Une relation intime avec la nature

Publié le par Michel Monsay

Une relation intime avec la nature

Son nom est associé à l’impressionnant succès public et critique dans le monde entier de « La marche de l’empereur », également lauréat en 2006 de l’Oscar du meilleur film documentaire. Si l’antarctique est au centre de l’œuvre de Luc Jacquet, sa caméra engagée mais pas culpabilisatrice nous a aussi émerveillés avec les forêts tropicales et les paysages du Jura qui lui sont si chers.

 

Dans le sillage de son expédition Antarctica en Terre-Adélie qui a duré 45 jours en novembre et décembre 2015, notamment au moment de la COP 21, et a demandé deux ans de préparation, Luc Jacquet et son équipe montent une exposition immersive, visible d’avril à décembre 2016 au musée des confluences de Lyon. En mariant science et fibre artistique, ils nous donnent à voir des images rares de l’antarctique sur la banquise et sous l’eau, grâce à deux grands photographes, Vincent Munier et Laurent Ballesta, ainsi que le cinéaste qui a filmé à nouveau le fameux manchot empereur 12 ans après : « L’une de nos plus fortes motivations est de partager la chance que l’on a de vivre ces moments uniques. Grâce à des photos, des films, une installation sonore et visuelle incroyable, le visiteur aura un peu la sensation d’y être. Au-delà de la dimension émotionnelle, il s’agit de porter un message plus politique pour la conservation de ces écosystèmes extrêmement fragiles, qui sont aujourd’hui bouleversés par le dérèglement climatique. Un exemple pour bien comprendre : la pluie n’étant jamais tombée en Terre-Adélie, les animaux n’y sont pas adaptés. Lorsqu’il pleut, les poussins manchots, dont le duvet n’est pas étanche, meurent de froid ou sont ensevelis par la boue. »

 

Le pouvoir du cinéma

Persuadé que l’émotion est un des éléments qui peut faire avancer la prise de conscience, Luc Jacquet la privilégie dans ses films en étant positif et accessible au plus grand nombre. Sa sélection en clôture du Festival de Cannes 2015 avec « La glace et le ciel » alors que tant de films rêvent d’y être, le réalisateur l’a vécu comme un hommage du cinéma pour la science. Le plus beau cadeau que lui a apporté cette aventure a été de voir l’émotion de Claude Lorius, qui est le personnage central du film, sur le tapis rouge et lors de la standing-ovation à la fin de la projection : « Cet homme de 84 ans, injustement méconnu alors que ses découvertes sont cruciales, a été pris pour un fou il y a 30 ans lorsqu’il a révélé des données montrant un réchauffement climatique. » Le film est en train de faire le tour du monde, malgré un sujet difficile, une démarche militante et un traitement exigeant. Cette addiction de l’antarctique a commencé à l’âge de 24 ans pour les deux hommes, chacun à son époque, en découvrant cette nature vierge, l’immensité des paysages et la qualité des rapports humains dans des conditions extrêmes.

Dans son précédent film, « Il était une forêt », Luc Jacquet s’est également appuyé sur un spécialiste, le botaniste Francis Hallé, pour s’immerger au cœur des forêts primaires tropicales. A l’inverse de ses trois autres long-métrages, il connaissait moins bien cet environnement et a découvert grâce à son précieux guide l’univers mystérieux du génie végétal, de l’incroyable stratégie des plantes jusqu’à l’immensité des arbres et la canopée.

 

Chaque détail compte

A mi-chemin entre le documentaire et la fiction, ses films sont entièrement écrits à l’avance, même si parfois il y a des petits ajustements en fonction des animaux trouvés pour illustrer un thème : « Vous ne pouvez pas vous permettre d’arriver avec une équipe de 80 personnes au milieu d’une forêt au Pérou et vous demander ce que l’on va tourner ce matin. Chaque minute doit être opérationnelle. Le fait de partir d’un principe qui est exprimé par l’écriture à la matérialisation de ce principe, est un cheminement qui permet d’avoir plus de puissance au moment du tournage et dans la qualité de l’image. » Ayant été caméraman au début de sa carrière, il lui arrive encore de filmer lui-même et selon les possibilités logistiques, le nombre de techniciens qui l’entourent est très variable, il peut atteindre 80 personnes lorsque cela est nécessaire ou se réduire au seul chef opérateur.

Concernant la portée de ses films, il ne se sent pas assez exemplaire, et d’ailleurs personne ne l’est à son sens, pour faire la leçon aux autres. Ce cinéaste humaniste et philanthrope préfère le ton du conte plutôt qu’un récit anxiogène et culpabilisateur. Il considère la musique comme narrative et vecteur d’émotion et se refuse d’assommer le spectateur d’une voix off trop présente. Ses images accompagnées d’une musique bien choisie lui permettent par le pouvoir du cinéma de faire comprendre quelque chose que le public n’aurait pas perçu auparavant, sans pour autant être naturaliste ni explicatif. Il propose sa vision en toute subjectivité, à l’image de tous les artistes. Dans « La marche de l’empereur » par exemple, il prête aux manchots la voix de comédiens pour ne pas être dans un point de vue extérieur, et arriver à faire ressentir les enjeux sans un discours rébarbatif.

