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20 novembre 2014 4 20 /11 /novembre /2014 08:15
Un drôle de zèbre

Auteur à succès depuis ses débuts en 1986 avec « Bille en tête » et « Le zèbre », jusqu’à « Des gens très bien » en 2011 où il dévoile le passé vichyste de son grand-père, Alexandre Jardin est aussi depuis 15 ans un citoyen engagé, qui vient de créer un mouvement d’actions citoyennes pour réveiller le pays.

 

Lassé des promesses politiques qui ne sont jamais tenues, Alexandre Jardin a cofondé en mars dernier le collectif « Bleu, Blanc, Zèbre » appelé aussi « Les zèbres » pour rassembler ceux qui ont encore aujourd’hui un crédit moral à ses yeux, en l’occurrence ceux qui font au lieu de dire, et rendent ainsi un service immédiat à la population: « Si l’on prend l’exemple de Solaal, qui fera à un moment ou à un autre un excellent zèbre, ce sont des professionnels qui s’organisent pour faciliter le lien entre les donateurs des filières agricoles et les associations d’aide alimentaire, ils ne promettent pas ils le font. » Avec ses zèbres, l’écrivain est en train de faire naître un pôle de confiance pour négocier avec les partis politiques au moment des échéances électorales, une nouvelle alliance avec la société civile sous forme de contrat de mission pour tous les sujets sur lesquels elle a prouvé sa compétence et sa légitimité: « Si l’on donne un autre statut à ces acteurs qui sont capables d’apporter des solutions, on sortira d’un schéma politique infernal dans lequel on vote pour des gens qui ne savent pas régler les problèmes des français, enfermés qu’ils sont dans une logique législative. »

 

Refuser la fatalité

Ce que fait Alexandre Jardin avec les zèbres s’inscrit dans la continuité de l’association qu’il avait créée en 1999, « Lire et faire lire », pour agir contre l’échec scolaire et en particulier pour aider les 20% d’enfants qui ne maîtrisent pas l’écrit à l’entrée au collège. Aujourd’hui, 16 000 bénévoles retraités viennent dans des écoles maternelles et primaires chaque semaine pour transmettre le plaisir de la lecture à 400 000 enfants : « Ce programme intergénérationnel favorise aussi l’intégration par la tendresse et permet de lutter contre la violence en augmentant le lexique des gamins. »

Ce rôle de fédérateur, que le romancier a pris à bras le corps, se nourrit à la fois de son aversion pour l’impuissance et la fatalité, et de la jouissance que lui procure les rencontres avec tous ces acteurs qui agissent. Après avoir passé beaucoup de temps au téléphone et en rendez-vous, il a réuni une centaine de programmes en à peine sept mois pour les faire monter en puissance et en faire des acteurs politiques de gestion de la Nation. Dès à présent les zèbres coopèrent avec des maires pour étendre la portée de leur action. L’effet de masse, qui va donner un réel poids au mouvement, commence à se faire sentir et le collectif s’est structuré pour sélectionner les nouveaux zèbres. Les programmes ont d’ores et déjà fait leurs preuves à l’image de Lire et faire lire ou du compte nickel : « Ce compte que l’on peut ouvrir en cinq minutes pour vingt euros chez un buraliste est la solution qu’attendait les deux millions et demi de français qui n’ont pas de RIB. En quelques mois, près de 60 000 comptes ont été ouverts. »

 

Un secret de famille insupportable

Si Alexandre Jardin a souvent évoqué sa famille dans ses romans, « Des gens très bien » paru en 2011 marque une étape cruciale, puisqu’il y révèle le passé vichyste de son grand-père, directeur de cabinet de Pierre Laval, chef du gouvernement de Pétain, notamment au moment de la rafle du Vel’ d’Hiv. Pas facile de dynamiter sa propre famille, l’écrivain a attendu d’avoir 46 ans, l’âge que son père avait lorsqu’il a été emporté par un cancer, pour affronter le réel et briser ce secret de famille. Cette histoire est d’autant plus compliquée que Jean Jardin était apparemment quelqu’un de bien, mais Alexandre est persuadée  qu’en étant directeur de cabinet, son grand-père était au courant de tout ce qui se passait , et par la suite, cet homme n’a jamais été inquiété. Le romancier n’a eu aucun état d’âme pour mettre fin à la cécité dont était frappée sa famille, même si cela a été douloureux : « J’ai cinq enfants et il n’était pas question d’en faire les héritiers d’un rapport au réel impossible. La sortie du livre a été un mélange d’enfer et d’insultes avec ensuite des moments magnifiques, où les gens venaient me parler de leur secrets de famille. J’ai eu accès à l’infinie complexité des familles françaises. Je n’aurai jamais pu me lancer dans une grande aventure civique comme celle des zèbres, sans être au clair sur ces questions-là. Si j’ai créé Bleu Blanc Zèbre, c’est que j’avais la conviction très nette que le FN allait prendre le pouvoir dans mon pays, parce qu’il n’est pas possible de ne pas régler les problèmes des gens, à un moment ils deviennent fous. »

