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24 novembre 2014 1 24 /11 /novembre /2014 08:16
« Ma volonté est de rendre visible la France des invisibles »

Géographe social, Christophe Guilluy est consultant pour des collectivités territoriales et des ministères. Avec son dernier essai choc dont on parle énormément, « La France périphérique », il explique comment les classes populaires ont été sacrifiées sur l’autel de la mondialisation.

 

Quels sont les principaux constats que vous mettez en lumière dans votre ouvrage ?

Christophe Guilluy - Je suis géographe mais paradoxalement ce ne sont pas les territoires qui m’intéressent mais plutôt les gens, et particulièrement les catégories modestes de la population. Nous avons constaté que les ¾ de ces gens modestes vivent très loin des zones d’emploi les plus actives, autrement dit les grandes métropoles, et se retrouvent sur des territoires ruraux ou des petites et moyennes villes, ce que j’appelle la France périphérique. Les grandes métropoles représentent aujourd’hui 2/3 du PIB avec une concentration des richesses, du dynamisme et de l’emploi. Ce système économique marche, mais le problème est que 60% de la population vit dans la France périphérique. Compte-tenu des logiques foncières, il n’y aura pas de retour en arrière. Pour ceux qui vivent en zone rurale aujourd’hui, il est très compliqué de vendre son bien immobilier pour aller s’installer dans une grande métropole, où ils auront une quasi impossibilité d’accès au logement. C’est la première fois dans notre Histoire que les catégories modestes ne vivent pas là où se crée la richesse. Jusqu’à présent la classe ouvrière était intégrée dans des villes industrielles, donc au rouage économique et politique.

 

Pourquoi avez-vous inventé le concept de France périphérique ?

C.G. - Notre volonté est de rendre visible la France des invisibles, et pour cela il faut déjà s’affranchir de la définition du rural et de l’urbain. Non pas que le découpage typologique de l’INSEE soit faux, mais nous constatons que l’urbain d’une petite ville est plus proche d’un habitant rural que d’un urbain d’une grande métropole. Ils ont la même réalité économique, sociale et culturelle mais ils ne se parlent pas. Nous avons donc imaginé un ensemble cohérent que nous avons appelé la France périphérique afin de lui redonner de la visibilité. Mon diagnostic a été validé par des élus locaux, et ces idées sont reprises dans des ministères. Je travaille beaucoup avec la mission Nouvelles ruralités, un groupe rassemblant 40 départements ruraux, avec l’idée que le modèle économique des grandes métropoles ne viendra pas jusqu’à eux. Qu’il faut donc repenser les territoires à partir de leurs faiblesses mais aussi de leurs atouts, de leurs richesses, avec des questions autour du développement et de la relocalisation.

 

Comment est-on arrivé à cette situation et quelles sont les pistes pour sortir de cette France à deux vitesses ?

C.G. - Il n’y a pas de complot, pas d’idée de mettre à l’écart certains par rapport à d’autres, c’est vraiment la logique de marché qui a conduit à cela. Globalement, les grandes métropoles font tourner la machine économique française, et de quoi a-t-on besoin pour faire tourner les grandes métropoles ? Des catégories supérieures très qualifiées et des emplois sous-qualifiés ou très peu qualifiés où vous allez retrouver beaucoup de population précaire d’origine immigrée. Du coup, ont été mécaniquement délaissés toutes les autres catégories et tous les autres territoires. La question aujourd’hui n’est pas d’abattre un système pour en faire émerger un autre, elle est plus de réfléchir à un modèle complémentaire sur ces territoires de la France périphérique. Il faut partir de la réalité de chaque territoire et non pas plaquer un modèle pensé en haut. Beaucoup d’élus locaux sont prêts à avancer dans cette direction mais la question est politique. Nous avons là en réalité une France sans aucun pouvoir politique. D’un côté, on nous dit que cette France des invisibles est importante, et d’un autre on parle de supprimer les départements, alors qu’ils restent la seule collectivité visible de cette France périphérique.

 

Justement, quel est votre sentiment sur la réforme territoriale ?

