Une magnifique autodidacte

Publié le par Michel Monsay

Une magnifique autodidacte

Féministe de la première heure, Sonia Rykiel a inventé avec une incroyable liberté une mode élégante et décontractée qui a tout à la fois célébré et libéré le corps de la femme dans son quotidien. L’audace dont elle a fait preuve en réinventant la maille, le velours, en imposant les rayures, a influencé beaucoup de grands couturiers et incarné une façon d’être, une allure.

 

Une grande dame de la mode française s’en est allée à 86 ans des suites de la maladie de Parkinson dont elle souffrait depuis près de 20 ans. Celle que l’on appelait la reine du tricot avait su créer au cœur des années 1960 un style reconnaissable entre tous, dont la réputation internationale ne s’est jamais démentie. C’est un certain style Rive-gauche, un petit morceau de Saint-Germain des près qui nous a quitté, tant Sonia Rykiel était associée à ce quartier parisien et à son esprit bohème. Elle y a fréquenté nombre d’écrivains et d’artistes en participant dans son domaine au bouillonnement créatif de ce haut lieu de la vie culturelle de la capitale. Avant même Mai 68, elle a contribué à la libération de la femme avec des vêtements sans entraves débarrassés des artifices et des diktats de la mode des années 1950. Pour cela, elle refuse les doublures, impose les coutures à l’envers, supprime les ourlets, crée les rayures colorées, réinvente le pull-over, voilà en quelques signes distinctifs l’allure Rykiel à la fois chic et désinvolte.

 

Loin de la mode

Pourtant, rien ne prédestinait Sonia Rykiel à devenir une figure incontournable de la mode. Née en 1930 à Paris dans une famille juive d’origine russe et roumaine, elle est l’aînée de cinq filles dont l’enfance a été gâchée par la guerre, et se comporte en véritable garçon manqué au sein de la maisonnée Flis, son nom de naissance. Elle grandit dans une ambiance à la Tchekhov avec des grands-mères qui mitonnent des bons petits plats russes, une mère qui est navrée que sa fille soit si rousse, et des conversations passionnées où il est question de politique, littérature et toutes formes d’art. Elle-même a toujours eu besoin des mots tout au long de sa vie, écrire et lire étaient aussi indispensable pour elle que faire l’amour ou créer. Les livres étaient omniprésents autant dans son appartement que dans sa boutique historique du boulevard Saint-Germain parmi les vêtements.

 

Un mariage qui change tout

C’est en se mariant en 1954 avec Sam Rykiel que la mode entre littéralement dans sa vie, même si à l’époque elle a pour ambition d’avoir dix enfants. Rien ne lui plaît dans le magasin de prêt-à-porter de son mari, et alors qu’elle attend son premier enfant elle fait fabriquer une robe de grossesse qui l’embellit et ne ressemble à aucune autre. Puis en 1962, elle demande à un représentant italien de lui faire un pull à sa convenance, le fait reprendre à sept reprises avant d’obtenir satisfaction : il est court, près du corps, en mailles fines et serrées, et ne ressemble en rien aux gros pulls qui se faisaient à l’époque.

C’est tout de suite un énorme succès, d’abord dans la boutique de son mari, puis en couverture du magazine Elle avec Françoise Hardy, avant que Audrey Hepburn, Brigitte Bardot, Sylvie Vartan et les magazines américains craquent pour ce petit pull moulant et lancent la carrière de Sonia Rykiel. Sans avoir appris les règles ni les codes de la mode, elle apporte une fraîcheur et une liberté qui révolutionnent la perception que les femmes ont de leur corps et du vêtement. Elle appelle cela la démode : Principe selon lequel il faut porter le vêtement pour son propre corps et non en fonction des diktats que la mode lui impose. Comme elle disait : « Le pantalon, c’est la possibilité de l’égalité entre les femmes qui ont de belles jambes et celles qui n’en ont pas. »

 

Une réussite exemplaire

Une vocation est née devant l’engouement autour de ce petit pull, la nouvelle styliste affranchie en imagine de toutes sortes y compris avec des rayures, ce qui devient une de ses marques de fabrique. Elle crée ensuite des tuniques, pantalons, robes qu’elle vend dans la boutique de son mari jusqu’en 1968, date à laquelle naît la maison Sonia Rykiel avec une première collection et un premier défilé de mannequins heureuses de vivre, magnifique particularité que la couturière perpétuera jusqu’au bout dans cet univers plutôt froid de la mode. Elle ose tout et chaque fois fait mouche, le jogging en velours, la maille, le strass, les inscriptions sur les pulls. En 1977, elle est la première à dessiner des modèles pour les Trois Suisses. Elle crée ensuite une collection homme, une autre pour enfants, des parfums, des costumes de spectacles, la décoration de grands hôtels.

La consécration devient internationale, sa fille Nathalie vient la seconder dès la fin des années 1970 avant de reprendre le flambeau en 1995 même si la créatrice à la chevelure orange et aux yeux verts sera toujours présente jusqu’en 2012 malgré la maladie. La mère et la fille ont longtemps résisté avant de s’associer avec un fonds d’investissement chinois, après plus de quarante ans d’indépendance et de totale liberté. Cette femme, à la fois gourmande de tous les plaisirs de la vie, notamment le chocolat, les cigares, le bon vin, et grande séductrice, ne s’est jamais départie de son humour qui a même été présent jusqu’à ses obsèques.

Publié dans Portraits

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