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23 juillet 2015 4 23 /07 /juillet /2015 07:51
La résistance d’un marin

Cela fait 27 ans que Laurent Joffrin dirige alternativement les deux journaux emblématiques de la gauche, Le Nouvel Observateur et Libération. Ce passionné d’Histoire qui a écrit une vingtaine de livres, a largement contribué à développer ces deux titres phares de la presse française et à les sortir de situations très délicates, comme récemment à Libération avec l’aide des nouveaux actionnaires.

 

Depuis un an, Laurent Joffrin est revenu à la tête de Libération, fonction qu’il avait déjà occupée à deux reprises, dans un climat très tendu entre les actionnaires et la rédaction. Il lui a fallu apaiser les uns et les autres, assumer un plan social avec 90 départs pour éviter la banqueroute, et définir un projet de rénovation et de réorganisation du journal et du site Internet. Après des mois compliqués, il est en passe avec son équipe de pérenniser Libération avec comme ligne éditoriale de réinventer les valeurs de la gauche : « Dans la société française, la gauche est sur la défensive. Il faut donc prendre des positions tout en restant ouvert sur des valeurs de justice et d’égalité sans se rattacher à un courant. Egalement, faire beaucoup de journalisme sans sectarisme en donnant la parole à tout le monde et en racontant les choses comme elles sont. Avec la poussée du libéralisme et du nationalisme, les valeurs de la gauche sont en recul dans le monde, nous cherchons dans la société tout ce qui peut les renouveler. Il est évident que la gauche est en train de changer. »

 

Le renouveau de Libération accentué par le drame de Charlie hebdo

Le but de Laurent Joffrin est de proposer un journal humaniste, privilégiant des histoires d’hommes et de femmes plutôt que des tendances ou autres concepts abstraits, un journal qui garde ses distances avec le pouvoir même lorsqu’il est de gauche. Les nouveaux actionnaires, Bruno Ledoux et Patrick Drahi, ont garanti à la rédaction son indépendance et n’interviennent en aucune façon dans le contenu de Libération. Malgré la multiplication des supports d’information, l’édition papier du journal a toujours un impact plus fort qu’Internet, notamment auprès des politiques : « C’est un passeport pour apparaître dans le débat public. »

A peine passé le choc affectif profond de l’attentat perpétré à Charlie hebdo, l’équipe de Libération s’est totalement mobilisée en accueillant dans ses locaux la rédaction du journal satirique, qui est toujours présente aujourd’hui, et en sortant des numéros très réussis : « Je pense que l’on a exprimé ce que ressentaient les gens, à la fois par notre cousinage avec Charlie et par les valeurs que l’on défend traditionnellement, de tolérance, de laïcité et bien sûr de liberté d’expression. On s’efforce de faire en sorte que ces attentats n’aient rien changé, je crois que c’est la meilleure réponse. »

 

Un patron recherché

Les allers-retours entre Le Nouvel Observateur et Libération, Laurent Joffrin ne les a pas provoqués, ce sont les actionnaires chaque fois qui lui ont demandé de venir prendre la direction du journal lorsqu’il était en difficulté, puis ensuite les journalistes qui l’ont élu directeur de la rédaction. Le format quotidien plutôt qu’hebdomadaire a sa préférence, il le trouve plus vivant et aime la prise en temps réel avec l’actualité, il reconnaît cependant qu’aujourd’hui avec l’accumulation de médias, un quotidien ne doit pas être redondant et doit apporter une valeur ajoutée à chaque numéro.

Lorsqu’il a dirigé la rédaction du Nouvel Observateur à partir de 1988, il a contribué à le moderniser et le développer pour en faire dès 2000 le premier hebdomadaire d’information, ce qui est toujours le cas aujourd’hui avec plus de 500 000 exemplaires par semaine. Au rayon des souvenirs, le témoignage d’amitié de son équipe lors de ses deux premiers départs du magazine l’a beaucoup ému, mais sur le plan rédactionnel, le numéro spécial réalisé entièrement à Moscou avec 30 journalistes dont Françoise Giroud et Jean Daniel, sous Gorbatchev au moment de l’effondrement du communisme, restera un moment inoubliable. Du côté de Libération, les opérations d’aide et de soutien au mouvement Solidarnosc qui luttait contre le pouvoir communiste polonais et à un journal bosniaque détruit par les bombes serbes au moment de la guerre, sont des souvenirs très forts pour Laurent Joffrin. Pour lui, un bon journaliste est une sorte de candide, il doit toujours s’étonner de tout et ne jamais être blasé.

