L’athlète idéal

Publié le par Michel Monsay

L’athlète idéal

Triple champion olympique et triple champion du monde de canoë, Tony Estanguet a raccroché les pagaies pour servir au mieux le mouvement olympique qui lui est si cher. A 38 ans, ce sportif d’exception continue de concourir pour la France, cette fois afin de décrocher l’organisation des JO 2024 en tant que coprésident de la candidature.

 

L’ancien champion est aujourd’hui investi de plusieurs missions, en plus de Paris 2024, pour lesquelles il était engagé avant d’accepter de coprésider cette candidature pour les JO. Tony Estanguet est en effet membre du CIO, de l’agence mondiale antidopage, et de la fédération internationale de canoë dont il est vice-président. Il va sans dire qu’il est très attaché à l’olympisme : « J’ai passé 20 ans de ma vie à être sportif de haut-niveau, les JO m’ont changé en tant que gamin puis en tant qu’athlète. Aujourd’hui, avoir cette opportunité de ramener les Jeux en France me motive énormément. » Pour cela, il coordonne une équipe de 50 personnes, dont beaucoup d’anciens athlètes dans les postes clés, qui travaillent à plein-temps pour cette candidature qu’il souhaite avant tout sportive, notamment dans la prise de décisions. Après trois échecs de la France pour organiser les Jeux d’été de 1992, 2008, et 2012 où Paris n’avait perdu que de 4 voix sur 104 votants, cette candidature semble avoir de réelles chances de l’emporter : « Notre force réside dans un mélange entre une histoire et une tradition autour du sport et de l’olympisme, mais aussi une envie de regarder l’avenir en apportant de l’innovation tant côté sportif que sur le territoire. Il s’agit aussi de réinventer la ville de Paris grâce aux événements sportifs à travers des transports doux, des logements mieux conçus sur le plan environnemental, et une évolution des mentalités. »

 

L’atout Estanguet

Dès la fin de sa carrière en 2012, Tony Estanguet est missionné par la Ministre des sports Valérie Fourneyron pour donner plus d’influence au monde sportif français à l’international. Il participe ainsi à l’étude d’opportunité d’une candidature olympique, dont il devient coprésident avec Bernard Lapasset lorsqu’elle est officialisée. Etant également membre du CIO depuis les Jeux de Londres durant lesquels il a été élu, il vit l’aventure Paris 2024 comme une chance d’œuvrer à l’accueil des JO et de développer l’olympisme en France. Ce nouveau challenge qu’il s’est fixé lui apporte aussi des moments intenses, notamment lors de rencontres de chefs d’entreprise, d’hommes politiques, de leaders sportifs à dimension internationale : « Je me retrouve dans une situation où j’apprends des choses, où je progresse, c’est ce que j’aimais en étant athlète. »

La France ne pouvait pas mieux être représentée pour une candidature aux JO. Au vu de sa carrière dans l’olympisme avec ses 4 participations et ses 3 titres, Tony Estanguet a aussi su préparer sa reconversion avec l’envie de s’impliquer dans les instances nationales et internationales du sport dès 2008 après les Jeux de Pékin. Ces JO sont à la fois un échec pendant la compétition, la seule fois où il est revenu bredouille, et un bon souvenir avec l’honneur d’avoir été choisi porte-drapeau de la France.

 

Une aisance et une lucidité rares

Contre-exemple de l’image des sportifs qui souvent ont du mal à exprimer leurs émotions ou donner leur avis, l’éloquence et les qualités de communicant de Tony Estanguet ont fait merveille durant le vibrant discours qu’il a prononcé à la Philharmonie de Paris en février dernier, pour la présentation de la candidature aux Jeux devant le Premier Ministre et 2000 personnes. Cet amoureux de l’olympisme et de ses valeurs vit très mal les problèmes de corruption au sein du CIO et de dopage dont on parle beaucoup ces derniers temps : « Je me rends compte que l’olympisme n’est pas épargné par certaines déviances, ce qui renforce d’autant plus notre détermination, nous athlètes qui défendons une éthique, à nous impliquer dans ce genre d’instance. Depuis que je suis arrivé au CIO en 2012, je constate que les choses commencent à évoluer. Il y a un nouveau président, Thomas Bach, qui a pour ambition de donner une autre image du CIO, et aussi un renouvellement important des membres. » Lucide qu’il y aura toujours des tricheurs malgré les sanctions exemplaires mises en place, il est néanmoins optimiste de nature et fera tout ce qui est en son pouvoir avec d’autres pour préserver les valeurs auxquelles il croit. Membre du comité exécutif de l’agence mondiale antidopage depuis 2013, même s’il déplore tous les scandales récents, il remarque : « Il n’y a plus la volonté de protéger les grands champions, les grands pays, les grands sports. S’il faut faire tomber untel ou publier des révélations, cela est fait car il n’y a plus de tolérance. »

 

De l’ombre à la lumière

Le canoë, comme beaucoup de disciplines olympiques, n’est pas très médiatisé, et si l’état d’esprit d’un athlète est professionnel, avec un engagement total à plein-temps pour être au niveau, les revenus ne le sont pas. L’Etat et les collectivités territoriales aident les athlètes mais seulement quelques uns en vivent bien : « Dans les sports comme le mien, si vous n’êtes pas champion olympique vous n’intéressez personne, ce qui est terrible car c’est pour obtenir le titre que l’on aurait besoin de soutien. Cela dit c’est humain, un sponsor veut aussi un retour sur investissement. » Pour Tony Estanguet avec un premier sacre olympique à 22 ans en 2000 aux Jeux de Sydney, il n’y a pas eu de problème pour trouver des contrats avec des partenaires. S’il bénéficie d’une belle réputation malgré le peu de médiatisation du canoë, c’est qu’il est le seul sportif français à être triple champion olympique dans la même épreuve sur trois olympiades.

