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21 décembre 2015 1 21 /12 /décembre /2015 09:34
L’acharné de littérature

Grand Prix du roman de l’Académie française pour « Les prépondérants », Hédi Kaddour a éclaboussé cette rentrée littéraire de son talent, que l’on avait découvert en 2005 avec « Waltenberg ». Professeur de littérature, poète, chroniqueur littéraire, ce cosmopolite a vécu plusieurs vies avant de devenir romancier.

 

Au moment de retrouver Hédi Kaddour chez Gallimard, son éditeur, il est impossible de ne pas évoquer ce qui s’est passé trois jours plus tôt dans les rues de Paris : « C’est la fin de notre déni, nous sommes passés de l’autre côté de quelque chose, il ne s’agit plus d’attentats, nous sommes en guerre. Il faut en finir avec cette idée que la guerre ne coûte rien, il va falloir que l’on se donne les moyens de réagir avec puissance en augmentant le budget des armées et de l’Intérieur, c’est-à-dire une augmentation des impôts. Ce serait un signe fort à envoyer à Daech. Nous avons besoin également d’unité nationale, de lucidité et de stratégie, tout en surveillant les dérives que ces événements peuvent provoquer. »

L’écrivain n’envisage pas de s’inspirer de cette actualité pour écrire un roman, il aurait l’impression de répéter ce que la presse a déjà écrit, et préfère la distance dans le temps pour créer une histoire, il cite pour cela Thomas Mann : « Le romancier est l’énonciateur murmurant de l’imparfait. »

 

Une reconnaissance unanime

Donné favori pour le Goncourt jusqu’à la dernière minute, Hédi Kaddour n’en est pas moins resté lucide d’autant qu’il est généralement méfiant vis-à-vis de ces vagues d’opinion. Pour Waltenberg, il n’avait été éliminé qu’à la dernière sélection du Goncourt 2005, et avait obtenu le Goncourt du premier roman. S’il reconnait avoir eu l’orgueil d’espérer être sur certaines listes des prix littéraires en septembre, il ne s’attendait pas à figurer sur quasiment toutes les sélections. En obtenant le Grand Prix du roman de l’Académie française, Hédi Kaddour a été touché d’être récompensé par cette grande maison, défenseur de la langue française qui lui tient tant à cœur : « Nous nous battons tous les jours contre la tyrannie des clichés, l’adjectif facile, la grande voix du « on », opinion la plus courante et la plus bête, qui s’empare de certains mots et nous oblige presque à les utiliser. »

Ses trois romans ont beaucoup bénéficié du soutien des libraires, et tout naturellement l’écrivain se fait un plaisir de répondre à leur sollicitation à Paris comme en province pour une séance de signatures, de lecture, d’autant qu’il aime aller à la rencontre du public. De même il ne rechigne pas non plus à aller défendre son livre dans des salons, festivals ou auprès des médias, dans l’intérêt de sa maison d’édition, qui durant plusieurs années publiait à perte ses recueils de poèmes.

 

L’art du roman

L’engouement des jurys littéraires, de la presse et du public pour « Les prépondérants » s’explique à ses yeux par le fait qu’il s’agisse d’un vrai roman avec toute la complexité que cet art requiert, et non une autofiction ou autre chronique : « Un roman est une œuvre de fiction avec la capacité à faire entrer le lecteur dans une forme de rêve éveillé, qui soit en même temps une composition de voix contradictoires avec un arrière-plan de réalité, et une orchestration de l’ensemble. Le mien est à la fois un roman d’aventures, de passions, et un roman où des mondes se confrontent, s’observent à des moments importants pour l’Histoire. »

C’est en compulsant des journaux américains des années 1920, qu’il a l’idée de faire débarquer une équipe de tournage hollywoodienne dans une société coloniale au Maghreb sous protectorat français. Cette arrivée des américains, en plus de troubler l’ordre avec des mœurs plus libres, du matériel moderne, apporte à l’auteur un regard de biais très intéressant dans ce face à face entre colons et colonisés. Si au départ, il voulait mettre en lumière les erreurs du monde colonial, assez vite en écrivant, ses personnages vont prendre le dessus pour laisser au final non pas un message péremptoire mais une voix plus diffuse, plus subtile. Le choix d’une ville imaginaire sans vouloir nommer le pays provient des souvenirs mêlés du romancier, entre son enfance tunisienne jusqu’à l’âge de douze ans avant qu’il n’intègre le lycée Henri IV à Paris, et plus tard ses treize années comme professeur coopérant de littérature au Maroc.

