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30 mars 2016 3 30 /03 /mars /2016 06:47
Souvenir d'une belle rencontre en décembre 2008

A la recherche des temps perdus

 

Auteur de plus d’une cinquantaine d’ouvrages, membre de l’Académie française depuis 30 ans, Alain Decaux a largement contribué à faire aimer l’Histoire. Ses émissions ont fait les beaux jours de la télé et la radio, pour le plus grand bonheur d’un public captivé par le formidable talent de conteur de cet ancien ministre de la francophonie.

 

Même si on ne le voit plus à la télévision ni ne l'entend à la radio, Alain Decaux continue son travail d'historien en écrivant régulièrement un nouvel ouvrage. Le dernier en date*, sorti il y a quatre mois, rétablit la vérité sur le coup d'état à l'Elysée du 2 décembre 1851 par Napoléon III. Tout au long de ses 60 années de carrière avec une cinquantaine de livres parus, Alain Decaux a toujours fonctionné à l'envie et n'a jamais pu écrire sur commande. Il aime par-dessus tout ce long processus de recherches, qui peut durer de 6 mois à plusieurs années, durant lequel il se met en quête de trouver quelque chose de nouveau sur le personnage ou la période qu'il veut aborder. "Quand cela est impossible, précise t'il, notamment sur certains sujets maintes fois traités, l'originalité vient de la manière dont l'historien va orienter son propos. L'histoire n'est jamais objective, mais il faut être impartial et rechercher la vérité avec acharnement."

 

L’Histoire avec bonheur

Il se considère davantage comme un écrivain d'histoire, plutôt qu'un historien au sens classique comme le sont les universitaires, sans pour autant ne s'être jamais permis de broder dans ses livres. Il a toujours privilégié un style vivant à une écriture ennuyeuse qu'adoptaient certains universitaires il y a quelques temps. Il avoue avec la modestie et la gentillesse qui le caractérisent, avoir eu la chance de faire un métier qui l'a rendu heureux : "C'est l'émotion ressentie à l'ouverture d'un carton des archives nationales, dont la ficelle est un peu dure et où l'on se dit tout à coup que l'on est peut-être le premier à le consulter. Ou l'enthousiasme qui ne s'est jamais démenti au fil du temps, lorsque j'entrais à la bibliothèque nationale pour consulter des ouvrages, dont je recopiais des passages à la main. Je sens encore cette odeur de cire sur le lino."

Tout en étant un auteur qui se vend très bien, chacun de ses livres nécessitant plusieurs retirages, sa grande popularité vient de ses émissions de télévision, notamment "Alain Decaux raconte". Absent du petit écran depuis 20 ans, il continue néanmoins de recevoir des témoignages de reconnaissance dans la rue, de gens qui ont appris à aimer l'histoire grâce à lui. Autant à la radio qu'à la télé, Alain Decaux a laissé une empreinte indélébile en créant avec son complice André Castelot, "La tribune de l'Histoire" qui est resté 46 ans à l'antenne de France Inter, et "La caméra explore le temps". Cette série de 39 épisodes co-écrits par les deux historiens, était tournée en direct avec quelques uns des plus grands comédiens de l'époque, et fût le rendez-vous préféré des téléspectateurs de 1957 à 1966. Assez proche du théâtre, cette écriture très dialoguée fut un exercice délectable pour Alain Decaux, qui avait écrit pour le plaisir plusieurs petites pièces durant son adolescence.

 

Une télévision populaire et de qualité

Le public commence à se familiariser à cette occasion avec le visage de cet homme du Nord originaire de Lille, puisqu’il intervient à la fin de chaque épisode pour expliquer le parti pris historique. Cette mise en bouche prends du corps en 1969, quand le président de la 2ème chaîne de l'ORTF lui propose d'être seul face à la caméra et de raconter une page d'histoire. Au début, cela dure ¼ d'heure et passe à 23h durant l'été. Devant les critiques élogieuses et les téléspectateurs de plus en plus nombreux, l'émission devient mensuelle à une heure de grande écoute, et sa durée va augmenter progressivement pour passer à une heure.

