« Il faut apaiser, rassembler et engager des réformes de fond »

Publié le par Michel Monsay

« Il faut apaiser, rassembler et engager des réformes de fond »

Candidat à la primaire de la droite et du centre pour l’élection présidentielle, l’ancien Premier Ministre et Maire de Bordeaux, Alain Juppé, dont la côte de popularité ne cesse de grimper, devrait entamer ces jours-ci une longue campagne qui pourrait le mener à la fonction suprême.

 

Pourquoi vous être déclaré si tôt candidat à la primaire de l’UMP pour la présidentielle et comment vivez-vous votre popularité actuelle ?

Alain Juppé – J’ai annoncé ma candidature assez tôt pour avoir le temps d’aller à la rencontre des Français, afin de les écouter et de construire avec eux le projet que je leur proposerai le moment venu. Très souvent, les projets politiques viennent d’en haut, ils sont élaborés par quelques petits groupes de travail nationaux, alors que mon souhait est de faire émerger du terrain, des idées et des attentes. Durant toute l’année 2015, je vais sillonner le pays en organisant non pas des meetings mais des tables rondes avec des chefs d’entreprise, leurs salariés, des responsables associatifs, des jeunes, des élus locaux…

En termes de popularité, j’ai tout connu, le meilleur comme le pire, ce qui m’a appris à relativiser. Comme disait Jacques Chirac : il faut mépriser les hauts et repriser les bas. Cela étant, évidemment que ma popularité actuelle me fait plaisir. 

 

N’est-ce pas un désavantage de ne pas être à la tête de votre parti et à qui vous adresserez-vous pour faire passer vos idées ?

A.J. - J’ai été chef de parti pendant de longues années et je n’avais pas envie de le redevenir. Cela peut être un désavantage en vue des primaires, puisque l’appareil de l’UMP sera a priori au service de son Président, mais cela peut aussi être un avantage, avec une plus grande liberté de manœuvre, et davantage de recul. D’autant que l’on ne peut pas dire que les partis politiques aient une grande popularité en ce moment. 

Au-delà des partis, je souhaite m’adresser à tous les Français, en commençant par tous ceux qui se réclament de la droite et du centre, tous ceux qui se désolent de la manière dont notre pays est gouverné aujourd’hui, et tous ceux qui sont convaincus que les idées du FN sont pernicieuses pour la France. Il faut apaiser les conflits inutiles et ne pas faire ressurgir un certain nombre de débats clivants, qui ne correspondent pas à des attentes prioritaires, comme le vote des étrangers. Cela dit, il n’est pas question de renoncer à engager de profondes réformes pour notre économie, notre éducation, notre fiscalité et notre modèle social.

 

Qu’est-ce qui vous différencie de Nicolas Sarkozy, votre principal concurrent pour la primaire ?

A.J. – Nous appartenons à la même famille politique. Beaucoup de choses nous rapprochent et il y aura probablement un large accord sur des sujets fondamentaux comme la compétitivité de nos entreprises, ou les missions régaliennes de l’Etat. Il y aura aussi des différences, que nous verrons émerger petit à petit dans les projets présentés par les uns et les autres. Par exemple, j’ai eu l’occasion de dire clairement qu’à mon sens, le mariage de personnes de même sexe était largement accepté par la société et qu’il ne serait pas de bonne politique de provoquer un conflit en abrogeant des lois antérieures. Par ailleurs, si l’on diminue le nombre de parlementaires, comme il faudra le faire, en leur donnant des circonscriptions plus larges, et si l’on veut qu’ils jouent davantage leur rôle de contrôle du Gouvernement, le cumul des mandats est aujourd’hui dépassé. Je ne suis pas certain que Nicolas Sarkozy soit sur la même ligne. Une élection présidentielle, c’est une relation de confiance entre un peuple et un homme ou une femme, celui ou celle qui sera, aux yeux des Français, le plus à même de conduire le pays dans le contexte national et international de 2017.

 

Quel est votre sentiment sur la politique de François Hollande et en particulier sur la réforme territoriale ?

A.J. - Je suis en désaccord sur bien des points, sur la méthode et sur le fond. Avec tous ces changements de direction permanents, les Français sont perdus : où va-t-on ? Quel est le cap ? Ensuite, les réformes sont souvent mal ficelées, et mal expliquées. Sur la réforme territoriale, à Bordeaux, la communauté urbaine est devenue métropole le 1er janvier, et sous cet aspect la réforme a du sens. En revanche, c’est un cafouillage entre régions et départements. Nous allons élire des conseillers départementaux en mars prochain sans savoir quelles seront les compétences des uns et des autres. Nous avions engagé une bonne réforme avec le conseiller territorial, pour diminuer le nombre d’élus et rapprocher le département et la région, cela a été annulé, c’est absurde. Je ne suis pas sûr que le fait de regrouper le Limousin, le Poitou-Charentes et l’Aquitaine rapproche le pouvoir de décision du terrain, notamment dans le monde rural qui va se sentir encore plus éloigné des centres de décision.