 

L’importance de l’Histoire

Son goût revendiqué pour les fresques aux nombreux personnages avec une toile de fond historique correspond pour lui à une forme de résistance : « Nous sommes tissés d’Histoire, mais nous vivons sous la pression d’un marché qui veut nous faire oublier le passé pour nous vendre des produits présentés comme nouveaux. C’est une forme d’aliénation, et l’un des meilleurs moyens de ne pas devenir un jouet du marché, de ne pas se faire dicter jusqu’à ses jugements esthétiques, est de travailler le lien avec le passé sous la forme d’une obligation de connaissances. » L’importante période de documentation qui précède l’écriture d’un roman lui permet de ne pas faire d’anachronismes, et de trouver des événements singuliers qu’il incorpore minutieusement à son histoire, sans que l’on sente la fiche de bibliothèque qui pourrait mettre un terme à l’illusion romanesque. Son style, fait de mots simples mis dans l’ordre juste, évite les métaphores faciles ou les rythmes artificiels pour se concentrer sur une forme de transparence qui donnerait juste à voir, à entendre, à sentir. Pour son prochain roman, Hédi Kaddour devrait en situer l’action aux débuts de l’empire romain : « J’ai eu à la fois envie de me replonger dans Virgile, mais aussi faire revivre ce monde que l’on est en train de passer par dessus bord avec la réforme de l’Education Nationale. »

 

Le poète devenu romancier

A 70 ans, malgré l’enthousiasme autour de ses romans, il n’a aucun regret de ne pas avoir commencé plus tôt à s’atteler à ce genre littéraire. Cela lui a pris d’un coup en revenant d’une promenade dans Paris en 1997, durant laquelle il prenait des notes pour un poème, il décide alors d’écrire un gros roman d’aventures. Mais c’est d’abord la poésie qui est entrée dans sa vie dès le début des années 1980 : « C’est un laboratoire de la création, du langage, une façon de travailler sur les mots extrêmement scrupuleuse. » Il est assez rapidement publié par la NRF de Gallimard et aujourd’hui encore même s’il n’écrit plus de poèmes, il est resté rédacteur en chef adjoint de la dernière grande revue de poésie en France, intitulée Po&sie. Ponctuellement, il a signé aussi des chroniques littéraires dans L’autre journal, Le Monde et Libération.

Durant l’écriture des Prépondérants, quelques romans l’ont accompagné comme Le hameau de Faulkner, L’acacia de Claude Simon ou Les possédés de Dostoïevski. Quant à la voix narrative, il s’est inspiré de celle des Deux anglaises et le continent,  le film de Truffaut : « Cette voix est un mélange de précision et d’humanité, de respect des personnages et de leur clair-obscur. »

 

Une vie d’enseignement

Hédi Kaddour est recruté par Normale sup au retour de sa coopération au Maroc, sans avoir été normalien mais en ayant été reçu major à l’agrégation de lettres. Il y enseigne la littérature de 1984 à 2006, tout en tenant un atelier de dramaturgie et un d’écriture : « Un cours d’agrégation comporte une pression incroyable, les élèves pouvant aller voir ailleurs s’ils jugent votre cours insuffisant. Michelet avait écrit à propos des grandes écoles comme Normale sup et de leurs élèves : Ils voyaient leur professeur inventer et ils allaient inventant aussi. C’est toujours présent aujourd’hui. » Malgré sa retraite auprès de l’Education Nationale, il continue d’enseigner occasionnellement pour la New-York University de Paris, de même à La chance aux concours, association qui prépare bénévolement des étudiants boursiers aux écoles de journalismes, comme le CFJ, où Hédi Kaddour a donné durant plusieurs années des cours d’écriture du reportage. Il considère avoir beaucoup appris au contact de ses élèves tout au long de sa carrière d’enseignant. Cette vocation est née en deux étapes, d’abord lorsque sa mère en lui lisant à voix haute Croc-blanc ou d’autres histoires lui donne le goût de la littérature, puis en classe de seconde lorsqu’il découvre l’existence d’un métier où l’on est payé pour lire des livres et en parler.

 

En quelques traits

Nomade et cosmopolite, l’écrivain parisien est toujours prêt à partir et se sent bien dans de nombreux endroits du monde. Son principal trait de caractère dans le travail est l’acharnement, mais dès qu’il le peut, après avoir longtemps couru et nagé, il aime aujourd’hui marcher et même lire en marchant : « Non je ne me prends jamais de poteau, je dois avoir un bon radar, sauf une fois je suis rentré dans l’historien René Rémond qui lisait aussi, cela nous a bien fait rire. »

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Published by Michel Monsay - dans Portraits
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