heureux de ce que l’on a pu faire, il y a eu des moments d’onirisme que je voulais présents à la télé, et les différents sketches ont représenté tous les théâtres : absurde, lyrique, sérieux, poétique. » Durant cette cérémonie, il a reçu le Molière 2016 de l’humour, une récompense qui l’a beaucoup touché, lui qui a toujours été très moyen dans ses études. Il a su assez tôt qu’il voulait être artiste et avait déjà ce goût pour l’observation des gens, des situations, ainsi que pour l’imitation. Adolescent, il commence à prendre des cours de théâtre amateur à Strasbourg, sa ville d’origine, et dès l’âge de 17 ans il touche ses premiers cachets de comédien professionnel. Tout s’enchaîne assez rapidement, en plus de jouer il accepte, même s’il ne sait pas le faire, de s’occuper de la scénographie, de l’éclairage, d’être assistant à la mise en scène, afin de pouvoir vivre de son métier. Puis, il crée sa compagnie de théâtre, commence à écrire et mettre en scène, rencontre les bonnes personnes d’abord dans la capitale alsacienne, puis à Paris, Sylvie Joly, Pierre Palmade, et Jean-Marc Dumontet son producteur avec lequel il entretient une relation d’une grande franchise, qui va lui permettre d’affiner son one-man-show et rencontrer un beau succès dès les premières représentations en 2007.

 

Acteur et metteur en scène

Il a mis du temps à assumer qu’il était vraiment acteur : « J’ai commencé tôt mais j’étais très mal dégrossi, pas fini. Un garçon lorsqu’il est jeune, à l’image du vin, n’est pas très bon, il a besoin de se buriner, on a rien envie de lui donner, alors qu’une fille dès 16 ans peut faire des merveilles. » Parallèlement, être metteur en scène est aussi important pour Alex Lutz : « Je suis très concret dans mon approche de la mise en scène afin que le comédien me donne ce que j’attends de lui ou d’elle. Je ne suis pas hystérique mais je n’aime pas les palabres pendant trois heures et préfère que l’on essaie, quitte à se tromper et recommencer. » Même si son nom est associé à l’univers de la comédie en tant qu’acteur, il aime aussi les rôles plus dramatiques et a d’ailleurs joué Brecht et Beckett pour le théâtre public. Au cinéma, qui est arrivé plus tard dans sa carrière, on commence à lui proposer des personnages plus contrastés. En 2015, il a même réalisé son premier film, « Le talent de mes amis », qui n’a pas très bien marché mais il le prend avec philosophie : « Cela m’a fait de la peine tout en me remettant les idées en place. Le succès n’est pas un dû, celui que je rencontre sur scène ou avec Catherine et Liliane n’implique pas que le public va se précipiter lorsque je fais un film, c’est normal. »

 

Les avantages et les inconvénients

A 38 ans avec déjà 20 années de carrière, lorsqu’on lui demande de regarder dans le rétroviseur, il y a d’abord les rencontres marquantes qui reviennent, au premier rang desquelles Sylvie Joly, qu’il a côtoyé de manière très proche et dont il a mis en scène le dernier spectacle, il cite aussi Depardieu, Jean Dujardin, Claude Lelouch et Mario Luraschi le célèbre cascadeur et dresseur équestre pour le cinéma avec lequel Alex Lutz travaille actuellement. A côté de cela, le plaisir énorme d’un Olympia ou d’un Châtelet qui se lève à la fin de son spectacle reste inouï pour l’humoriste : « Il faut le prendre comme un shoot mais ce n’est pas cela qui est important dans la vie. » Au rayon des retours très positifs, il y a aussi des grands acteurs comme Michel Bouquet ou Isabelle Adjani qui l’ont complimenté sur son travail, ou les très nombreux articles élogieux dans la presse. A l’inverse une critique injuste, qui se méprend sur l’origine et la motivation d’un projet, comme celle du journal Le Monde sur « Le talent de mes amis », le touche vraiment : « J’aurai préféré qu’elle critique le film plutôt que de s’en prendre au fait que je venais de Canal + avec un financement facile. Si j’avais voulu faire un film simple avec 12 millions de budget et un casting de choix, j’aurais fait Catherine et Liliane, au lieu de ça j’ai fait un film avec mes copains et aucune personne connue. C’est d’autant plus dommage que cette journaliste est une belle plume, mais l’axe utilisé pour taper n’était pas loyal. »

 

Une nature passionnée

Parfois un peu colérique, il est joyeux et mélancolique à la fois, généreux, fidèle, et aime qu’on le laisse tranquille dans son coin. Lorsqu’il n’est pas sur scène, devant ou derrière une caméra, ou avec une perruque blonde sur la tête, il aime par-dessus tout monter à cheval, peindre, cela a failli être sa vraie vocation, et se balader dans la campagne. Le succès, il l’apprécie à sa juste valeur mais il ne veut pas qu’il soit trop envahissant : « J’aime bien qu’on me reconnaisse, mais si cela n’arrive pas c’est très bien aussi. Parfois il y a un petit regard du genre : ah tiens ce ne serait pas la bonne femme qui fait Chantal et Marianne … »

Publié dans Portraits

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