 

Le sport dans la peau

La passion du canoë est toujours intacte et dès que son emploi du temps le lui permet, il part naviguer dans sa ville de Pau, sans le chronomètre mais en pratiquant toujours sa discipline du slalom où il utilise les courants et les mouvements d’eau pour descendre une rivière. Le canoë est une histoire de famille chez les Estanguet. Le père a été en équipe de France, de même que les deux frères ainés, avant que Tony devienne le prodige de la famille. Il démarre le kayak à l’âge de 5 ans, discipline où l’on est assis avec une pagaie double, puis s’oriente en grandissant vers le canoë, discipline plus technique où l’on est à genoux avec une pagaie simple. Au-delà du canoë, il adore quasiment  tous les sports de nature, qu’il a pratiqués tout au long de sa vie dès sa plus tendre enfance dans les Pyrénées, en commençant par le ski à l’âge de 3 ans, mais aussi plus tard le parapente, le vélo, le surf et bien d’autres. Son père prof de sports a communiqué à ses trois fils cette passion qu’ils ont su faire fructifier à travers une saine émulation, Tony ayant toujours voulu faire comme ses grands frères jusqu’au jour où il les a dépassés. A 15 ans, en devenant champion de France, il est détecté par la fédération et commence à caresser un rêve olympique. Tout en se donnant pleinement pour le canoë, il n’en oublie pas pour autant ses études puisqu’il obtient son professorat de sport puis un master à l’ESSEC.

 

Un parcours exemplaire

La course qui a peut-être été la plus dure psychologiquement de sa vie est celle pour la qualification aux Jeux 2000, où il n’y avait qu’une seule place à prendre et deux frères Estanguet au départ. Patrice avait obtenu la médaille de bronze quatre ans plus tôt et rêvait du titre, mais son petit frère Tony l’a battu, s’est qualifié pour les Jeux puis est devenu champion olympique. C’est le début d’un palmarès exceptionnel avec 3 titres olympiques, 3 mondiaux, trois européens et 9 titres de champion de France que Tony Estanguet analyse ainsi : « Dans le canoë-kayak qui se déroule en milieu naturel donc aléatoire, vous ne pouvez pas arriver avec un projet complètement établi, vous savez qu’il va y avoir des imprévus. Mon point fort résidait en ma capacité à m’adapter à toutes les situations, à réagir et éviter les pièges. » Il a toujours été dans l’instant, sans s’appesantir sur ce qu’il venait de réaliser en passant rapidement à son prochain objectif. Difficile de parler de canoë sans évoquer son duel avec le slovaque Martikan, qui a marqué la grande histoire du sport, et a porté Tony Estanguet en le repoussant en permanence dans ses retranchements durant toute sa carrière.

 

Que d’émotions …

Son plus beau souvenir, malgré toutes les médailles obtenues dont il est très fier, est sa découverte émue de l’olympisme en pénétrant avec la délégation française dans un stade avec 80 000 personnes lors de la cérémonie d’ouverture de ses premiers Jeux à Sydney. Cela dit, une descente de rivière lors d’une grande compétition quand tout se passe bien reste un moment hors du temps qu’il nous fait partager : « Vous avez une espèce de grand jacuzzi devant vous avec des chutes d’eau, et quelquefois vous êtes en état de grâce en ayant un petit temps d’avance qui vous permet de savoir exactement quel appui il faut poser, mais aussi savoir que la vague en formation va faire ci et non pas faire ça. C’est grisant, vous êtes en harmonie avec la rivière, cela vous parait facile même si ça ne l’est pas. Mais pour peu que l’on soit un peu moins bien, vous êtes alors à la bagarre avec la puissance de l’eau qui vous arrête et vous oblige à relancer le canoë. »

 

Une belle personne

Il s’est toujours efforcé d’incarner une éthique et les valeurs du sport dans ce qu’il a de plus beau et respectueux, attirant ainsi beaucoup de sympathie autour de lui au-delà du champion. Le contact humain est très important pour Tony Estanguet, qui est à la fois ouvert, curieux, rigoureux mais aimant la polyvalence, et surtout qui avance par défi. Bien évidemment, celui vers lequel il est désormais entièrement tourné consiste à décrocher l’organisation des Jeux 2024 : « Mon rêve est de voir la France se transformer en un pays sportif. La place du sport dans notre société n’est pas assez importante, alors qu’il représente des valeurs d’excellence, de respect, d’amitié. Cette candidature est une opportunité extraordinaire pour faire passer ce message, auprès des décideurs politiques, d’un projet de société avec davantage de sport, notamment une éducation à travers le sport. » 

Publié dans Portraits

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article