C'est une véritable performance que va livrer Alain Decaux durant près de 20 ans, sans prompteur ni texte préalablement écris et appris comme un comédien, il a tout dans sa tête et le livre en direct en regardant le téléspectateur droit dans les yeux avec son ton si particulier, ses intonations et ses gestes. La France entière est captivée par le talent de conteur de cet historien hors norme. Dès son plus jeune âge, il avait déjà le goût de la parole, et se portait toujours volontaire pour faire un exposé quand les autres baissaient la tête. Il se souvient du tournage des émissions : "C'était très artisanal, un assistant était placé sous la caméra et me faisait signe au bout d'une demi-heure, de ¾ d'heure et 5 min avant la fin, pour que je finisse pile au bout d'une heure."

 

L’écriture en fil conducteur

Cet écrivain qui a fait de l'audiovisuel, comme il aime se définir, a été récompensé dès son deuxième ouvrage "Letizia", sur la mère de Napoléon, par l'Académie française. Ensuite, presque tous ses livres ont été des best-sellers, et le plaisir d'écrire sur l'Histoire ne s'est jamais démenti. Sa vocation naît sur un lit d'hôpital à l'âge de 11 ans alors qu'il a une péritonite très inquiétante, et où il dévore les 6 volumes du "Comte de Monte-Cristo" en 6 jours. Sa fièvre baisse à la suite de cette lecture et il aime à penser qu'Alexandre Dumas lui a sauvé la vie.

Après avoir fait la faculté de droit de Paris pour suivre la voie de son père, et avoir étudié l'Histoire durant un an à la Sorbonne, il arrête ses études et c'est en tant que journaliste qu'il démarre sa carrière à la libération, où grand nombre de journaux voient le jour. Il commence par écrire sur le théâtre et crée pour un hebdomadaire une série sur Louis XVII en quatre épisodes. Devant l'important courrier des lecteurs, le rédacteur en chef l'encourage non seulement à en faire un livre mais aussi le persuade qu'il est fait pour écrire sur l'Histoire.

C'est grâce à son amitié avec Sacha Guitry, que ce premier manuscrit est publié. "Je l'ai rencontré durant l'occupation alors que j'avais 18 ans, raconte-t-il avec cette voix douce et posée, qui s'enflamme par moments tel un collégien. J'avais été mandaté par des amis apprentis comédiens, pour aller me présenter à son domicile afin de lui demander l'autorisation de monter une de ses pièces. Après cette première rencontre inoubliable où je suis allé le cœur battant, c'est au lendemain de l'arrestation de Sacha Guitry que je suis retourné dans sa maison. Faisant partie des équipes nationales de secouristes, j'avais été mobilisé pour l'insurrection de Paris, et j'ai réussi à me faire nommer gardien de cette très belle demeure remplie d'œuvres d'art, pour éviter un quelconque pillage." Sacha Guitry lui en sera très reconnaissant et deviendra son ami jusqu'à la fin de sa vie en 1957.

 

Amoureux de la langue française

Elu en 1979 à l'Académie française, Alain Decaux y apprécie particulièrement les séances hebdomadaires de travail autour du dictionnaire, où l'ajout et la suppression de mots donne lieu à des discussions animées. Il est ravi également des relations d'amitié qu'il a pu nouer avec des personnalités d'horizons et d'opinions très différents, comme il l'évoque : "On rit souvent avec Maurice Druon en songeant que nous sommes de grands amis depuis 40 ans sans avoir une seule idée en commun." Cet amour de la langue le mène à devenir ministre de la francophonie sous le gouvernement de Michel Rocard de 1988 à 1991 : "Je ne le connaissais pas à l'époque, mais nous sommes devenus amis et j'estime qu'il est un des plus honnêtes hommes que la politique ait donné. Il m'a appelé en tant que membre de la société civile pour me proposer d’être ministre, et m'a présenté les 3 raisons de son choix : Vous maîtrisez parfaitement le sujet, je siégeais en effet au haut conseil de la francophonie. Vos émissions sont relayées dans tous les pays francophones. Vous êtes membre de l'Académie française." Durant cette expérience ministérielle, qu'Alain Decaux vit avec un grand plaisir, il met sur les rails la chaîne francophone TV5, qui est diffusé aujourd'hui dans le monde entier.

Après des ennuis de santé l’été dernier, il a envisagé d’arrêter l’écriture, mais son fils l’en a dissuadé et vu qu’il se sent mieux, il a commencé à 83 ans des recherches pour son prochain livre. Point de limite à la passion !

                                                                                                                      

* "Coup d'état à l'Elysée" aux éditions Perrin (sorti en 2008).

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Published by Michel Monsay - dans Portraits
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