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18 avril 2016 1 18 /04 /avril /2016 07:19
« La flexibilité dans le marché du travail est absolument indispensable »

Il est un des économistes les plus en vue, à la fois dans les médias, lors de conférences en France et à l’étranger, avec sa société de conseil, ses livres et son cercle de réflexion économique européen. Nicolas Bouzou, progressiste libéral modéré, apporte sur notre société une analyse pertinente qui fusionne économie et philosophie.

 

Quel est votre sentiment sur le projet de loi El Khomry et le débat qu’il suscite ?

Nicolas Bouzou - Le projet réécrit est décevant par rapport au projet original, mais il conserve des aspects positifs comme la possibilité plus importante de signer des accords en entreprise. C’est une très bonne réforme sur le fond, même si on peut lui trouver des défauts, notamment le déséquilibre en faveur de la flexibilité au détriment des aspects de formation professionnelle. En même temps cette flexibilité est absolument indispensable. Toutes les études montrent que la rigidité du marché du travail en France est un énorme problème, elle est un des facteurs responsables du chômage élevé. Je suis sidéré que les français ne soutiennent pas cette loi El Khomry. Cela traduit une vraie schizophrénie où d’un côté ils réclament une baisse du chômage, et de l’autre ne soutiennent pas les réformes qui pourraient permettre une diminution du nombre de chômeurs. Nous payons la très mauvaise qualité de la campagne électorale de 2012, où le droit du travail, qui est un sujet majeur, aurait dû être exposé et tranché à ce moment-là. Aujourd’hui le gouvernement n’a aucun soutien fort, que ce soit parlementaire, syndical ou de l’opinion publique, et il n’a pas la légitimité de faire cette réforme puisqu’elle n’était pas dans le programme de François Hollande. Heureusement la CFDT semble soutenir la version réécrite.

 

Pourquoi cette loi est si importante et comment expliquez-vous le manque de pédagogie de l’exécutif ?

N.B. - Nous avons un déferlement de nouvelles technologies avec des changements extrêmement lourds dans nos sociétés auxquels nous n’échapperons pas, ceux qui s’opposent à cette loi et refusent un peu de flexibilité sur le marché du travail n’ont rien compris à la situation. Ce refus est un combat d’arrière-garde qui traduit un échec collectif, où les médias, intellectuels, économistes et politiques n’ont pas su faire comprendre en amont le bien-fondé de cette loi. Si la France veut bénéficier de cette mutation économique et cette mutation du travail, impliquée notamment par l’intelligence artificielle, elle doit être beaucoup plus flexible.

L’erreur de François Hollande a été de vouloir faire une réforme aussi importante en fin de mandat. Le manque de pédagogie qu’on lui reproche depuis quatre ans existait déjà avant lui. La classe politique n’a aucune réflexion autour de la notion de projet. La moindre des choses lorsque vous souhaitez emmener les gens avec vous est de leur proposer un projet, au sein duquel l’économie n’est qu’un moyen. La baisse du chômage n’est pas une fin en soi mais un instrument, la fin est : quel type de société voulons-nous ? Pour ma part, je veux une société moderne dans laquelle les entreprises françaises et les citoyens réussissent à s’accaparer les nouvelles technologies, pour construire ce pays que l’on aime avec ses valeurs d’égalité et de morale. N’oublions pas cependant que la France est depuis très longtemps fâchée avec l’économie, De Gaulle pour ne citer que lui disait « L’intendance suivra ». Contrairement aux anglo-saxons où l’entreprenariat et l’économie sont la moelle épinière de ces pays, nous n’avons pas cette compréhension de l’économie, notre nation s’est construite contre les corporatismes et l’économie.

 

Faut-il être inquiet à l’approche des élections américaines et quelles sont les raisons de la montée des nationalismes américains et européens ?