Plus grave, les signaux envoyés au monde de l’entreprise ont été très négatifs, et le mal est loin d’être corrigé. Et surtout, dans les choix de fond qui nous différencient, les efforts nécessaires pour maîtriser durablement la dépense publique ne sont pas faits.

 

Où se situe l’UMP aujourd’hui et que pouvez-vous faire pour contrer la montée du FN ?

A.J. - L’UMP doit clarifier sa ligne politique dans les mois qui viennent en œuvrant au rapprochement de la droite et du centre pour éviter de s’enfermer sur un segment de l’opinion publique. Un rapprochement avec le FN est exclu, les différences sont majeures. Il faut quand même expliquer aux Français que le FN est un mélange de démagogie de gauche, comme la retraite à 60 ans, et une vision de l’Europe cataclysmique. Sortir de l’Euro et de Schengen reviendrait à faire exploser la construction européenne, et dans l’état du Monde aujourd’hui, ce serait un drame. On voit bien par ailleurs qu’il y a toujours au fond de l’idéologie du FN un sentiment de racisme et de xénophobie. Une étude récente démontre que les actes antisémites, qui sont repartis à la hausse, trouvent leur origine prioritairement à l’extrême-droite, et ce malgré le charme qu’essaie de déployer Marine Le Pen vis-à-vis de l’électorat juif. Je vais m’employer à démontrer aux Français tentés par le vote FN, que ce parti les trompe et n’améliorera en aucun cas leur situation personnelle, bien au contraire. Le pays doit être solidaire et responsable, c’est uniquement si l’on retrouve de la croissance, si les entreprises fonctionnent que l’on pourra améliorer le sort du plus grand nombre, ce n’est pas en montant les Français les uns contre les autres.

 

Pourquoi le rôle de l’opposition est-il de contrer systématiquement les projets de loi du gouvernement et n’est-ce pas une des raisons de l’agacement des français vis-à-vis des politiques ?

A.J. - Le Sénat essaie d’avoir une opposition constructive, parfois il amende les textes sans s’y opposer systématiquement. Par contre, à l’Assemblée, c’est une opposition plus frontale. La loi Macron, par exemple, n’est pas à la hauteur des enjeux mais il y a un certain nombre d’orientations qui ne sont pas étrangères à ce que nous voulons faire. Je suis pour une libéralisation du temps de travail, et dans la mesure où l’on franchit un petit pas dans ce sens, pourquoi s’y opposer ? Nicolas Sarkozy estime que ce n’est pas assez. C’est une question de tempérament, on peut voir le verre à moitié plein ou à moitié vide. Cela dit, il faut bien mesurer l’état de l’opinion, une partie d’entre elle est tellement exaspéré du pouvoir en place, que cela pousse un certain nombre d’entre nous à pratiquer une opposition systématique. Une autre fraction de l’opinion en a effectivement assez de ces conflits radicaux, même si parfois le conflit peut faire surgir des initiatives ou des vérités. Pour ma part, je suis plutôt porté vers la modération… ce qui n’est pas la voie de la facilité.

 

L’agriculture fait-elle partie de vos priorités ?

A.J. - L’agriculture et la filière agroalimentaire sont des atouts majeurs de notre pays et il ne faut à aucun prix les laisser s’affaiblir. Nous sommes l’une des toutes premières puissances agricoles du monde et c’est une chance pour tous les Français. Le monde agricole est très contrasté, la viticulture par exemple se porte mieux, la vendange a été bonne, mais certains secteurs se portent très mal et des efforts doivent être faits pour les aider. Plus généralement, l’agriculture a besoin, comme l’économie toute entière, d’une cure de liberté. Aujourd’hui, elle étouffe de la multiplication des normes et des réglementations. Il faut certes évoluer vers une agriculture durable mais en redonnant un peu d’air à nos agriculteurs. J’aurai l’occasion, dans le courant de l’année 2015, de formuler des propositions précises dans ce domaine.

 

                                                                                 

Quelques repères

Originaire de Mont-de-Marsan, après de brillantes études à l’Ecole normale supérieure, Sciences-Po et l’ENA, il devient assez rapidement un proche collaborateur de Jacques Chirac. Durant sa carrière, Alain Juppé sera président du RPR puis de l’UMP et occupera plusieurs postes ministériels aux Affaires étrangères, à la Défense, à l’Ecologie et au Budget. En 1995, il est durant deux ans le Premier Ministre de Jacques Chirac. Aujourd’hui à 69 ans, avec une image d’homme sage et modéré, il semble avoir de réelles chances de conquérir l’Elysée.

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