C.G. - La chose la plus importante à prendre en compte est que nous avons avec la France périphérique des territoires prioritaires. Ces territoires sont très importants pour l’avenir du pays, non seulement 60% des français y vivent, mais en plus ce sont les populations les plus fragiles. C’est un vrai projet politique, et si l’on ne s’y attèle pas, on a l’effet boomerang avec des résultats chocs aux élections, notamment en zone rurale. Pour la réforme territoriale, on peut tout à fait imaginer une adaptation du projet. Faire disparaître le département du Rhône pour le remplacer par la métropole lyonnaise ne me choque pas du tout, que tous les départements franciliens disparaissent pour laisser la place à Paris métropole, pourquoi pas. En revanche, il ne faut pas toucher aux départements ruraux, plutôt les renforcer en leur donnant plus de pouvoir politique afin qu’ils puissent porter des projets économiques. Le problème est que ce qui se dessine dans le projet actuel est une organisation autour de grandes métropoles et de grandes régions. Tous les cadors de la politique vont se battre pour avoir les grandes métropoles, on va les entendre encore plus et à contrario on entendra encore moins les autres territoires. Pourtant il y des possibilités de rebondir dans cette France périphérique, mais il faut pour cela un contrepoids politique. Les initiatives locales pour trouver des solutions foisonnent mais cela ne suffit pas, il y a des gros sujets comme l’industrialisation, le protectionnisme qui ne peuvent être posés qu’à l’Assemblée Nationale par des élus porteurs d’un gros projet politique.

 

Comment voyez-vous l’avenir politique de la France et sentez-vous une radicalité sociale émerger ?

C.G. - Je suis assez sceptique sur la capacité de bouger de la classe politique dirigeante, par contre les élus locaux ont vraiment envie de passer à autre chose, d’inventer de nouvelles solutions, ils ne croient plus à une France de redistribution et de péréquation. Il faudrait une forme d’implosion, une recomposition à l’intérieur des partis, mais je ne suis pas très optimiste. La radicalité sociale viendra plus de la France périphérique que des banlieues, où il y a des violences urbaines, du communautarisme mais aucune remise en cause d’un système économique. En revanche sur les territoires dits tranquilles, on sent une France qui gronde. Il y a des radicalités sociales à chaque fermeture d’entreprise, il y a le vote FN, une désaffiliation aux grands partis et une désyndicalisation qui signifient une contestation des corps intermédiaires, et des mouvements qui émergent comme celui des bonnets rouges.

 

Quelles sont vos conclusions sur la question de l’immigration ?

C.G. - D’après les sondages, 70% des français considèrent qu’il y a trop d’immigrés, mais ce chiffre est valable partout dans le monde. Cette perception de l’immigration repose sur le fait que dans notre société multiculturelle d’aujourd’hui, contrairement à la société assimilatrice qui l’a précédée, l’autre ne devient pas soi. Il garde ses valeurs, sa religion. Du coup, il est très important pour les gens de savoir combien va être l’autre dans son immeuble, son village, son département, et il y a un décalage énorme entre cette peur légitime et le discours des politiques tendant à dire qu’il n’y a pas de problèmes. Tout le monde est d’accord sur la question de régulation de l’immigration, mais comme cela est très marqué politiquement, le FN étant le seul à porter ce discours, personne ne veut l’appliquer. Mais je pense que ça va évoluer notamment au niveau européen. Arrêtons l’hypocrisie, pour moi il n’y a pas de différence entre le bobo parisien qui contourne la carte scolaire et l’électeur de Hénin-Beaumont qui vote FN. L’un comme l’autre veut des frontières avec l’immigré, l’un en a les moyens et l’autre pas.

 

                                                                                  

Le géographe social

Diplômé de géographie urbaine de l’université Paris-Sorbonne, Christophe Guilluy, 50 ans, est consultant indépendant pour des collectivités dans les banlieues, le périurbain et la ruralité, auxquelles il fournit un diagnostic cartographique et qualitatif sur la dynamique sociale dans ces territoires. Il travaille également pour des ministères, comme récemment le cabinet du Premier Ministre. Ses ouvrages comme « Fractures françaises » et « La France périphérique » sont de vrais succès de librairie, font couler beaucoup d’encre et inspirent de très nombreux politiques de tous bords, de Nicolas Sarkozy en 2012 à Manuel Valls en septembre dernier.

 

A lire : La France périphérique – Editions Flammarion.

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