 

De père en fils

Pascal Jardin, père d’Alexandre, écrivain et grand scénariste-dialoguiste du cinéma français des années 1960 et 70, auteur notamment du Vieux fusil, a appris à son fils qu’il était possible de vivre sans la peur. Cet homme n’avait aucun frein, il vivait comme dans un film, mais il en est mort alors que son fils n’avait que 15 ans : « Son mode de vie ne pouvait pas durer. Vous ne pouvez pas écrire 17 films dans l’année, aimer 5 femmes, perdre des fortunes, avoir le fisc qui vous saisit, la surchauffe est telle que vous ne pouvez pas espérer vivre 90 ans. » Le point commun entre le père et le fils est une vraie liberté : « Il m’a montré comment vivre large, que l’on pouvait écrire à la fois des comédies, des films d’aventures, des films intellos. »

Après avoir voulu être empereur durant son enfance, Alexandre Jardin fait Sciences-Po mais se rend compte qu’il s’est trompé de voie, et son désir de gouverner s’arrête là. Quelques mois plus tard, il publie en 1986 son premier roman à 21 ans, « Bille en tête », et rencontre tout de suite le succès. Idem pour « Le zèbre » deux ans après, qui décroche en plus le Prix Femina. Ses premiers écrits plein de vie, à l’image de leur auteur, contrastent avec l’essentiel de la production littéraire française composée, selon Alexandre Jardin, de bouquins sinistres. Il rend d’ailleurs hommage à Françoise Verny, une femme qui savait prendre des risques dans le monde de l’édition. Cette reconnaissance immédiate, il la vit gaiement sans trop y croire, le jeu social n’ayant jamais eu de sens à ses yeux.

 

Réveiller le lecteur

Lorsqu’on lui demande de ressortir un roman de sa bibliographie, il cite le dernier, « Juste une fois », comme étant le mieux construit : « La dramaturgie est dix coudées au-dessus, ma langue a évolué, ma passion pour la concision s’est affermie, et j’ai été porté par la révolution narrative induite par les grandes séries américaines qui ont imposé d’autres standards narratifs et une liberté phénoménale. » Sa principale motivation dans l’acte d’écrire est de réveiller les autres, il adore l’idée qu’un roman puisse faire agir un homme ou une femme, notamment pour une pulsion amoureuse. Encouragé dès le début par Françoise Verny à écrire ce qu’il était le seul à pouvoir écrire et non à copier d’autres romanciers, les livres d’Alexandre Jardin ressemblent furieusement à leur auteur. Cette obsession de vouloir se sentir vivant et de n’être attiré que par des personnes vivantes se ressent tout au long de son parcours, autant dans ses écrits que dans son action citoyenne aujourd’hui : « Lorsque vous voyez la révolte des bonnets rouges, ce sont des gens vivants, ils n’acceptent pas la fatalité. Sont vivants pour moi les êtres qui sont dans l’action et la création d’eux-mêmes. »

 

Rien ne vaut l’écriture

En parallèle à son parcours d’écrivain, il a goûté à l’univers du cinéma en tournant trois films en tant que réalisateur, dont Fanfan avec Sophie Marceau et Vincent Pérez, l’adaptation de son roman, mais cette expérience ne lui a pas beaucoup plu. En raison d’un divorce, il a d’ailleurs mis entre parenthèses cette carrière depuis 2000 pour s’occuper de ses enfants. Son rôle de père, en réaction à l’absence régulière du sien durant son enfance, a toujours été une priorité pour lui. Pendant quelques temps, il a aussi été chroniqueur littéraire au Figaro et pour Canal + dans l’émission Nulle part ailleurs.

Aujourd’hui à 49 ans, il est clairement tourné vers ses zèbres, ses romans, sa famille et n’a le temps pour rien d’autre : « J’écris toujours 50 trucs à la fois, j’ai tous les programmes des zèbres dans la tête, et si vous voulez vraiment aimez ceux que vous aimez, cela vous demande un temps fou. » Outre ces moments intimes avec les siens, ses plus fortes émotions sont dans l’écriture : « J’écris tout le temps, j’essaie beaucoup de choses, en jette une grande partie mais lorsque je rencontre un archétype, en sentant que mon personnage représente beaucoup plus que lui-même, il y a un moment miraculeux où la jouissance est très forte. »

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Published by Michel Monsay - dans Portraits
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  • Journaliste pigiste et photographe de reportage après avoir été comédien
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