 

Un coup de maître pour commencer

Après l’énorme succès de « La marche de l’empereur », Luc Jacquet avec « Le renard et l’enfant » a voulu montrer que l’aventure commence derrière chez soi. Extrêmement attaché à ses montagnes du Jura dans l’Ain, département d’où est originaire sa famille et où il vit encore aujourd’hui, le cinéaste a voulu partager cette passion : « Il n’y a pas besoin d’aller au bout du monde pour être bouleversé. Des gens de ma région m’ont demandé : « Vous avez tourné ça où ? C’est trop beau, ce n’est pas chez nous. » Cette réaction est symptomatique du regard que l’on porte sur les choses. »

Conscient de la chance qu’il faut pour connaître l’unanimité autour d’un film comme celle obtenue avec « La marche de l’empereur », il sait que cela n’arrive pas deux fois dans une carrière, surtout lorsque l’on s’attaque à des sujets qui ne sont pas forcément très commerciaux. Ce succès, il le juge totalement imprévisible et inexplicable : « Lorsque vous dites à un producteur que vous souhaitez raconter l’histoire des manchots qui marchent sur la glace et que cela va durer une heure et demie, normalement s’il est sain d’esprit, il vous met dehors. » Pourtant aujourd’hui le film est connu dans le monde entier, de la Papouasie-Nouvelle Guinée jusqu’en Chine en passant évidemment par les Etats-Unis, où il a enregistré un gros score au box-office en rapportant 77 millions de dollars et, cerise sur le gâteau, a  été couronné par l’Oscar du meilleur film documentaire en 2006.

 

Fou de nature

Ne pouvant pas faire comme si le constat d’une planète qui se dégrade n’existait pas, Luc Jacquet fonde en 2010 Wild-Touch pour développer des projets artistiques autour de la préservation de l’environnement. En plus de l’expédition Antarctica et de ses deux derniers longs-métrages, son association a élaboré deux programmes pédagogiques qui à l’image des films sont vus dans de très nombreux pays, seul bémol l’aspect financier : « La dimension philanthropique de Wild-Touch, pour arriver à produire des médias audiovisuels afin de les proposer en accès libre à tous ceux qui en ont besoin pour éduquer ou faire comprendre, est aujourd’hui très compliquée, et nous dépensons une énergie considérable pour trouver des partenaires. »

Cet amour de la nature est né dès son enfance dans l’Ain, notamment lorsqu’il rentrait les vaches de ses grands-parents ou travaillait dans l’exploitation de son oncle, un des précurseurs du semis direct sans labour, en rêvant d’être paysan. Finalement, il s’oriente vers une formation d’écologue à Lyon puis à Grenoble. Ses études scientifiques vont se révéler très importantes tout au long de sa carrière de cinéaste en lui permettant de prendre un peu de hauteur, de mettre en perspective et comprendre ce qu’il découvre sur le terrain. A 24 ans, il a l’opportunité de partir en mission ornithologique pour le CNRS dans l’Antarctique, où un réalisateur lui confie une caméra pour filmer déjà les manchots empereurs. Il se rend compte alors que la science ne lui suffit pas : « J’ai ressenti le besoin de partager l’élégance d’un comportement, la puissance d’un moment, la qualité d’une lumière. »

 

Beaucoup de souvenirs et encore plus de projets

Après avoir été assistant et cadreur, il réalise une dizaine de documentaires, souvent en Antarctique, avant de franchir le pas du premier long-métrage cinématographique avec « La marche de l’empereur » et cette incroyable consécration internationale. Parmi les tournages les plus éprouvants, Luc Jacquet se rappelle de « Il était une forêt » lorsqu’ils étaient dévorés par les petites mouches sandflies sous une chaleur de 40°. A l’inverse, durant le même film il se revoit monter, alors que le soir tombe, sur un arbre de 70 m de hauteur et découvrir une vue sublime avec l’immensité de la forêt, les Andes sur la gauche et des perroquets qui passent au premier plan. Des moments magiques, bien évidemment il en a vécu aussi un certain nombre au pôle Sud, où il se sent un peu chez lui. L’un des plus beaux compliments qu’on lui ait fait vient de Jacques Perrin, réalisateur et producteur de films, après la projection de « Il était une forêt » lui disant « L’impossible est donc possible ». Intuitif et déterminé, à 48 ans cet insatiable, toujours en quête d’une forme de perfection et de nouvelles découvertes à travers le monde, n’est pas prêt de poser sa caméra et redoute de ne pas avoir assez d’une vie pour étancher sa curiosité.

Publié dans Portraits

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