N.B. - Les Etats-Unis étant toujours la première économie mondiale, la stratégie économique protectionniste et isolationniste de Donald Trump pourrait avoir des retentissements sur nos entreprises, de la même manière que les sanctions russes. Autre sujet d’inquiétude, comme l’expliquait Tocqueville en son temps, on peut considérer que la politique américaine est un indicateur avancé de la politique dans d’autres pays. Ce mouvement de fermeture intellectuelle des Etats-Unis se produit aussi en Pologne, en Hongrie voire en France, où les nationalismes se nourrissent de l’absence de discours alternatif ainsi que de la peur de l’innovation et de la mondialisation. Trump remplit le vide laissé par le parti républicain, et je crains qu’en France nous ayons le même problème avec l’absence de projet de la droite modérée qui laisse un espace colossal au FN. Le Pen tout comme Trump apportent une réponse, qui à mon sens est la mauvaise, aux perdants de la destruction créatrice et de la mondialisation où il est question de revenir au monde d’avant. Le FN veut revenir à avant la mondialisation, avant l’Europe, avant l’immigration, avec cette idée fantasmée d’un retour au passé. Cette montée du nationalisme existe même en Suisse où il n’y a pas de chômage, mais en revanche pas dans les pays où les gouvernements et les intellectuels tiennent un discours de progrès pour expliquer cette mutation et la manière d’y entrer, comme David Cameron au Royaume Uni, Justin Trudeau au Canada ou Matteo Renzi en Italie.

 

Doit-on diminuer les missions de l’Etat et par conséquent le nombre de fonctionnaires ?

N.B. - Il y a trop de charges et trop d’impôts dans notre pays. Au-delà de la question politique il s’agit d’efficacité économique, nous payons toujours le choc fiscal de 2012 avec des traces sur la croissance et sur l’emploi. Il faut donc un contre-choc avec une forte réduction des dépenses publiques. La stratégie consistant à faire des coupes dans les budgets a déjà été essayée, et il suffit d’entrer dans un commissariat, un palais de justice ou une école pour voir que l’on ne peut pas aller plus loin. Nous devons avoir un débat national sur les missions d’un état moderne, sur ce qu’il doit continuer à faire et ce qu’il doit transférer au secteur privé. Pour cela il faut revoir le statut de la fonction publique dans les fonctions non régaliennes pour faire passer des effectifs du public vers le privé. Je reviens à la notion de projet, il faut arriver à faire comprendre que ce sera aussi à l’avantage des fonctionnaires, souvent sous-payés, qui en passant dans le privé pourraient bénéficier véritablement d’un ascenseur social avec des perspectives de carrière. Parallèlement, il faut absolument augmenter les fonctionnaires mais pour y arriver ils doivent être moins nombreux, ce qui nécessite d’arrêter certaines missions. Ce n’est pas à l’Etat par exemple de faire la cuisine dans les lycées. Pour mettre en place ce type de réforme, la seule solution est qu’un candidat la présente au moment de la campagne présidentielle, et après les français votent pour ou contre.

 

Le débat public avec des arguments sérieux est-il encore possible dans notre pays ?

N.B. - Le problème du débat public en France est que la passion l’a emporté sur la raison, qui paraît plus austère et moins facile à faire passer. Il y a une fatigue démocratique, une espèce de lassitude qui permet aux passions, aux extrémistes, aux vendeurs de peurs, d’avoir un poids plus important que nous, les rationalistes. Les corps intermédiaires doivent proposer des projets détaillés pour recréer des lieux de débat en invitant des politiques, des professionnels et des représentants de consommateurs, d’où ressortiraient des propositions, comme dans les pays scandinaves. Cela permettrait que le débat ne soit pas personnalisé et passionnel, comme il l’est actuellement entre le Président de la République et l’opinion publique, avec l’élection présidentielle en point d’orgue et la déception qui s’en suit. Les collectivités locales doivent avoir beaucoup plus de compétences. Avec ces grandes régions, l’Etat doit opérer une vraie décentralisation, par exemple pour la formation professionnelle il doit déléguer complètement et non en partie. Par ailleurs, il faut obliger les salariés à voter dans les entreprises lors des élections professionnelles pour avoir une meilleure représentation syndicale. Aujourd’hui, il y a seulement 6% de votants, souvent les plus extrémistes.

 

                                                                                 

Quelques repères

Après un master de finance à Sciences-Po, Nicolas Bouzou a été analyste en chef de l’institut de prévisions Xerfi durant 6 ans. Il fonde en 2006, Asterès, sa société de conseil qui travaille auprès des entreprises, fédérations professionnelles et gouvernements. Parallèlement, il enseigne à l’école de droit et de management de l’université Paris-Assas. Il a été éditorialiste économique sur Canal + et I>Télé. Aujourd’hui à 40 ans, il écrit pour le Figaro, les Echos et le Point et on le sollicite régulièrement pour avoir son analyse à la radio et la télé. Il est aussi investi dans deux cercles de réflexion économique, l’un français (Turgot) et l’autre européen (Bélem).

 

A lire : Le grand refoulement – Nicolas Bouzou – Editions Plon.

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