 

De l’Histoire passée à celle en marche

Au cours de sa carrière, en plus des invitations régulières sur les plateaux télé et radio, il a lui-même proposé des émissions historiques sur France 5 comme « Les détectives de l’Histoire » ou culturelles sur France Inter. Dans la continuité de son travail journalistique, il écrit des essais politiques et des romans historiques, le plus souvent durant ses vacances, où il aime ce travail solitaire qui contraste avec sa vie au cœur d’une rédaction tout au long de l’année. Le dernier en date, « Le réveil français », sonne comme un coup de gueule : « Je suis énervé par cette ambiance de détestation de la France, tous ces gens, comme Zemmour ou Finkielkraut, qui prétendent aimer notre pays et n’en disent que du mal. Ce pessimisme idéologique est foncièrement réactionnaire, et je le combats depuis toujours pour aller dans le sens des promesses de la Révolution française. »

Le moment qu’il préfère dans son métier est incontestablement lorsqu’il se passe un événement fort, même s’il admet que c’est un peu cynique de dire cela puisqu’il s’agit souvent de malheur, et que toute l’équipe se réunit pour traiter cet événement le mieux possible : « Nous sommes les agents de la curiosité humaine, les gens sont toujours attirés par ce qui est inhabituel et dramatique. »

 

La politique en fil conducteur

Sa vocation est née en lisant Tintin, puis en voyant deux films, « Les hommes du Président » et « Bas les masques » avec Humphrey Bogart qui se bat contre un mafieux pour sauver son journal. Son enfance dans une famille divisée a déjà un caractère politique, avec son grand-père pétainiste puis son père devenu un ami de Le Pen d’un côté, et sa mère qui avait été résistante de l’autre, décédée alors qu’il n’a que trois ans. Laurent Joffrin participe à Mai 68 à l’âge de 15 ans tout en étant méfiant à l’égard de la rhétorique révolutionnaire, et s’oriente derrière François Mitterrand dans la rénovation du parti socialiste. Il en devient militant dès 1972, y côtoie tous les futurs ténors du PS en étant membre du courant de Jean-Pierre Chevènement, il est même propulsé secrétaire national de la jeunesse socialiste. Après avoir été étudiant à Sciences-Po, une carrière politique s’offrait à lui mais sa timidité conjuguée à son refus de venir fonctionnaire, l’ENA étant une étape quasi incontournable à l’époque, lui ont fait choisir le journalisme. C’est donc au Centre de formation des journalistes qu’il continue ses études puis intègre l’AFP. Après un passage dans un journal économique, il est embauché en 1981 à Libération qui est en plein essor sous l’impulsion de Serge July. Durant 7 ans, il se fait un nom en passant par le service économique, puis en étant grand-reporter, chef du service société et en devenant éditorialiste où il crée la page « Rebonds », avant de se voir proposer la direction de la rédaction du Nouvel Observateur.

 

La voile, la guitare et les voyages

D’un naturel gentil mais têtu, il s’énerve rarement mais fortement et possède un tempérament résistant aux difficultés, comme un marin précise-t-il. La voile a été tout au long de sa vie, son univers de rechange : « Lorsque je mets le pied sur un ponton, je change de monde, le temps n’a plus le même sens, tout est lent au contraire de la vie parisienne. » Laurent Joffrin arrive à en faire une dizaine de fois dans l’année, et depuis trois ans son bateau a quitté son port d’attache à Granville. Il le promène d’un port à l’autre, le laisse là où il arrive et le reprend deux mois plus tard. Actuellement à Oostende, son voilier est même allé jusqu’à Londres. Il aime aussi beaucoup la musique : « Je joue de la guitare comme un pied mais ça m’amuse. J’ai un groupe de rock avec des copains, qui sont plutôt bons musiciens comme François Reynaert de l’Obs. Mon fils, qui en fait professionnellement, se joint parfois à nous. »

A 63 ans, son désir présent est que Libération illustre une gauche renouvelée véhiculant des valeurs de progrès et d’égalité, tout en continuant lorsqu’il a un peu de temps à écrire des livres. Pour plus tard, il rêverait de partir sur les traces de Joseph Conrad ou Jack London, notamment dans le Klondike au nord du Canada là où a eu lieu la ruée vers l’or à la fin du XIXe siècle. En attendant de passer à l’acte, il va écrire dans le supplément été de Libération, une série d’articles sur des écrivains qui ont mis une de leurs aventures dans un roman : «  Comme Malraux, qui a dérobé des statues khmères au Cambodge, s’est fait prendre, a fait de la prison et a écrit ensuite « La voie royale ». Ou Orwell qui est allé se battre en Espagne au moment de la guerre, ce qui lui a inspiré « 1984 ». »

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Published by Michel Monsay - dans Portraits
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